Le rideau se lève sur le Forum Égypte 2026. Dans les bandeaux et les titres de presse, Abdel Fattah Al-Sissi change de stature : « Son Excellence le président leader ». Le voici « Al-Zaïm », dans l’ombre portée de Nasser. Il annonce son départ ; ses médias lui taillent déjà un rôle pour l’Histoire. Autour de la scène, les périls s’accumulent : Suez menacé, le Nil disputé, le Golfe exposé à une nouvelle escalade. Le costume du grand homme est prêt. Les épreuves qui l’attendent pourraient le déchirer.
Depuis l’ouverture du Forum, le 19 octobre, les médias du groupe United Media Services multiplient cette nouvelle appellation. Selon les médias égyptiens, deux journalistes du groupe ont reçu de leurs responsables la consigne orale d’employer « Fakhâmat al-raïs al-zaïm Abdel Fattah Al-Sissi » dans les articles, les bulletins, les interventions des présentateurs et les bandeaux d’information. Le groupe possède notamment ON, dmc, Al-Hayat, Al-Qahera News, Extra News, Al-Watan et Youm7. La répétition doit installer le titre dans les habitudes.




Les journaux publics Al-Ahram, Al-Akhbar et Al-Gomhouria, comme les communiqués officiels de la présidence et du gouvernement, conservent les désignations habituelles, relève Al-Manassa. La promotion se joue donc dans cet appareil médiatique. Elle a même fait tiquer le «saoudien» et icône des talk shows arabes, Amr Adib, sur MBC Masr : « Le président a-t-il besoin de ces titres ? »
Dans la mémoire politique égyptienne, « Al-Zaïm » porte l’empreinte de Gamal Abdel Nasser. Le mot désigne une autorité capable d’incarner la nation et de dépasser les frontières du pays. Nasser avait acquis cette stature en défiant l’ordre colonial. Le 26 juillet 1956, il nationalisait le canal de Suez. L’attaque franco-britannique et israélienne, puis le retrait des forces étrangères, avaient transformé cette décision en victoire politique. Suez avait donné au chef égyptien une dimension arabe et internationale.
Soixante-dix ans plus tard, Suez revient au centre de l’équation égyptienne. Le canal peut rester ouvert tout en perdant une partie de son utilité commerciale lorsque les navires évitent la mer Rouge. Au sud, Bab el-Mandeb commande l’accès à cette route. Plus à l’est, Ormuz conditionne la sortie des hydrocarbures du Golfe. Les attaques contre la navigation dans ces détroits accélèrent la recherche d’itinéraires alternatifs. Pour Le Caire, l’enjeu touche aux recettes du canal autant qu’au poids stratégique de l’Égypte.
Une partie de ces projets dessine une géographie qui passe par Israël. Le corridor Inde–Moyen-Orient–Europe, annoncé en 2023, prévoit de combiner liaisons maritimes et ferroviaires à travers les Émirats, l’Arabie saoudite, la Jordanie et Israël, avec des infrastructures énergétiques et numériques. En juillet, le ministre israélien de l’Énergie, Eli Cohen, a également proposé un oléoduc reliant l’Arabie saoudite à Eilat. Raccordé à la conduite existante vers Ashkelon, il offrirait au pétrole une sortie méditerranéenne contournant Ormuz et Suez.
Ces projets dépendent encore d’accords politiques et d’investissements considérables. Leur logique suffit cependant à poser un problème au Caire : chaque liaison terrestre vers la Méditerranée peut capter une partie des flux qui donnent au canal sa valeur. Une route saoudienne vers la mer Rouge peut encore alimenter Suez ; une traversée d’Israël jusqu’à la Méditerranée le contourne. L’Égypte doit donc défendre sa place dans la carte des échanges qui se redessine sous la pression des guerres.
Au sud, une autre artère vitale engage la souveraineté égyptienne : le Nil. Avec le Grand Barrage de la Renaissance, inauguré en 2025, l’Éthiopie dispose d’un puissant outil de production électrique et de régulation des eaux du Nil Bleu. Le différend porte notamment sur les règles d’exploitation et la gestion des sécheresses. Le Caire réclame un accord contraignant pour protéger son approvisionnement ; Addis-Abeba défend son droit au développement et rejette les accusations de mise en danger de ses voisins.
