Alors que le Maroc prépare l’après-2030 et les futurs relais de son cycle d’investissement, la Côte d’Ivoire apparaît comme un partenaire stratégique de premier plan. Déjà solidement implantées dans la banque, les télécommunications, l’immobilier et les services, les entreprises marocaines disposent encore d’un potentiel de développement considérable. Pour l’ambassadeur du Maroc à Abidjan, Othman El Ferdaous, la prochaine étape pourrait s’appuyer sur la co-industrialisation, les partenariats entre opérateurs des deux pays et la construction de chaînes de valeur communes, au service d’une intégration économique africaine plus forte et plus équilibrée.
« Pour les entreprises marocaines, l’urgence absolue, au cours des douze prochains mois, n’est pas nécessairement d’investir en Côte d’Ivoire, mais d’intégrer le pays à leur réflexion stratégique »
– S.E.M. Othman El Ferdaous, Ambassadeur du Maroc en Côte d’Ivoire

La Côte d’Ivoire pourrait devenir l’un des principaux relais du prochain cycle d’expansion des entreprises marocaines en Afrique. Invité, vendredi 17 juillet 2026, en direct depuis Abidjan, de la Matinale de Luxe Radio consacrée au thème « Côte d’Ivoire : vers une nouvelle étape de l’investissement marocain ? », S.E.M l’ambassadeur Othman El Ferdaous, a défendu une évolution du modèle d’implantation marocain dans le pays.
La réflexion intervient alors que le Maroc traverse un cycle exceptionnel d’investissements dans les infrastructures et les grands chantiers liés notamment à l’échéance de 2030. La question est désormais de préparer les relais de croissance qui permettront d’éviter un ralentissement de l’activité une fois ces projets achevés. Dans cette perspective, l’Afrique de l’Ouest, et particulièrement la Côte d’Ivoire, peut constituer une partie de la réponse.
La proposition d’Othman El Ferdaous consiste à passer d’une présence essentiellement commerciale et tertiaire à une logique d’investissement productif, de co-industrialisation et de chaînes de valeur communes. La Côte d’Ivoire ne serait ainsi plus seulement un marché pour les groupes marocains, mais une base de production et de développement régional.
Un programme d’investissement de 175 milliards d’euros
Cette ambition s’inscrit dans le Plan national de développement ivoirien, PND 2026-2030, troisième exercice de planification quinquennale engagé par les autorités ivoiriennes.
Selon les chiffres présentés par l’ambassadeur, ce programme prévoit environ 175 milliards d’euros d’investissements d’ici à 2030, dont 70 % doivent être portés par le secteur privé. Les Assises organisées les 8 et 9 juillet à Abidjan ont permis de présenter près de 900 projets aux investisseurs et de mobiliser une délégation marocaine de plus de 100 entreprises.
Pour Othman El Ferdaous, plusieurs programmes correspondent directement aux compétences acquises par les groupes marocains. Il a notamment cité un projet ferroviaire reliant Abidjan, Yamoussoukro et le nord du pays, évalué à près de 5 milliards d’euros, alors que le Maroc dispose désormais d’entreprises ayant développé des références dans le domaine de la grande vitesse ferroviaire.
La modernisation et l’extension des ports représenteraient environ 2,3 milliards d’euros d’investissements, auxquels s’ajouteraient 1,4 milliard d’euros consacrés à la logistique. Le seul port sec de Ferkessédougou serait budgété à 1,3 milliard d’euros.
Ces infrastructures doivent constituer une colonne vertébrale reliant Abidjan au nord du pays, en passant par Bouaké et Ferkessédougou, avant de déboucher sur les marchés enclavés du Mali, du Burkina Faso et du Niger.
Le PND prévoit également, selon l’ambassadeur, 13,8 milliards d’euros pour le développement de pôles industriels dans l’agro-industrie, l’automobile, le textile, la pharmacie, la plasturgie et les matériaux de construction.
Le logement constitue un autre marché important. La Côte d’Ivoire ambitionne de construire 25.000 unités par an, un rythme qui demeure inférieur aux besoins du pays. Cette demande peut offrir des débouchés aux entreprises marocaines actives dans le ciment, l’acier, les câbles, la céramique, le vitrage et les autres matériaux de construction.

