Renseignement : La DGSI et la DRM françaises étaient prêtes à investir jusqu’à 80 millions d’euros pour avoir Pegasus

La France a sérieusement envisagé d’acquérir Pegasus, le puissant logiciel espion conçu par l’entreprise israélienne NSO Group. Entre 2019 et 2020, plusieurs administrations françaises auraient étudié son déploiement pour des opérations de renseignement et des enquêtes judiciaires, avant que l’Élysée ne mette fin au projet.

Selon une enquête publiée par le consortium Forbidden Stories, la Direction générale de la sécurité intérieure, la Direction du renseignement militaire et le ministère de la Justice s’étaient intéressés aux capacités de cette technologie, notamment pour lutter contre le terrorisme et les réseaux de narcotrafic.


À cette période, la DGSI était dirigée par Nicolas Lerner, nommé à la tête du renseignement intérieur français en octobre 2018. La DRM était, pour sa part, placée sous l’autorité du général Jean-François Ferlet, qui dirigeait le renseignement militaire depuis 2017.

Pegasus permet à ses utilisateurs de prendre le contrôle à distance d’un téléphone portable, d’accéder à ses messages, à ses fichiers et à ses communications, parfois sans aucune intervention de son propriétaire. Pour les services français, son acquisition aurait représenté un saut technologique important dans la surveillance de personnes considérées comme une menace pour la sécurité nationale.

Forbidden Stories s’appuie notamment sur des auditions judiciaires et sur les déclarations du dirigeant de Syans, société française présentée comme l’intermédiaire de NSO Group dans l’Hexagone. Celui-ci aurait indiqué aux enquêteurs que les échanges avec les autorités françaises avaient atteint un stade avancé.

Le montant envisagé aurait été compris entre 60 et 80 millions d’euros. Une telle enveloppe suggère que Paris ne réfléchissait pas à un simple test technique, mais à un dispositif opérationnel susceptible d’être utilisé par plusieurs services de l’État.

Le projet aurait finalement été abandonné à la fin de l’année 2020 après un arbitrage de la présidence de la République. D’après les témoignages cités par le consortium, Emmanuel Macron aurait retenu deux arguments principaux : la dépendance à l’égard d’une technologie étrangère particulièrement sensible et le risque politique et réputationnel lié à l’utilisation de Pegasus.

L’intérêt français pour Pegasus raconte surtout la mutation brutale du renseignement. La puissance d’un État ne dépend plus uniquement de ses satellites, de ses bases militaires, de ses réseaux d’agents ou de sa capacité à intercepter les câbles sous-marins. Un logiciel acheté sur le marché peut désormais donner à un service des capacités autrefois réservées aux grandes puissances. Cette guerre technologique réduit les écarts historiques entre pays et permet à des acteurs disposant de moyens plus limités de pénétrer directement le cœur numérique de leurs adversaires.

Les guerres hybrides bouleversent ainsi les règles du renseignement classique. L’infiltration humaine, la filature et l’interception radio coexistent désormais avec l’exploitation des téléphones, des données biométriques, des plateformes numériques, des transactions financières et des infrastructures connectées. Dans ce nouvel environnement, la frontière entre renseignement extérieur, sécurité intérieure, contrôle fiscal et surveillance administrative devient de plus en plus étroite.

Les États-Unis ont eux-mêmes été plusieurs fois mis en cause pour l’ampleur de leurs dispositifs. Dès les années 1970, la commission Church du Sénat américain avait révélé des abus commis par la CIA, le FBI et d’autres administrations contre des citoyens américains. Des décennies plus tard, les programmes de la NSA ont permis la collecte massive de relevés téléphoniques et l’interception de communications électroniques dans le cadre de dispositifs comme PRISM et la section 702. Ces opérations montrent que les démocraties occidentales notamment française, britannique et allemande qui invoquent aujourd’hui les libertés publiques ont elles-mêmes construit les architectures de surveillance de masse les plus vastes de l’histoire contemporaine.

Le discours démocratique est aussi devenu un instrument de puissance et de dissuasion normative : il permet de condamner les capacités acquises par les autres tout en préservant ses propres moyens d’écoute. L’identité numérique, la centralisation des données administratives et la facturation électronique prolongent cette transformation. Leur objectif officiel reste la sécurisation des démarches, la simplification administrative et la lutte contre la fraude fiscale. Mais ces infrastructures donnent également aux États une visibilité en temps réel sur l’identité, les activités et les transactions. La véritable bataille ne porte donc plus seulement sur la possession d’un logiciel comme Pegasus. Elle porte sur celui qui contrôle les données, les identités numériques et l’architecture technique permettant de suivre une société entière.

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