Maroc-Sénégal : de l’embrasement populaire à la reprise en main diplomatique

Une tension périphérique comme déclencheur d’une clarification très attendue

Entre la finale de la CAN et l’appel téléphonique de mercredi soir, la relation maroco-sénégalaise a frôlé une zone de turbulence. En quelques jours, l’émotion sportive, amplifiée par les réseaux sociaux, a ravivé des fragilités politiques préexistantes et fait peser un risque réel sur une relation bilatérale encore en phase de réajustement. En choisissant la désescalade, le canal direct entre chefs de gouvernement et la relance d’un agenda institutionnel de haut niveau, Rabat a transformé une tension populaire en opportunité de clarification diplomatique, réaffirmant sa capacité à reprendre la main lors des épisodes à haute sensibilité diplomatique et à inscrire ses partenariats africains dans le temps long.


La finale de la CAN 2025 s’est jouée dimanche soir. Ses prolongements, eux, ont occupé l’espace politique, médiatique et diplomatique jusqu’à mercredi.


Entre-temps, les esprits se sont échauffés. Sur les réseaux sociaux, dans certains médias et au sein de sphères militantes, des messages de haine et de surenchère ont circulé, faisant craindre que l’émotion sportive ne déborde dangereusement sur le terrain diplomatique. Une dérive d’autant plus préoccupante que les relations entre le Maroc et le Sénégal traversent, depuis plusieurs mois, une phase de reprise encore fragile.

Depuis l’avènement du président Bassirou Diomaye Faye et de son Premier ministre Ousmane Sonko, Dakar et Rabat n’ont ni rompu ni renoué pleinement. La relation bilatérale est en recomposition, marquée par des sensibilités politiques internes sénégalaises que le Maroc observe avec une prudence extrême.

En toile de fond, une question hautement sensible : le cas de Macky Sall. L’ancien chef de l’État, installé au Maroc après son départ du pouvoir, demeure une figure clivante à Dakar. Des voix proches de la nouvelle équipe dirigeante réclament son extradition, tandis que le Royaume, fidèle à sa tradition de retenue et de non-ingérence, avance sur une ligne diplomatique étroite, consciente des équilibres à préserver.

À cette équation politique s’ajoute une contrainte économique majeure. Le Sénégal peine encore à rétablir une confiance totale avec les bailleurs de fonds internationaux, dans un contexte de polémique autour d’une dette dissimulée, dont la responsabilité est aujourd’hui renvoyée de part et d’autre entre l’ancien cabinet de Macky Sall et la nouvelle équipe au pouvoir. Autant d’éléments qui rendent toute montée de tension extérieure potentiellement coûteuse pour Dakar.

C’est dans ce contexte, bien plus large qu’un simple match de football, que Aziz Akhannouch et Ousmane Sonko se sont entretenus par téléphone mercredi.

L’objectif est clair : éteindre l’incendie avant qu’il ne se propage.

Dans un premier temps, Rabat a communiqué officiellement sur cet échange, annonçant la tenue, comme prévu, de la 15ᵉ session de la Haute Commission mixte de partenariat maroco-sénégalaise les 26 et 27 janvier à Rabat, ainsi que l’organisation d’un Forum économique en marge des travaux. Un signal institutionnel fort, destiné à rappeler que l’agenda bilatéral ne saurait être suspendu aux émotions sportives.

Concomitamment, Ousmane Sonko a pris la parole sur sa page Facebook. Un post soigneusement calibré, autant à destination de l’opinion sénégalaise que des partenaires étrangers. Le Premier ministre y évoque un long entretien avec son homologue marocain, mené « sous les hautes instructions de Sa Majesté le Roi Mohammed VI et de Son Excellence le Président Bassirou Diomaye Diakhar Faye », et appelle explicitement à l’apaisement, à la prudence face à la désinformation et à la nécessité de contenir l’épisode dans le strict cadre sportif.

Le message est sans ambiguïté : les défis communs sont ailleurs, et bien plus lourds que ceux d’une finale de football.

