Laftit reconduit, Rahhou débauché du Conseil de la concurrence, Lekjaa à la tête d’un super-ministère taillé à sa mesure. À la Santé, Pr Youns Bjijou arrive de la Fondation Mohammed VI des Sciences et de la Santé. Mezzour récupère l’Investissement, Bensaid obtient les Sports et la Communication disparaît des intitulés. Le gouvernement El Mansouri concentre des pouvoirs, consacre des hommes et referme quelques parenthèses du quinquennat Akhannouch.
Le noyau régalien traverse le changement de gouvernement
La reconduction d’Abdelouafi Laftit est l’une des meilleures nouvelles de cette équipe. Le ministre de l’Intérieur bénéficie d’un crédit qui dépasse les frontières partisanes. Dans un quinquennat traversé de secousses, il a su tenir ensemble fermeté, intransigeance et écoute, en atténuant ce que son département peut avoir de rigidité dans son rapport à la société. Il sait aussi mobiliser des équipes qui ne comptent pas leurs heures et travaillent en bonne intelligence, avec la rigueur qu’il leur insuffle.
Depuis le Covid, la sécurité nationale a pris une dimension plus large. La capacité à soigner, à approvisionner les populations et à faire fonctionner les territoires engage directement la souveraineté. L’Intérieur s’est retrouvé au croisement de ces responsabilités, avec une administration territoriale sollicitée sur presque tous les fronts.
La régionalisation avancée ajoute une double perspective : réduire des disparités devenues politiquement insoutenables et préparer les capacités territoriales nécessaires dans la perspective du plan d’autonomie du Sahara marocain. Le 9 octobre, le Roi a de nouveau dénoncé les retards de la déconcentration et demandé le transfert effectif des compétences, des personnels et des ressources vers les territoires. Laftit reste un homme central de cette mise en œuvre.
La préparation du scrutin de 2026, engagée sous les instructions royales, lui a également confié une responsabilité particulière dans le respect du calendrier constitutionnel, l’organisation des consultations partisanes et les garanties de transparence. À cette charge s’est ajoutée la communication de crise, exercice permanent dans une période où les tensions sociales et politiques se sont succédé.
Pour le monde des affaires, cette continuité a de quoi rassurer. Les grands chantiers ont besoin d’interlocuteurs qui connaissent les dossiers et savent faire travailler les administrations.
Nasser Bourita aux Affaires étrangères et Abdeltif Loudyi à l’Administration de la Défense nationale complètent ce noyau maintenu. Tous deux ont été mobilisés ces dernières semaines sur plusieurs fronts : les dossiers de l’Espagne et du Sahara marocain pour Bourita, entre autres ; la montée en puissance des Forces armées royales et l’essor historique de l’industrie de défense pour Loudyi. Le Marrakech Air Show, clôturé le 10 octobre, a donné la mesure de cette dynamique. Les fonctions stratégiques gardent leurs titulaires, leur expérience et leurs réseaux d’interlocuteurs. L’alternance s’organise autour d’un appareil régalien stabilisé.
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Lekjaa et Rahhou : financer l’État, transformer le fonctionnement de son administration
La grande vedette de la campagne et de ce gouvernement est bien Fouzi Lekjaa. À la fois lièvre et dynamo du parti du tracteur, il a occupé le terrain, entretenu le suspense autour de sa candidature à Berkane, puis privilégié la campagne nationale du PAM. Tout en encourageant son épouse, militante engagé du parti du tracteur de se présenter dans son fief à Berkane. Nous aurions dû saisir le signal ce jour-ci : la femme aura une place privilégiée dans le gouvernement.
Il a fait trembler ses adversaires, y compris ses anciens alliés du RNI. Dans un enregistrement du bureau politique qui avait fuité en août, Rachid Talbi Alami jurait que Lekjaa n’aurait jamais les Finances tant que le RNI serait au gouvernement. Une assurance qui préjugeait bien imprudemment de l’arbitrage royal.
Le Souverain le nomme aujourd’hui à la tête de l’Économie, des Finances et de la Performance publique. Aucun ministre délégué au Budget ne figure à ses côtés. Le périmètre a tout du super-ministère taillé à sa mesure.
Sa réputation le précède : celle d’un patron capable d’« essorer » ses équipes, de pousser les journées très loin et de souffler le chaud et le froid pour obtenir un résultat. L’administration des Finances connaît déjà cette cadence. L’ajout de la Performance publique donne désormais une portée plus large à son exigence de résultats.