Le PND 2026-2030 est le troisième plan quinquennal du pays. Il y a une certaine courbe d’expérience qui commence à se mettre en place ici en Côte d’Ivoire. Il y a une vraie maîtrise de la planification stratégique
– S.E.M. Othman El Ferdaous, Ambassadeur du Maroc en Côte d’Ivoire
Bouaké et San Pedro au cœur du dispositif logistique
Au-delà des grands montants annoncés, M. Othman El Ferdaous a détaillé plusieurs infrastructures susceptibles de faciliter l’intégration des économies marocaine et ivoirienne.
Il a notamment évoqué la future zone industrielle et logistique de Bouaké, évaluée à 1,4 milliard d’euros, qui devrait accueillir des activités liées au textile, à l’agro-transformation, au transport et à la logistique.
Des parkings destinés aux poids lourds, de nouvelles gares routières et un corridor ferroviaire vers San Pedro, dans l’ouest du pays, sont également programmés. Ces équipements doivent améliorer le transport intérieur des marchandises, mais aussi faciliter leur connexion aux corridors régionaux et aux lignes maritimes.
L’ambassadeur considère à ce titre qu’une augmentation du nombre de rotations maritimes entre le Maroc et la Côte d’Ivoire sera nécessaire pour accompagner la croissance des échanges et la mise en place de chaînes de production communes.
Transformer l’hévéa ivoirien en pneus africains
Le cœur de la proposition d’Othman El Ferdaous porte sur la transformation industrielle des matières premières ivoiriennes.
L’ambassadeur a pris l’exemple de l’hévéa. Une partie du caoutchouc produit en Côte d’Ivoire subit aujourd’hui une première transformation en Afrique de l’Ouest, avant d’être expédiée en Asie pour d’autres opérations industrielles, puis importée par les fabricants marocains de pneumatiques.
Othman El Ferdaous propose de raccourcir cette chaîne : transformer davantage l’hévéa en Côte d’Ivoire, puis intégrer ce caoutchouc aux capacités industrielles marocaines à Tanger, Casablanca ou Dakhla.
Les produits finis pourraient ensuite accéder aux marchés européens et américains couverts par les accords commerciaux du Maroc, sous réserve du respect des règles d’origine. Cette organisation permettrait de conserver une part importante de la valeur ajoutée en Côte d’Ivoire, tout en utilisant la plateforme industrielle et commerciale marocaine.
« Quand le Maroc et la Côte d’Ivoire travaillent ensemble, ils arrivent à boxer au-dessus de leur catégorie », a résumé l’ambassadeur.
Cette logique peut être appliquée à plusieurs autres filières. Othman El Ferdaous a évoqué l’avocat, qui pourrait être transformé pour le marché américain, le coton, dont la filature pourrait être réalisée en Côte d’Ivoire ou au Maroc plutôt qu’en Asie, ainsi que la mangue, la noix de cajou et l’huile de palme.
Cette dernière peut fournir des matières grasses utilisées dans l’agroalimentaire, la biscuiterie ou les cosmétiques. Le caoutchouc ivoirien présente également, selon lui, des caractéristiques adaptées à la fabrication de pneumatiques aéronautiques, ce qui ouvre une possibilité de connexion avec l’écosystème aéronautique marocain.
L’objectif est de faire émerger des « champions panafricains » associant les ressources agricoles et minières ivoiriennes aux capacités industrielles, financières et commerciales du Maroc.
Une architecture financière pensée depuis l’Afrique
La mise en place de ces chaînes de valeur suppose des instruments de financement adaptés. Othman El Ferdaous a insisté sur le rôle que pourrait jouer la Banque africaine de développement (BAD).
Le Maroc occupe, selon les chiffres avancés pendant l’entretien, une place significative au sein de l’institution, à la fois comme premier client et comme septième actionnaire mondial. Cette position lui confère une responsabilité particulière dans la réflexion sur le financement du développement africain.
L’ambassadeur estime que les projets africains sont encore trop souvent évalués à partir de grilles de risque conçues à Londres, Paris ou New York. La mobilisation de capitaux africains permettrait de créer des véhicules d’investissement disposant d’une meilleure compréhension des réalités économiques régionales.