Les combats qui ont repris au Tigré ajoutent de l’instabilité à ce rapport de force. Après la reprise de Mekele par les forces fédérales, Abiy Ahmed a nommé une administration régionale et annoncé des élections sous six mois. Pour l’Égypte, la sécurité de l’eau se négocie désormais avec une puissance en amont elle-même traversée par des conflits. Suez et le Nil ramènent Al-Sissi aux fondements matériels de la puissance égyptienne : les passages, les ressources, la capacité d’empêcher que leur maîtrise lui échappe.
C’est dans ce contexte qu’il organise le récit de son départ. Le 17 octobre, il a fixé à 2030 la fin de sa présidence et assuré qu’il ne modifierait pas la Constitution pour prolonger son mandat. Il a parallèlement proposé un programme de trente mois au sein de l’Académie militaire pour préparer les futurs dirigeants du pays. L’horizon personnel du président se ferme ; l’armée se voit confier la formation de la relève. La fabrication du « Zaïm » donne à cette transmission un visage et un nom.
Nasser avait lui aussi annoncé son départ, dans des circonstances radicalement différentes. Le 9 juin 1967, après la défaite face à Israël, il avait déclaré démissionner. Il était revenu sur sa décision le lendemain, après les manifestations réclamant son maintien. Al-Sissi annonce aujourd’hui une échéance à quatre ans. Le parallèle tient à la place du chef dans le récit national : même l’évocation de son retrait peut renforcer sa centralité.
La guerre donne à cette construction une urgence particulière. Le 8 octobre, Donald Trump a affirmé que les États-Unis n’attaqueraient pas l’Iran avant les élections de mi-mandat du 3 novembre. Le 14 octobre, Benjamin Netanyahu a déclaré ne pas rechercher une nouvelle attaque avant les législatives israéliennes du 27 octobre, tout en réservant une riposte en cas d’attaque iranienne. Ces déclarations donnent à la retenue militaire un horizon électoral. Elles laissent ouverte la question de l’après-scrutin.
Pour les monarchies du Golfe, une reprise des frappes signifierait une nouvelle exposition de leurs infrastructures. Une enquête de Reuters publiée le 15 octobre documente les dégâts infligés par l’Iran et ses alliés aux installations énergétiques, aux oléoducs et aux aéroports de la région. Le risque est celui d’un répit qui s’achèverait avec les scrutins. Une escalade pourrait toucher simultanément les exportations pétrolières du Golfe, la navigation en mer Rouge et les revenus égyptiens.
Le Caire se rapproche de cette ligne de front. Le 18 octobre, le Conseil de défense nationale a promis à l’Arabie saoudite les formes de soutien nécessaires et possibles pour défendre sa sécurité, tout en appelant à la désescalade. Le vote parlementaire sur un appui militaire à Riyad a été reporté au 26 octobre. L’engagement égyptien reste suspendu à des arbitrages dont les conséquences dépasseraient largement la solidarité avec le royaume.
La référence à Nasser ramène alors au Yémen. Dans les années 1960, l’Égypte y combattait aux côtés des républicains, face aux royalistes soutenus par l’Arabie saoudite. Les archives diplomatiques américaines retracent cette confrontation. Al-Sissi envisage désormais de soutenir Riyad face aux Houthis. Le théâtre rappelle l’histoire nassérienne ; les alliances ont changé de camp.
Le Forum Égypte offre à cette ambition une scène intérieure : dialogue, ouverture affichée, apparition de Bassem Youssef à l’écran et, au-dessus de l’ensemble, un président promu « Zaïm ». Le pouvoir cherche à élargir le rassemblement autour de l’État au moment où les crises extérieures peuvent imposer de nouveaux sacrifices. L’entrée d’une voix longtemps tenue à distance et la glorification du chef participent à cette recherche d’adhésion.
Al-Sissi se construit un nom dans l’Histoire. S’il s’est donné le titre de « héros » en s’attribuant l’«éradication» des frères musulmans, Il lui manque encore l’événement qui donnerait au titre de « Zaïm » une portée comparable à celle de son modèle. La guerre pourrait fournir cette épreuve. Elle pourrait aussi emporter la mise en scène. Nasser avait gagné son prestige à Suez et annoncé son départ après une défaite. Entre le canal, le Nil et le Golfe, le nouveau « Zaïm » retrouve les lieux où la grandeur d’un dirigeant se mesure … et où elle peut se briser.




