« Fidèle serviteur » : reconnaissance royale d’un homme d’État, sans aucun doute. Une absolution politique ? L’avenir nous le dira

Rarement une correspondance royale aura donné lieu à autant de commentaires autour d’une formulation précise. À l’occasion de l’élection de Mohamed Chaouki à la tête du Rassemblement National des Indépendants, l’attention médiatique s’est concentrée sur l’expression « Notre fidèle serviteur », par laquelle Sa Majesté le Roi Mohammed VI a tenu à saluer l’action de Aziz Akhannouch, dans le cadre de l’exercice de ses hautes responsabilités au service du Royaume.

Très vite, la sémantique royale a pris toute la place. Elle a concentré les lectures, nourri les interprétations et parfois fait oublier l’essentiel : le message s’adressait d’abord à un nouveau président de parti, à qui le Souverain exprimait ses félicitations, sa confiance et l’attente d’un rôle clair dans le paysage politique national.


À force de regarder vers la figure sortante, l’attention s’est détournée de ce moment pourtant central : l’ouverture d’une nouvelle page partisane.

Cette lecture révèle surtout une chose : la difficulté, dans le conscient collectif, à tourner la page de M. Akhannouch encore très présent dans les esprits, et le poids que cela fait déjà peser sur l’autonomie politique de son successeur.

Un climat politique propice aux interprétations

Il faut dire que le contexte s’y prêtait.

La rapidité avec laquelle M. Akhannouch a quitté la présidence du parti de la colombe, sans préparer une succession de même envergure ni adouber une figure issue des grands réseaux politico-économiques, a nourri le trouble. À cela se sont ajoutés :

  • le maintien d’un congrès extraordinaire consacré à sa succession, malgré des crues exceptionnelles ayant conduit au déplacement de plus de 140 000 citoyens vers des zones sûres
  • son absence remarquée lors d’une réunion de travail présidée par le Roi sur le projet stratégique Nador West Med.
  • au moment du passage de témoin d’Akhannouch à Chaouki, l’émotion a pris le dessus : pour les membres de son équipe, la scène avait les allures d’un deuil, presque d’un déchirement

Progressivement, une lecture s’est installée dans l’opinion : celle d’une colère royale supposée, d’un chef de gouvernement sommé de s’effacer pour se cantonner à la gestion des affaires courantes.

D’autant plus que la gestion de la succession, marquée par une candidature unique, celle d’un novice de la politique, un profil identifié comme proche de son conglomérat économique «Akwa» , a renforcé l’idée d’une tentative de conservation indirecte de l’influence, alimentant des comparaisons hâtives avec des modèles de tandem politique à la russe.

Comme si le capitaine avait quitté le pont sous la contrainte, tout en gardant une main sur la rambarde.

Lire les lettres royales comme un langage d’État

Les correspondances royales ne relèvent jamais d’un simple exercice protocolaire. Elles constituent un langage politique à part entière, hérité d’une tradition monarchique pluriséculaire.

Chaque mot, chaque appellation, chaque formule répond à une logique de continuité de l’État, bien au-delà des conjonctures partisanes.

Lire ces lettres comme on lirait un communiqué politique ordinaire, ou comme le reflet immédiat d’un rapport de force émotionnel, revient à projeter nos angoisses contemporaines sur une grammaire qui ne fonctionne pas ainsi.

En saluant M. Akhannouch pour les efforts déployés « avec un sens élevé de responsabilité et de patriotisme sincère », le Roi n’a ni sanctionné, ni absous, ni recadré.

L’’expression « خديمنا الأرضى » – « Fidèle serviteur » est réservée à des personnalités ayant exercé des responsabilités d’État, reconnues pour avoir servi le Royaume dans le cadre de leurs fonctions.

En ce sens, son usage à l’égard de M. Akhannouch ne nie ni l’existence de réserves, ni d’éventuels désaccords, ni de mécontentements sur la gestion de certains dossiers.

Il affirme autre chose : Aziz Akhannouch demeure compté parmi ceux qui ont servi l’État, et dont le parcours s’inscrit dans la continuité institutionnelle.

Cette logique n’est pas inédite.

Avant lui, Idriss Jettou ( 2004 ) et Abdelilah Benkirane ( 2016 ) ont, chacun à leur manière, fait l’objet de reconnaissances institutionnelles similaires, tout en étant progressivement éloignés du cœur de la décision politique.

M. Benkirane, notamment, a été qualifié de fidèle serviteur, assorti de la formule « attaché à notre auguste personne », dans un message de condoléances à l’occasion du décès de sa mère et non lors de la transition à la tête du PJD ni lors de la nomination de Saad Eddine El Othmani à la Chefferie du gouvernement.

Ce décalage rappelle une constante : les qualificatifs royaux ne procèdent pas uniquement d’une symbolique abstraite. Il s’ancre aussi dans une accumulation de faits, de responsabilités assumées et de réalisations concrètes, appréciées sur le temps long. Ils reconnaissent des profils de serviteurs de l’État dont l’engagement envers le Roi et la patrie s’est vérifié dans l’exercice du pouvoir, en dépit d’erreurs de parcours, de limites ou de controverses inhérentes à toute action politique.

Une monarchie à équidistance des partis politiques

En recourant à la formule de « fidèle serviteur », le Roi a opéré un équilibre subtil.

Il referme une parenthèse politique sans humiliation ni rupture.

Il s’interdit de fragiliser une formation partisane à un moment de transition délicat.

Il évite d’hypothéquer l’avenir d’un nouveau dirigeant appelé à faire ses preuves.

Un signal trop dur aurait pesé non seulement sur un homme, mais sur un parti, une succession et un jeu politique déjà sous tension.

C’est dans cette capacité à dire sans disqualifier, à reconnaître sans reconduire, que s’exprime la grammaire profonde d’un règne qui a fait de la symbolique non pas un ornement, mais un instrument de continuité.

Et c’est peut-être là, bien plus que dans un mot isolé, que réside le véritable message.

Nawfal Laarabi
Nawfal Laarabi
Intelligence analyst. Reputation and influence Strategist 20 années d’expérience professionnelle au Maroc / Spécialisé dans l’accompagnement des organisations dans la mise en place de stratégies de communication d’influence.

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