Cette promotion trouve un prolongement dans celle d’Ahmed Rahhou. Lui aussi appartient à cette catégorie de responsables qui gravitent dans l’orbite des premiers cercles du pouvoir et auxquels sont confiées des missions de transformation. Son parcours l’a conduit du CIH à la représentation du Maroc auprès de l’Union européenne, puis au Conseil de la concurrence.
Le fauteuil réputé éjectable de la Concurrence aura cette fois servi de tremplin. Rahhou en sort pour prendre la tête de l’Intelligence artificielle, de la Transformation numérique et de la Réforme de l’administration.
Le choix est important. Les États-Unis de Donald Trump et la Chine ont engagé une compétition de puissance autour de l’IA, avec des investissements considérables et l’ambition de prendre une avance difficile à combler. Croissance, industrie, services publics et sécurité nationale sont désormais pensés avec cette technologie. Pour le Maroc, lui donner un ministère de plein exercice relève d’un besoin stratégique.
Rahhou a déjà montré au CIH ce qu’une transformation technologique pouvait changer dans une organisation. La refonte du système d’information et du logiciel central de la banque, menée en deux ans, a contribué à modifier durablement son fonctionnement et son image. Le vieil établissement spécialisé dans l’immobilier s’est présenté comme un concurrent capable de bousculer les banques les mieux installées.
L’expérience compte : rattraper un retard demande des moyens, mais aussi quelqu’un capable de décider, de remettre les processus à plat et de conduire les équipes jusqu’au bout du changement.
Chez Lekjaa, les ressources financières sont associées à la performance. Chez Rahhou, la technologie est liée à l’organisation administrative. Les deux portefeuilles se rejoignent sur une question très concrète : comment obtenir, avec les moyens engagés, des services publics qui fonctionnent mieux ?
La Santé, une affaire de sécurité nationale
La nomination du professeur Youns Bjijou porte un signal tout aussi fort. La Santé conserve son intitulé ; le profil choisi à sa tête éclaire la place qu’elle occupe désormais dans les priorités de l’État.
La crise de l’automne 2025 a montré comment les défaillances hospitalières pouvaient alimenter une contestation nationale. À partir des conditions de soins dénoncées à Agadir, la colère a rencontré les difficultés vécues dans d’autres villes. L’hôpital était devenu un lieu où se mesurait la capacité de l’État à protéger ses citoyens.
La santé prend ainsi une dimension de sécurité nationale. L’accès aux soins, la confiance dans les institutions et la cohésion sociale sont directement liés.
L’alerte a été suivie d’un effort budgétaire majeur. Le Conseil des ministres du 19 octobre 2025, présidé par le Roi, a annoncé 140 milliards de dirhams pour la santé et l’éducation en 2026. Le budget de la Santé a été porté à 42,4 milliards de dirhams, avec un renforcement des effectifs et des infrastructures.
Le 3 novembre suivant, le Souverain inaugurait le Complexe hospitalo-universitaire international Mohammed VI de Rabat, réalisé par la Fondation Mohammed VI des Sciences et de la Santé. Il donnait, le même jour, ses instructions pour la mise en service du CHU Mohammed VI d’Agadir. L’attention royale se traduisait dans des établissements, des équipements et de nouvelles capacités de soins.
C’est de cette Fondation que vient Bjijou, dont il était directeur délégué. Il a travaillé dans une institution qui rassemble soins, formation, recherche et innovation. En mai dernier, il signait encore avec l’Agence marocaine du médicament un partenariat consacré à la recherche, à la formation et à la sécurité sanitaire.
Son arrivée au ministère prolonge cette implication dans la réforme. Elle rapproche la responsabilité gouvernementale d’une expérience acquise dans les structures hospitalo-universitaires soutenues par le Roi. Le message politique est celui d’une attention portée à l’exécution : les citoyens attendent de pouvoir se soigner, près de chez eux, dans des conditions dignes.
L’Agriculture reçoit une mission de souveraineté
L’inscription de la Souveraineté alimentaire dans le portefeuille de Khalid Hatimy donne à l’Agriculture une responsabilité politique explicite. Les Forêts rejoignent, parallèlement, l’Équipement et l’Eau de Nizar Baraka.
Mieux produire, produire davantage, exporter plus : le Plan Maroc Vert, puis Génération Green, ont largement misé sur la modernisation des filières, l’investissement et la conquête des marchés internationaux. La croissance du secteur et la progression des exportations occupaient une place centrale dans leurs objectifs.