Cette nouvelle architecture financière pourrait associer les banques, les assurances, les fonds souverains et les investisseurs institutionnels africains afin de financer des projets industriels communs et de réorienter une partie des matières premières vers les chaînes de valeur du continent.
La BAD travaille également à une organisation plus régionale et plus proche du terrain, afin de raccourcir les circuits de décision. Plusieurs acteurs financiers marocains ont participé aux échanges organisés à Abidjan autour de cette évolution.
Une articulation avec l’Initiative atlantique
L’ambassadeur a replacé les investissements ivoiriens dans une perspective régionale plus large.
Les pays du Sahel sont pénalisés par deux contraintes majeures : un accès encore limité à l’électricité et leur enclavement géographique. Selon les données citées au cours de l’émission, l’absence d’accès direct au littoral peut amputer leur potentiel de développement d’environ 20 %.
La réponse passe par la construction d’infrastructures énergétiques et logistiques reliant les pays enclavés aux façades atlantiques.
Othman El Ferdaous a notamment évoqué le projet de gazoduc Afrique Atlantique reliant le Nigeria au Maroc à travers treize pays d’Afrique de l’Ouest. Le gaz produit au Nigeria, en Côte d’Ivoire, au Sénégal et en Mauritanie pourrait alimenter des centrales électriques et fournir une énergie industrielle plus compétitive.
Cette énergie est indispensable pour permettre aux pays africains de transformer localement leurs matières premières agricoles, minières et énergétiques.
Les investissements ivoiriens vers Bouaké et Ferkessédougou, les infrastructures marocaines dans les provinces du Sud et les connexions régionales vers le Sénégal et la Mauritanie participent ainsi d’une même logique de désenclavement.
« La solution qui est apportée par la vision de Sa Majesté, c’est de dire : si on veut que l’Afrique atlantique et le Sahel se développent, il faut absolument déjà poser les prérequis (…) Cet enclavement géographique coûte 20 % de la capacité de développement. »
– S.E.M. Othman El Ferdaous, Ambassadeur du Maroc en Côte d’Ivoire

Le capital humain, principal avantage du partenariat
Pour Othman El Ferdaous, la principale raison d’intégrer la Côte d’Ivoire aux stratégies des entreprises marocaines n’est cependant ni fiscale ni logistique. Elle réside dans le capital humain.
Le Maroc et la Côte d’Ivoire disposent de relations anciennes, d’une forte proximité culturelle et de réseaux humains déjà constitués. De nombreux étudiants ivoiriens ont été formés dans les universités et grandes écoles marocaines avant de retourner travailler dans leur pays.
Ces diplômés occupent aujourd’hui des fonctions dans les banques, les entreprises, les administrations et les forces armées ivoiriennes. L’ambassadeur a notamment évoqué plus de 5.000 soldats et officiers ivoiriens formés au Maroc.
Ces réseaux facilitent la compréhension mutuelle, réduisent les difficultés d’implantation et peuvent aider les entreprises marocaines à identifier des partenaires ivoiriens fiables.
Cette proximité conduit l’ambassadeur à lancer un appel direct aux dirigeants marocains. Il ne leur demande pas nécessairement d’investir immédiatement, mais d’intégrer la Côte d’Ivoire à leur réflexion stratégique au cours des douze prochains mois.
Il présente cette démarche comme une « urgence absolue », dans un contexte où les entreprises doivent désormais penser leurs chaînes d’approvisionnement, leurs marchés et leurs implantations à une échelle continentale.
« J’ai rencontré des gens, des alumni, des associations d’Ivoiriens alumni du Maroc. Ils sont très, très nombreux. Ils travaillent ici dans les banques, ils sont dans l’armée également. Plus de 5.000 soldats ont été formés, des officiers ont été formés au Maroc. ».
– S.E.M. Othman El Ferdaous, Ambassadeur du Maroc en Côte d’Ivoire

Le portage pour intégrer les PME
La participation des PME marocaines reste toutefois limitée. Selon Othman El Ferdaous, elles représentaient moins de 15 % de la centaine d’entreprises ayant participé aux rencontres d’Abidjan.
