La succession à l’Énergie attire déjà les regards au-delà du Maroc. Attaqa, média arabophone établi à Washington, avance plusieurs noms pour le gouvernement El Mansouri. Même spécialisée, cette attention étrangère souligne le poids d’un portefeuille exposé par une crise énergétique persistante, les prix des carburants et les intérêts des grands distributeurs. Avec, en toile de fond, les engagements du PAM sur leurs marges et une question politique : quelle relation le prochain ministre entretiendra-t-il avec Aziz Akhannouch ?
Dans un article publié le 14 octobre, Attaqa place la reconduction de Leïla Benali en tête des scénarios pour le ministère de la Transition énergétique et du Développement durable. Ses sources avancent trois autres noms en cas de départ : Amina Benkhadra, directrice générale de l’Office national des hydrocarbures et des mines, Mohamed Benyahia, directeur général de l’Agence marocaine pour l’efficacité énergétique, et Tarik Ameziane Moufaddal, président-directeur général de Masen.
Fondée à Washington en janvier 2020, Attaqa est une plateforme d’information, de recherche et de conseil créée aux États-Unis et publiant en arabe. Ses premières publications remontent à avril 2020. Diffusée en ligne, elle s’adresse aux investisseurs, aux responsables d’entreprises, aux décideurs publics et au lectorat arabophone. Elle dispose de bureaux et de correspondants dans plusieurs pays arabes et étrangers. Son domaine dépasse les hydrocarbures : électricité, renouvelables, transition énergétique, climat et minerais nécessaires à cette transition figurent dans sa couverture.
Leila Benali, la favorite
Leïla Benali aborde cette séquence avec deux atouts qui donnent une logique politique et internationale à l’hypothèse de son maintien : son appartenance au PAM, parti gagnant des législatives, dont elle est membre du bureau politique, et un parcours solidement ancré dans les milieux énergétiques du Moyen-Orient. La formation de Fatima Ezzahra El Mansouri dispose ainsi d’une ministre connaissant les dossiers et les principaux interlocuteurs du secteur notamment dans le Golfe.
Diplômée de l’École Mohammadia d’ingénieurs et de l’École centrale Paris, titulaire d’un diplôme supérieur en sciences politiques et d’un doctorat en économie de l’énergie à Sciences Po, Benali a travaillé comme ingénieure chez Schlumberger et enseigné à Sciences Po. Elle a également exercé chez IHS, cabinet de recherche et de conseil, où elle a dirigé les activités concernant le Moyen-Orient et l’Afrique.
Son parcours l’a ensuite conduite chez Saudi Aramco, sur les politiques énergétiques et la stratégie gazière, puis à l’Arab Petroleum Investments Corporation, APICORP, comme économiste en chef et responsable de la stratégie et du développement durable. En mars 2021, elle devient économiste en chef du Forum international de l’énergie, à Riyad. Ces fonctions l’ont placée au contact des gouvernements, des compagnies énergétiques et des institutions financières de la région.
Nommée ministre le 7 octobre 2021, elle avait auparavant rejoint la Commission spéciale sur le modèle de développement, en décembre 2019, après son entrée dans un groupe d’experts de l’ONU sur les énergies fossiles en 2018. Ses travaux portent notamment sur les réformes énergétiques, les stratégies d’investissement et la pauvreté énergétique.
Selon nos sources, Leïla Benali aurait toutefois déjà envisagé de s’installer à Londres.
Son éventuelle reconduction placerait surtout le PAM devant ses engagements électoraux. Durant la campagne, Fatima Ezzahra El Mansouri a défendu un renforcement de la concurrence, une ouverture de la distribution et une surveillance des marges bénéficiaires des entreprises de carburants. Elle a également demandé que les baisses des cours internationaux se répercutent sur les prix payés par les Marocains.
Ces engagements touchent directement les intérêts des grands distributeurs, dont Afriquia, liée au groupe Akwa d’Aziz Akhannouch et qui se présente comme le leader de la distribution de carburants au Maroc. Le PAM traduira-t-il ses déclarations de campagne en décisions capables de contenir les marges, y compris celles du groupe associé à l’ancien chef du gouvernement ? Ou ces engagements resteront-ils des paroles de campagne ?