En rappelant que la Grande Commission mixte n’avait plus été réunie depuis 2013, Ousmane Sonko souligne aussi que ce rendez-vous n’est ni improvisé ni opportuniste, mais le fruit d’un accord acté dès décembre 2025, bien avant la CAN.

Texte intégral du message du 1er ministre du Sénégal Ousmane Sonko

Je me suis longuement entretenu avec mon homologue, Premier ministre du Royaume du Maroc, Monsieur Aziz Akhannouch.

Nous avons convenu, ensemble, sous les hautes instructions de Sa Majesté le Roi Mohammed VI et son Excellence, le Président Bassirou Diomaye Diakhar FAYE, de continuer à œuvrer, dans un esprit d’apaisement, de sérénité et de détente, à la consolidation des liens séculaires et très profonds qui unissent nos deux pays.

Le Gouvernement du Sénégal informe qu’il suit attentivement, avec les autorités consulaires et diplomatiques accréditées et les autorités marocaines, la situation des supporters interpellés à Rabat ainsi que celle des compatriotes vivants au Maroc et appelle à la prudence face aux flux de communications, singulièrement dans les réseaux sociaux et certains médias, qui relèvent, pour la plupart, de la désinformation.

Nous appelons ainsi nos compatriotes respectifs et tous les amis, à dépassionner cet épisode qui, en aucun cas, ne peut aller au-delà du simple cadre sportif. Nos défis communs sont autrement plus importants. C’est pourquoi nous nous sommes réciproquement réjouis de la tenue, du 26 au 28 janvier courant à Rabat, de la 15e session de la Grande Commission mixte entre les deux États, sous la présidence effective des deux Premiers ministres.

La date de cet important rendez-vous bilatéral, qui ne s’était plus tenu depuis 2013 à Dakar, avait été programmée d’un commun accord à la fin du mois de décembre 2025.

Le Sénégal tient enfin à réaffirmer son attachement historique et son action inlassable pour l’amitié et les relations de paix et de respect entre les États, les peuples et les nations.


Ces événements lèvent le voile sur une réalité longtemps éludée : le Maroc évolue aujourd’hui sur un terrain diplomatique sénégalais particulièrement sensible, où se croisent recomposition politique interne, tensions mémorielles autour de l’ancien régime, fragilité économique et pression de l’opinion publique. Dans ce contexte, laisser prospérer une escalade verbale post-match aurait constitué un risque inutile.

Mercredi soir, Rabat et Dakar ont donc choisi la voie de la responsabilité. L’appel téléphonique, le communiqué officiel, puis le message de Sonko forment une même séquence : reprendre le contrôle politique après trois jours d’emballement émotionnel.

Le match est terminé depuis dimanche. La relation, elle, se joue sur un temps beaucoup plus long.

Et c’est précisément ce que les deux capitales ont tenu à rappeler.

Puis, au-delà de ce vacarme, s’impose une évidence que la colère et les campagnes d’intoxication de certains voisins ont tenté d’effacer. Comme l’a justement écrit sur Linkedin, l’ancien DG de l’ONE, Younes Maamar, : « le Maroc n’est pas une île. Il est dans son continent, parmi les siens. Nos frères vivant parmi nous sont chez eux ».

Et lorsque le brouillard de la bataille se dissipera, pour reprendre encore ses mots, il restera une belle équipe, qui continuera de nous faire rêver, dans un Maroc qui se meut.

C’est peut-être là l’essentiel. Un pays qui avance sans se renier, qui apprend à maîtriser ses émotions collectives et qui, même dans la tension, choisit la voie d’une diplomatie pragmatique, fidèle à la constance de l’État et à la vision éclairée de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, une vision qui privilégie le temps long, la stabilité et l’unité, plutôt que l’emportement de l’instant.

Nawfal Laarabi
Nawfal Laarabi
Intelligence analyst. Reputation and influence Strategist 20 années d’expérience professionnelle au Maroc / Spécialisé dans l’accompagnement des organisations dans la mise en place de stratégies de communication d’influence.

