Pendant près d’une décennie, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont incarné l’axe dur du Golfe. Même vision sécuritaire, même hostilité à l’islam politique, même alignement stratégique face à l’Iran.
Ce temps est désormais révolu.
L’analyse publiée par Foreign Affairs sur « les vrais risques de la querelle saoudo-émiratie » révèle une transformation plus profonde qu’un simple désaccord diplomatique. Ce qui se joue entre Riyad et Abou Dhabi n’est pas une crise passagère : c’est une lutte pour la centralité économique et politique du monde arabe post-pétrolier.
Et cette rivalité, de plus en plus farouche, pourrait redessiner le Moyen-Orient pour la décennie à venir.
I. La fin du tandem stratégique
En 2015, lorsque Mohammed ben Salman s’impose comme l’homme fort de Riyad, l’alignement avec Mohammed ben Zayed semble naturel.
Les deux capitales :
- interviennent ensemble au Yémen
- imposent un embargo au Qatar
- soutiennent la pression maximale contre l’Iran
- combattent les réseaux liés aux Frères musulmans
Le duo MBS-MBZ apparaît alors comme le moteur politique du Golfe.
Mais à partir de 2021, l’Arabie saoudite change de cap.
Rapprochement avec Téhéran.
Réconciliation avec Doha.
Normalisation progressive avec Ankara.
Pourquoi ?
Parce que Vision 2030 exige autre chose qu’une diplomatie de confrontation.
II. Vision 2030 : l’ambition qui fracture le Golfe
Le cœur de la rivalité est économique.
Pour réussir Vision 2030, Riyad doit attirer des centaines de milliards de dollars d’investissements, devenir un hub financier, logistique et technologique, et réduire sa dépendance pétrolière.
Or ce modèle existe déjà. Il s’appelle Dubaï.
Les Émirats ont construit en trente ans :
- un centre financier global
- un hub aérien stratégique
- un système logistique de premier rang
- une plateforme d’innovation technologique
- une économie où le pétrole ne représente plus qu’environ 25 % du PIB
L’Arabie saoudite, où le pétrole pèse encore près de 50 % du PIB, veut reproduire, et dépasser, ce modèle en moins d’une décennie.
Le problème est simple : les marchés régionaux peuvent-ils soutenir deux centres mondiaux de même ampleur ?
III. Une guerre économique à peine voilée
La compétition est désormais tangible.
Riyad impose :
- le transfert des sièges régionaux des multinationales sur son territoire
- des barrières non tarifaires affectant les entreprises émiraties
- des restrictions sur les zones franches
- une politique industrielle agressive dans le mining, l’IA, les mégaprojets
Le royaume capitalise sur :
- sa taille (27 fois celle des EAU)
- sa population (35 millions d’habitants)
- ses ressources minières
- son poids religieux lié à La Mecque et Médine
Abou Dhabi, de son côté, refuse toute érosion de son statut. Les investissements massifs dans l’intelligence artificielle, les énergies renouvelables et les infrastructures portuaires traduisent une volonté claire : préserver l’avantage acquis.
Il ne s’agit plus d’une concurrence saine.
Il s’agit d’une bataille pour le leadership économique arabe.
Les atouts émiratis
Les Émirats conservent une avance structurelle :
➕ écosystème financier consolidé
➕ cadre social plus flexible
➕ diversification économique (seulement 25 % du PIB dépend du pétrole, contre près de 50 % pour l’Arabie saoudite)
➕ forte capacité logistique (ports, aviation, shipping)
➕ attractivité pour les talents internationaux
Abou Dhabi refuse de céder du terrain dans l’IA, les énergies renouvelables ou la tech précisément les secteurs que Vision 2030 veut dominer.
IV. Les conflits périphériques comme révélateurs
La rivalité se reflète désormais dans plusieurs théâtres :
- Soudan : positions divergentes sur les forces en présence
- Syrie : Riyad finance la reconstruction, Abou Dhabi reste prudent
- Israël : les Émirats approfondissent leurs liens, Riyad conditionne toute normalisation
- Yémen : affrontement indirect entre factions soutenues par les deux capitales fin 2025
La différence est doctrinale :
- Riyad privilégie la stabilité, indispensable à l’attractivité économique
- Abou Dhabi priorise la lutte contre l’islam politique
Deux visions stratégiques qui ne convergent plus.
V. Le risque systémique : fragmentation du Golfe
Pour l’instant, personne n’envisage un conflit militaire direct.
Mais la fragmentation stratégique du Golfe aurait des conséquences globales :
- reconfiguration des flux d’investissement
- pressions sur les routes maritimes
- repositionnement vis-à-vis des États-Unis
- opportunités accrues pour la Chine
Si Washington privilégie l’un des deux partenaires, l’autre pourrait accentuer ses ouvertures vers Pékin.
Le Golfe est aujourd’hui un pivot du commerce mondial.
Sa division n’est pas un enjeu local.
VI. Une rivalité d’ego ?
Au-delà des intérêts structurels, la dimension personnelle pèse.
Les premières années du règne de MBS ont été marquées par une proximité assumée avec MBZ, parfois présenté comme un mentor.
Aujourd’hui, les observateurs évoquent davantage une compétition de stature.
Leadership régional.
Capacité d’influence.
Poids symbolique.
Dans un espace où l’image compte autant que la puissance réelle, ces facteurs ne sont pas secondaires.
Vers un nouvel équilibre arabe ?
La rivalité saoudo-émiratie ne se résume pas à un différend bilatéral. Elle incarne la transition du monde arabe vers une ère post-rente.
Deux modèles s’affrontent :
- un modèle agile, hyper-connecté, porté par une démographie limitée mais flexible
- un modèle continental, massif, soutenu par des ressources stratégiques et une ambition civilisationnelle
La question n’est plus de savoir s’il y aura concurrence.
La question est de savoir si cette concurrence restera maîtrisée ou si elle ouvrira une décennie d’instabilité indirecte.
La décennie 2025-2035 pourrait bien décider qui, de Riyad ou d’Abou Dhabi, incarnera la centralité économique et politique du monde arabe.