Amina Benkhadra, l’outsider
Amina Benkhadra, premier nom cité par Attaqa pour une succession à Benali, possède une connaissance ancienne de ce portefeuille. Ingénieure civile des Mines de Nancy et docteure-ingénieure en sciences et techniques minières des Mines de Paris, elle a également suivi une formation en management à l’université Columbia en 1990.
Sa carrière commence en 1982 au Bureau de recherches et de participations minières, le BRPM, où elle travaille sur les projets miniers et les participations de l’établissement. Nommée directrice des Mines en 1994, elle devient secrétaire d’État chargée du développement du secteur minier entre 1997 et 1998. Elle prend ensuite la direction du BRPM, puis celle de l’Office national de recherches et d’exploitations pétrolières en 2000. En 2003, elle accompagne leur fusion au sein de l’ONHYM, dont elle devient directrice générale.
Ministre de l’Énergie, des Mines, de l’Eau et de l’Environnement de 2007 à 2012, Benkhadra a participé au lancement des stratégies énergétiques et des programmes renouvelables du Royaume. Revenue à la tête de l’ONHYM, elle supervise l’exploration des hydrocarbures et des ressources minières, les partenariats avec les opérateurs et des dossiers majeurs comme le gazoduc Nigeria-Maroc.
Son profil comporte aussi une dimension partisane : Benkhadra est une figure du RNI, au sein duquel elle a exercé des responsabilités au bureau politique et à la tête de la Fédération nationale des femmes du parti. Son retour à l’Énergie modifierait donc l’équilibre politique du portefeuille. Akhannouch serait-il moins directement attaqué sur le dossier des carburants avec une ministre issue de sa famille politique ?
Cette hypothèse intervient sur fond de relations difficiles avec Benali et de tensions autour de l’organisation du secteur gazier. Le 5 juin, Africa Intelligence rapportait les réticences du gouvernement Akhannouch face à la réforme portée par la ministre, l’affaiblissement de l’ONHYM d’Amina Benkhadra figurant au centre des préoccupations. La succession engagerait ainsi des choix sur le rôle des institutions et la conduite des grands projets gaziers.

Mohamed Benyahia, l’écologiste
Mohamed Benyahia présente un parcours davantage construit dans l’administration environnementale et la coopération internationale. Docteur en écotoxicologie de l’université de Metz depuis 1991, également titulaire d’un DEA en toxicologie de l’environnement, il a enseigné comme vacataire à Metz entre 1986 et 1992 avant de rejoindre l’administration marocaine de l’environnement en 1993.
Il a successivement travaillé sur la programmation et le suivi des projets, les partenariats, puis au cabinet du ministre chargé de l’Aménagement du territoire, de l’Eau et de l’Environnement. Il a aussi été conseiller en développement durable auprès de la Fondation Mohammed VI pour la protection de l’environnement. Entre 2008 et 2017, il dirige le partenariat, la communication et la coopération au ministère chargé de l’Environnement.
Négociateur en chef de la délégation marocaine à la COP21 de Paris en 2015, puis membre du comité de pilotage de la COP22 de Marrakech, il devient secrétaire général du département de l’Environnement en 2017. Il assure ensuite l’intérim du secrétariat général du département de la Transition énergétique, avant de prendre la direction de l’AMEE en mai 2023.
À l’AMEE, son travail porte sur la maîtrise de la consommation dans l’industrie, les transports, les bâtiments et l’agriculture. Dans un précédent entretien à Attaqa, il avait détaillé l’ambition marocaine de réaliser 20 % d’économies d’énergie à l’horizon 2030, grâce aux programmes d’efficacité énergétique, à la réglementation et aux partenariats.

Tarik Ameziane Moufaddal, M. Hydrogène vert
Tarik Ameziane Moufaddal, enfin, dirige Masen depuis juin 2024. Diplômé de l’École Mohammadia d’ingénieurs et titulaire d’un master en management industriel des Mines de Paris, il cumule plus de vingt années d’expérience internationale dans l’énergie.
Son parcours s’est largement construit chez TotalEnergies, où il a exercé des responsabilités de direction générale au Maroc et en Tanzanie. Avant de rejoindre Masen, il était chargé des solutions de mobilité et des nouvelles énergies en France. Il a également travaillé sur des opérations de fusion-acquisition, associant à son expérience opérationnelle une pratique des investissements et des stratégies de développement.
À la tête de Masen, Moufaddal pilote le développement des capacités renouvelables et participe à la mise en œuvre de la feuille de route nationale de l’hydrogène vert. Son profil correspond aux dossiers de production électrique, de mobilisation des capitaux et de partenariats industriels. Autant de chantiers que le prochain ministre devra conduire en parallèle de la sécurité des approvisionnements et du dossier politiquement sensible des prix à la pompe.

Le prochain ministre de l’Énergie héritera, quel que soit son profil, d’une mission difficile dans une conjoncture internationale instable. Il devra sécuriser les approvisionnements, contenir les coûts et accélérer les investissements. L’énergie fait tourner les usines, détermine une part des coûts de production et pèse sur les prix du transport comme sur ceux des biens de consommation. Sa maîtrise conditionnera la compétitivité industrielle du Maroc et la capacité du gouvernement El Mansouri à contenir l’inflation.


