Mme Amal El Fallah Seghrouchni a-t-elle eu raison de miser sur Mistral ? Le tableau dressé par Politico donne de sérieuses raisons d’en douter : aucun modèle européen ne rivalise avec les meilleurs systèmes américains et chinois. Le vieux continent réoriente ses priorités vers l’utilisation de l’IA dans les entreprises. Le Français Mistral conteste ce repli au nom de la souveraineté et du partage de la valeur. Au Maroc, la ministre a engagé un partenariat pluriannuel avec le champion français, lui aussi distancé dans la course aux modèles les plus puissants. Pourquoi adosser une partie de l’ambition numérique du Royaume à ce fournisseur ? Et que deviendrait cette stratégie si Mistral venait tout simplement à disparaître ?
L’Europe change d’ambition dans l’intelligence artificielle. Tandis que les laboratoires américains et chinois se disputent les modèles les plus puissants, Bruxelles concentre ses efforts sur leur utilisation dans l’économie. Dans une enquête publiée le 13 octobre, Politico décrit un recul européen dans la course à l’IA de pointe : aucun modèle du bloc ne rivalise avec les meilleurs systèmes américains ou chinois, et les performances de son principal champion, Mistral, sont discutées.
Une nouvelle doctrine s’installe : l’Europe peut tirer profit de l’IA en utilisant des modèles qu’elle ne possède pas. Max Junestrand, directeur général de Legora, une entreprise suédoise spécialisée dans l’IA pour les cabinets d’avocats et valorisée 6 milliards d’euros, juge ainsi largement illusoire de vouloir bâtir aujourd’hui un laboratoire capable de rivaliser avec les leaders. Il appelle à consacrer davantage d’efforts à l’exploitation commerciale de leurs technologies.
Cette réorientation se dessine au sommet des institutions européennes. Lors de son discours sur l’état de l’Union, le 16 septembre, Ursula von der Leyen a défendu l’idée que l’Europe pouvait retirer les plus grands bénéfices d’une technologie développée ailleurs. Elle mise sur les industries du continent et leurs données pour déployer l’IA dans les usines, les hôpitaux, l’agriculture ou les réseaux énergétiques.
Selon Politico, Jim Hagemann Snabe, président du conseil de surveillance de Siemens et émissaire de la Commission pour l’IA, avait déjà porté ce message devant les 27 commissaires, le 4 septembre : utiliser l’intelligence artificielle pour redresser la productivité européenne doit devenir une priorité.
Le marché intérieur offre un immense terrain de déploiement. En 2025, seulement 20 % des entreprises européennes d’au moins dix salariés utilisaient l’IA, selon Eurostat. Le Danemark atteignait 42 %, contre 5,2 % pour la Roumanie. La Commission organisera le 17 novembre, à Bruxelles, un sommet « Apply AI » consacré à l’adoption de ces technologies dans les secteurs stratégiques.
Chez Mistral, ce changement de cap est qualifié d’« erreur stratégique ». Le groupe français rappelle qu’une grande partie de la valeur revient aux concepteurs des modèles. Son directeur général, Arthur Mensch, met en garde contre une « économie extractive », dans laquelle les fournisseurs étrangers captent les revenus d’une Europe dépendante de leurs technologies.
L’entreprise affirme que son nouveau modèle, Mistral Large 4, a sensiblement réduit l’écart avec les meilleurs systèmes mondiaux, avec beaucoup moins de puissance de calcul. Elle subit aussi des revers : le moteur de recherche allemand Ecosia a décidé de remplacer ses modèles par des solutions ouvertes, notamment chinoises, invoquant leur performance et des préoccupations de souveraineté.
La puissance de calcul reste précisément l’un des principaux obstacles européens, reconnaît Henna Virkkunen, chargée de la souveraineté technologique à la Commission. Le pari de Bruxelles consiste désormais à faire émerger des champions capables d’intégrer l’IA dans l’économie. Mistral défend une autre exigence : conserver en Europe la capacité de fabriquer la technologie dont ces entreprises dépendront.
Le pari marocain sur Mistral
Au Maroc, Amal El Fallah Seghrouchni a fait de Mistral un partenaire de sa stratégie de souveraineté numérique. Deux accords structurent cette coopération. Le 12 septembre 2025, la ministre signe à Rabat un mémorandum d’entente avec Arthur Mensch. Formation, recherche appliquée, transfert de savoir-faire, soutien aux startups et aux projets industriels : le rapprochement doit contribuer à faire du Royaume une plateforme africaine de l’IA.
Le 12 janvier 2026, une convention associe le ministère de la Transition numérique, celui de l’Économie et des Finances et Mistral autour d’un programme de recherche et développement. Le laboratoire commun « Mistral AI & MTNRA » est lancé le même jour. Mistral annonce le codéveloppement de modèles multilingues, notamment pour la darija, couvrant le texte, la lecture automatisée de documents et les échanges vocaux. Les annonces de ces deux accords ne précisent pas leur montant.
Le 29 septembre 2026, le ministère présente deux premiers outils issus du partenariat : un classificateur distinguant les dialectes arabes et une adaptation de Voxtral pour transcrire la darija, y compris lorsqu’elle se mêle au français et à l’anglais. Leur diffusion en open source est annoncée dans le cadre de « Maroc Digital 2030 » et d’« AI Made in Morocco ».
Le décrochage décrit par Politico pose une question à la ministre : quel avantage justifie le choix de Mistral face aux offres américaines et chinoises ?
Pourquoi ne pas faire émerger un « Mistral marocain », à vocation africaine ou arabe ? La course à l’IA se joue aussi dans les data centres, les processeurs et les capitaux nécessaires pour les financer. Le Maroc doit-il bâtir son ambition autour d’un champion français qui court lui-même après les leaders mondiaux ?
Pourquoi ne pas mobiliser ses chercheurs, ses entreprises et ses investisseurs pour construire son propre acteur ?
Les Émirats offrent une piste : Abu habi développe ses modèles Falcon, tandis que G42 porte le projet Stargate UAE avec OpenAI, Oracle et NVIDIA, entre autres partenaires.
Pourquoi ne pas rechercher avec eux une alliance associant financement, puissance de calcul et recherche marocaine, avec un objectif industriel précis : une entreprise, des modèles et une propriété intellectuelle dont le Royaume détiendrait une part ? La ministre promet la souveraineté numérique. Qu’elle mette aussi sur la table la création d’un champion national.