Les plus lus

Fatima Ezzahra El Mansouri dévoile sa majorité gouvernementale autour de quatre partis

Le PAM, l’Istiqlal, l’USFP et le PPS forment la nouvelle majorité gouvernementale, forte de 207 sièges à la Chambre des représentants.

Felipe VI et Letizia se rendront à Sebta et Melilla les 13 et 14 octobre, sans Sánchez

Le couple royal espagnol effectuera son premier déplacement officiel...

À Paris, l’ONMT mise sur le Mondial 2030 pour séduire le marché français

Devant la presse réunie au Bristol, Achraf Fayda a...

Felipe VI à Sebta et Melilla : la cordialité des rois à l’épreuve de la souveraineté

Madrid présente la visite du couple royal comme une...

Rita Zniber interdite de quitter le Maroc : les dessous d’une guerre d’héritage

Une plainte pour faux déposée par son beau-fils, des reconnaissances de dettes de 14,4 millions de dirhams et une contre-offensive pour chantage : Jeune Afrique dévoile les contours du nouvel épisode judiciaire qui touche la patronne de Diana Holding. Une affaire dont l’écho reste discret au regard du poids de ses protagonistes.

La DGSN reçoit des délégations judiciaires de 24 pays dans son nouveau siège à Rabat

Des responsables judiciaires de 24 pays ont visité le nouveau siège de la DGSN à Rabat, en marge d’un congrès international consacré à la justice et à l’intelligence artificielle.

L’Europe abandonne la course de l’IA, aucun modèle ne peut dépasser celui des USA ou de la Chine

Mme Amal El Fallah Seghrouchni a-t-elle eu raison de miser sur Mistral ? Le tableau dressé par Politico donne de sérieuses raisons d’en douter : aucun modèle européen ne rivalise avec les meilleurs systèmes américains et chinois. La ministre a pourtant engagé un partenariat pluriannuel avec le champion français au nom de la souveraineté numérique. Pourquoi adosser une partie de l’ambition marocaine à un acteur distancé par les leaders ? Et que deviendrait cette stratégie si Mistral venait tout simplement à disparaître ?

Football émirati : une pièce d’identité au nom de Soufiane Rahimi exposée en ligne

Une pièce d’identité au nom de Soufiane Rahimi apparaît dans une revendication de piratage visant la Fédération émiratie de football.

Scandale retentissant en Allemagne : l’ex-patron des renseignements arrêté pour trahison, la piste Mossad surgit

Arrêté pour espionnage et tentative de haute trahison, l’ex-patron du BND August Hanning voit désormais ressurgir ses réseaux suisses, l’affaire Christina Block et ses liens avec l’ancien chef du Mossad Danny Yatom.

Istanbul sous l’eau : le gouverneur appelle les habitants à rester chez eux

Des pluies diluviennes ont provoqué des inondations majeures à Istanbul, faisant deux morts. Les écoles sont fermées les 15 et 16 octobre, tandis que les autorités appellent la population à limiter ses déplacements.

La Chine lance dix satellites, dont huit pour développer l’IA dans l’espace

La Chine a placé dix satellites en orbite le 14 octobre 2026 : huit destinés au calcul spatial et à l’intelligence artificielle, et deux aux essais de communications laser.

À cause d’Israël, Washington menace l’Espagne de sanctions commerciales, Tanger Med récupère le trafic maritime

La Federal Maritime Commission envisage une redevance de 200 000 dollars par voyage pour les navires espagnols et des restrictions sur les importations. La presse espagnole détaille la riposte de Madrid et le report d'une partie des escales vers Tanger.

Rita Zniber interdite de quitter le Maroc : les dessous d’une guerre d’héritage

Une plainte pour faux déposée par son beau-fils, des reconnaissances de dettes de 14,4 millions de dirhams et une contre-offensive pour chantage : Jeune Afrique dévoile les contours du nouvel épisode judiciaire qui touche la patronne de Diana Holding. Une affaire dont l’écho reste discret au regard du poids de ses protagonistes.

Related Articles

Focus Thématiques