Le signal politique du nouveau portefeuille est celui d’un changement de priorité : produire pour nourrir le pays, renforcer son autosuffisance sur les denrées essentielles et réduire ses dépendances. La souveraineté alimentaire place au premier plan une question simple : que doit produire le Maroc pour garantir à sa population une alimentation disponible, régulière et accessible ? Cette lecture rejoint l’appel royal du 9 octobre à lancer de nouvelles stratégies de sécurité alimentaire, à constituer des réserves et à sécuriser les approvisionnements.
Ce recentrage prend tout son sens dans un monde où la facture alimentaire devient une épreuve quotidienne. Le Maroc partage cette pression avec de nombreux pays : les aléas climatiques, les conflits et les perturbations du commerce fragilisent les approvisionnements et alimentent de nouvelles hausses. La FAO relevait encore, en septembre, une progression des cours mondiaux des céréales et des tensions sur les prix des produits de base dans plusieurs marchés nationaux.
La réussite agricole devra aussi se mesurer dans l’assiette des Marocains. Les volumes exportés et les devises engrangées auront leur place dans le bilan, à côté du prix des denrées essentielles, de leur disponibilité et de la capacité des familles à les acheter. C’est sur ce terrain que la nouvelle ambition de souveraineté prendra son sens.
Elle exige aussi des arbitrages avec Baraka. Les ambitions de production devront tenir compte de l’eau disponible, des besoins des territoires et de la préservation des ressources.
Ce département sera particulièrement observé pour une autre raison : les polémiques qui ont accompagné le quinquennat sortant, et dont le RNI a été la principale cible politique.
Le mot « Frakchia », propulsé dans le débat par Nizar Baraka lui-même, est devenu le raccourci d’un procès en rente, en corruption et en mauvaise gestion. Il vise notamment les profiteurs et intermédiaires accusés de capter les bénéfices des dispositifs de soutien sans faire baisser les prix pour les consommateurs. L’Istiqlal et le PAM en ont fait un argument contre leurs propres partenaires de coalition, tandis que le RNI contestait ces accusations.
Le dossier touche directement au pouvoir d’achat, particulièrement au prix de la viande. Fouzi Lekjaa lui a donné une force supplémentaire avec un chiffre qui a marqué la campagne : 280 milliards de dirhams mobilisés en cinq ans pour soutenir le pouvoir d’achat, dont il jugeait les résultats insuffisants. Salaires, aides directes, soutien au logement : selon son argumentaire, la hausse des prix avait absorbé l’effet de cet effort dans la vie quotidienne.
Son réquisitoire visait aussi la spéculation et les intermédiaires : l’État soutient les revenus, les prix augmentent et les familles ne retrouvent pas l’amélioration promise dans leur panier. Le PAM proposait notamment de réorganiser les circuits de distribution pour réduire cette captation des gains de pouvoir d’achat.
Hatimy hérite donc d’une promesse très concrète. La souveraineté alimentaire sera jugée sur les capacités de production du pays, mais aussi devant l’étal du boucher.
Mezzour reprend l’Investissement après un quinquennat de rivalités
Le regroupement de l’Industrie, du Commerce, de l’Investissement et de l’Inclusion économique fait de Ryad Mezzour l’un des grands bénéficiaires de cette nouvelle organisation. Il referme un quinquennat noir de rivalités entre l’Istiqlal et le RNI sur la conduite de l’investissement.
La séparation entre l’Industrie istiqlalienne et l’Investissement détenu par le RNI avait installé une concurrence là où le pays avait besoin de continuité. Les dossiers industriels devenaient aussi des batailles pour conduire les négociations, annoncer les projets et en recueillir le bénéfice politique.
Le dossier des batteries électriques en avait donné une illustration précoce. Dès le 2 août 2022, Le1 documentait les tensions entre Mezzour, Mohcine Jazouli et Ali Seddiki autour d’un projet de gigafactory. Les désaccords débordaient largement la communication : ils exposaient les négociations à la concurrence entre responsables marocains.
Mezzour dispose désormais d’un périmètre qui rapproche l’attraction des investisseurs, le développement industriel et l’intégration des projets dans l’économie. Les responsabilités deviennent plus lisibles. Les résultats lui seront aussi plus directement imputables.
Il bénéficie, dans son propre ministère, d’un allié de poids : l’istiqlalien Omar Hejira, promu ministre délégué chargé du Commerce extérieur. L’ensemble forme un pôle économique politiquement cohérent.
La malheureuse parenthèse Karim Zidane est désormais refermée. Mezzour récupère la main, avec un champ d’action élargi et beaucoup moins de raisons d’invoquer les rivalités de périmètre.
