Dès l’élection du président de la Chambre des représentants, Omar Mahmoud Benjelloun s’invite dans le jeu parlementaire. Héritier d’une grande lignée de la gauche marocaine, l’avocat affiche une opposition de conviction, prend ses distances avec le PJD et commence à bousculer les figures installées de son propre camp.
L’élection d’Ahmed Touizi au perchoir de la Chambre des représentants, mardi 13 octobre, a livré une seconde scène, passée presque inaperçue derrière les chiffres du scrutin. Celle de l’entrée en jeu d’Omar Mahmoud Benjelloun, député de l’Alliance de gauche, qui a choisi la première épreuve institutionnelle de cette législature pour imposer sa signature.
Le nom porte un héritage. Fils de feu Ahmed Benjelloun, fondateur du Parti de l’avant-garde démocratique et socialiste (PADS), neveu d’Omar Benjelloun, figure historique de la gauche marocaine assassinée en 1975, le parlementaire de Rabat-Océan appartient à une lignée pour laquelle le militantisme, le droit et la confrontation politique ont longtemps fait cause commune.
Avocat, rompu aux controverses juridiques et aux codes institutionnels, Benjelloun dispose d’atouts précieux dans l’arène parlementaire : la maîtrise des procédures, le goût de la contradiction et une parole exercée au débat public.
Son arrivée intervient à un moment singulier. Les trois formations de la Koutla historique : Istiqlal, USFP et PPS, se retrouvent réunies dans la nouvelle majorité conduite par Fatima Ezzahra El Mansouri. La gauche parlementaire indépendante se cherche de nouveaux visages, tandis que l’héritier d’une tradition militante forgée dans les grandes fractures du mouvement socialiste marocain fait son entrée dans l’hémicycle.
L’histoire politique affectionne ces télescopages.
Le premier incident, la première signature
Le scrutin du 13 octobre semblait pourtant promis à une issue sans surprise. Ahmed Touizi, candidat du PAM soutenu par la majorité, a été élu avec 220 voix, contre 59 pour Driss El Azami El Idrissi, candidat du PJD. Sur les 369 bulletins déposés, 90 ont été déclarés invalidés.
C’est précisément sur ce dernier chiffre que la séance s’est animée.
Les députés de l’Alliance de gauche avaient choisi de déposer des bulletins blancs, exprimant ainsi leur refus de départager les deux candidats. Un choix politique qui les tenait à distance du PAM gouvernemental comme du PJD islamiste.
Le président provisoire de la séance, l’istiqlalien Abdelaziz Abba, a néanmoins annoncé les 90 bulletins invalidés sans distinguer les votes blancs. Les élus de gauche ont protesté, estimant que leur abstention politique se trouvait ainsi confondue avec des votes nuls.
Omar Mahmoud Benjelloun a demandé un rappel au règlement pour faire entendre les réserves de son groupe. La parole ne lui a pas été accordée. L’Alliance de gauche a alors quitté l’hémicycle, après le dépouillement et la proclamation des résultats.
Interrogé après la séance, Benjelloun a dénoncé des irrégularités de procédure, notamment l’absence, selon lui, d’explications préalables suffisantes sur les modalités du vote. Il a invoqué l’article 10 de la Constitution, qui garantit les droits de l’opposition parlementaire, pour contester le refus du rappel au règlement.
La controverse demeure juridique : une abstention suppose, selon l’interprétation défendue au cours de la séance, de ne pas prendre part au scrutin, tandis qu’un bulletin blanc est comptabilisé parmi les bulletins non valides. Benjelloun défend, lui, la nécessité de reconnaître la signification politique du choix exprimé par son groupe.
Dès sa première bataille parlementaire, il place le débat sur le terrain du droit et de la procédure. Une signature qui pourrait devenir sa marque de fabrique.
Nabila Mounib : une place que Benjelloun entend conquérir
L’épisode raconte aussi une autre histoire : celle d’une concurrence de visibilité qui se dessine au sein de la gauche.
Pendant des années, Nabila Mounib a incarné, presque à elle seule, la contestation parlementaire issue du PSU. Une parole reconnaissable, volontiers offensive, portée par une forte personnalisation du discours. À force de répétition, ce registre s’expose désormais à une certaine usure.
L’ancienne secrétaire générale du PSU sort également d’une campagne législative marquée par la controverse d’Anfa, à Casablanca. Son investiture par la direction du parti a écarté le choix de la section locale, qui avait désigné Abdellah Abaakil. Une décision contestée par des militants, au nom de la démocratie interne. La direction du PSU a défendu la régularité de cet arbitrage.
Jamal El Asri, qui lui a succédé à la tête du parti, peine encore à imposer une présence médiatique comparable à celle de son illustre prédécesseure.
Omar Mahmoud Benjelloun entre dans cette configuration avec un autre profil et une autre méthode. Sa familiarité avec les rouages institutionnels et son aisance juridique lui permettent d’investir un terrain moins exploité par ses camarades : celui du combat parlementaire par la procédure, le règlement et les garanties constitutionnelles.
Il n’attend visiblement pas que Nabila Mounib lui cède une place. Il commence à prendre la sienne.
Et c’est précisément ce qui rend son émergence intéressante. Nabila Mounib a construit son autorité politique sur une parole de rupture, qu’elle continue d’incarner. Benjelloun pourrait lui opposer, au sein du même espace politique, une autre forme d’autorité : celle de l’avocat qui maîtrise les ressorts de l’institution et sait transformer un incident de séance en séquence politique.
La première journée de la législature ne suffit pas à établir une rivalité de leadership. Elle montre néanmoins que Mounib n’aura plus nécessairement le monopole de l’exposition parlementaire à gauche.
Le PJD : opposition commune, frontières idéologiques
Le refus de soutenir Driss El Azami El Idrissi donne à cette première intervention une seconde portée.
L’Alliance de gauche avait annoncé, avant même l’installation du Parlement, son refus d’une coordination politique permanente avec le PJD. Jamal El Asri l’avait justifié par des divergences profondes de références idéologiques, de programmes et de projets de société.
Le bulletin blanc du 13 octobre en est la première traduction parlementaire.
Dans un commentaire consacré à cette séquence, le journaliste Rachid Mahamid y voit toutefois un risque pour l’ensemble de l’opposition. Selon lui, la gauche et le PJD ont offert à la nouvelle majorité « un cadeau inestimable » en déplaçant l’attention des choix du futur gouvernement vers leurs propres différends.
« Le plus dangereux, au début de cette législature, serait que la bataille de l’opposition contre elle-même devienne plus importante que sa bataille contre le gouvernement », écrit-il.
Une lecture qui pose une question de fond : l’opposition doit-elle s’unir au nom de sa fonction parlementaire, ou préserver les frontières idéologiques qui fondent son identité ?
La position défendue par l’Alliance de gauche privilégie cette seconde exigence, sans exclure des convergences ponctuelles sur certains textes ou initiatives de contrôle.
C’est dans cette tension qu’Omar Mahmoud Benjelloun entend manifestement inscrire son action.
Au moment où la Koutla historique retrouve les bancs du pouvoir, le retour d’un héritier de la famille Benjelloun dans l’opposition parlementaire prend une résonance particulière.
Mardi, Ahmed Touizi a conquis le perchoir. Omar Mahmoud Benjelloun, lui, a commencé à imposer sa signature.