Bensaid récupère les Sports et renforce son axe avec Lekjaa
Mehdi Bensaid a obtenu son sport. Le transfert vers la Jeunesse et la Culture clôt l’expérience de son rattachement à l’Éducation nationale sous Akhannouch. L’abandon de ce montage a valeur de désaveu politique : le secteur retrouve un département directement chargé de l’encadrement et de la participation des jeunes.
Pour Bensaid, le gain dépasse l’élargissement de ses attributions. Il le rapproche davantage de Fouzi Lekjaa, avec lequel sa proximité s’est affichée durant la campagne. Le 14 septembre, à Akkari, Lekjaa l’accompagnait dans sa circonscription de Rabat. Bensaid avait alors souligné l’importance de ce soutien.
Leur relation trouve maintenant un prolongement gouvernemental. Politique sportive chez l’un, moyens financiers chez l’autre : équipements, formation, pratiques sportives et grandes échéances internationales leur donneront des dossiers communs.
À l’approche de 2030, cette articulation pèsera lourd. Elle renforce Bensaid dans le gouvernement et confirme la place de l’axe qu’il forme avec Lekjaa.
Dans le mouvement, les Sports entrent et la Communication s’efface. C’est l’autre changement, beaucoup moins commenté, de son portefeuille.
La Communication disparaît : quelle place pour l’autorégulation ?
La Communication quitte l’intitulé de Bensaid sans réapparaître ailleurs. Samir Belfkih devient porte-parole du gouvernement ; la dépêche de nomination ne précise pas qui reprend la politique des médias.
Cette disparition intervient alors que le secteur vient d’achever une séquence institutionnelle importante. Le Conseil national de la presse a renouvelé sa présidence le 21 septembre, dans le cadre de la loi 09.26, mettant fin à la phase transitoire.
La réforme a cristallisé les critiques sur l’intervention de l’État, l’indépendance de l’autorégulation et la représentation des professionnels. Dans son avis de septembre 2025 sur la première version du texte, le Conseil économique, social et environnemental avait notamment relevé des déséquilibres de représentation et une place excessive accordée aux sanctions, au détriment de la médiation.
Une lecture possible de cet effacement ministériel est celle d’une place accrue laissée aux professionnels dans l’organisation de leur secteur. La déontologie, la représentation et l’arbitrage entre pairs relèveraient davantage d’instances autonomes, avec une administration moins présente dans les équilibres de la profession.
Cette hypothèse soulève immédiatement une question politique. Les aides à la presse, le développement des entreprises médiatiques, l’audiovisuel public et l’information institutionnelle engagent toujours la responsabilité de l’État. Le département de la Communication intervenait dans ces domaines.
Qui les portera désormais ? Selon quelles règles de financement et avec quelles garanties d’indépendance ?
La question mérite une réponse, particulièrement dans un gouvernement qui donne une visibilité ministérielle à l’IA, au moment où celle-ci transforme la production, la diffusion et l’économie de l’information. Les médias ont besoin d’autonomie professionnelle et d’une politique publique identifiable.
Un gouvernement « augmenté »
Le mot « augmenté », emprunté à l’univers de l’intelligence artificielle, convient assez bien à cette équipe. Plusieurs ministres reçoivent davantage de compétences, des responsabilités rapprochées et des moyens d’action potentiellement plus importants.
L’effectif passe de 31 à 32 membres, chef ou cheffe du gouvernement compris. Le resserrement porte donc sur la concentration des compétences : Finances et Performance publique, Industrie et Investissement, IA et Réforme administrative, Agriculture et Souveraineté alimentaire.
Cette organisation accroît aussi la responsabilité d’arbitrage de Fatima Ezzahra El Mansouri. Elle devra relier l’investissement aux qualifications, accorder les ambitions agricoles aux ressources en eau et faire travailler ensemble les responsables de la dépense et de la transformation administrative. Il lui revient également de clarifier les compétences qui ont disparu des intitulés.
Le précédent quinquennat a montré comment des responsabilités complémentaires pouvaient devenir des territoires concurrents. La nouvelle organisation en rapproche plusieurs et donne davantage de poids à certains titulaires.
Le gouvernement est « augmenté ». L’autorité de sa cheffe devra l’être tout autant.
Nous consacrerons une prochaine analyse aux autres facettes de cette équipe, notamment à l’absence de Driss Lachgar et au choix de confier l’Énergie au PPS, avec Charafat Afailal. Nous reviendrons aussi sur le ministère de l’Inclusion économique, de la Petite entreprise, de l’Emploi et des Compétences, scindé entre « trois ministères et demi », selon les mots de son titulaire sortant, Younes Sekkouri.