Pour corriger ce déséquilibre, l’ambassadeur recommande le recours au « portage ». Ce mécanisme consiste pour les grands groupes à associer leurs fournisseurs, sous-traitants et partenaires de taille intermédiaire à leurs missions, à leurs réponses aux appels d’offres et à leurs projets d’implantation.
Les dirigeants de PME sont ainsi invités à contacter les grandes entreprises présentes à Abidjan afin d’obtenir un retour sur les opportunités identifiées et d’étudier les possibilités de réponse commune.
Ils peuvent également s’enregistrer sur les plateformes officielles de la Zone de libre-échange continentale africaine afin de se faire référencer et de gagner en visibilité auprès de partenaires potentiels.
L’enjeu est d’éviter que la coopération économique reste limitée aux grands groupes et de permettre aux PME marocaines et ivoiriennes d’occuper progressivement les différents maillons des chaînes de valeur.
Des débouchés immédiatement accessibles
À côté des projets industriels de long terme, M. El Ferdaous a identifié plusieurs débouchés commerciaux pouvant être exploités rapidement.
Le premier axe consiste à renforcer les positions déjà acquises par le Maroc dans les engrais, les fertilisants, les dérivés du phosphate, l’agroalimentaire, les produits halieutiques, les matériaux de construction et les produits pharmaceutiques.
Le deuxième concerne des catégories de biens encore insuffisamment présentes sur le marché ivoirien : voitures particulières, composants automobiles, huiles végétales, produits laitiers, couscous, agrumes et produits maraîchers frais comme la pomme de terre, l’oignon et la tomate.
Les produits électroménagers, électriques et électroniques peuvent également bénéficier de la réduction progressive des barrières tarifaires dans le cadre de la ZLECAf.
Le troisième axe consiste à développer une offre marocaine de services à l’export. Les banques, les assurances, les entreprises de BTP, les cabinets d’ingénierie et les opérateurs numériques déjà installés à Abidjan peuvent servir de relais aux nouveaux investisseurs marocains.
Quatorze secteurs identifiés par l’ambassade
L’ambassade du Maroc à Abidjan a élaboré des fiches synthétiques à partir des documents du PND ivoirien. Quatorze secteurs ont été identifiés, parmi lesquels les mines, l’énergie, le logement, le tourisme, le commerce, la distribution, l’éducation, la formation, la santé et l’industrie pharmaceutique.
L’ambassadeur a également mentionné la logistique pharmaceutique, l’élevage, la pêche et la production alimentaire. La Côte d’Ivoire importe encore une partie importante de ses besoins en poisson, en volaille et en viande, ce qui ouvre des perspectives dans la substitution aux importations.
Othman El Ferdaous a proposé aux entrepreneurs intéressés de le contacter directement sur LinkedIn afin de recevoir ces fiches et d’être mis en relation avec le service économique de l’ambassade pour assurer le suivi de leurs projets.

« La Côte d’Ivoire, à l’intérieur de l’UEMOA, c’est un peu comme, par certains aspects, l’Allemagne à l’intérieur de la zone euro (…) C’est un pays qui a une croissance de pratiquement 7 % depuis quinze ans. C’est un pays qui a des excédents commerciaux depuis assez longtemps »
– S.E.M. Othman El Ferdaous, Ambassadeur du Maroc en Côte d’Ivoire
De plateforme tertiaire à base industrielle régionale
La Côte d’Ivoire dispose enfin d’un avantage régional déterminant : son appartenance à l’Union économique et monétaire ouest-africaine.
La monnaie commune, la circulation des capitaux et la mobilité des travailleurs permettent aux entreprises implantées à Abidjan de viser un marché beaucoup plus large que le seul territoire ivoirien.
Othman El Ferdaous compare, par certains aspects, la position de la Côte d’Ivoire au sein de l’UEMOA à celle de l’Allemagne dans la zone euro : un pays stable, doté d’un poids économique central et capable de contribuer au financement de son environnement régional.
La Côte d’Ivoire affiche, selon lui, une croissance proche de 7 % depuis une quinzaine d’années, des excédents commerciaux réguliers et une monnaie stable.
Le pays sert déjà de plateforme régionale aux banques, assurances, sociétés d’ingénierie, promoteurs immobiliers, entreprises numériques et opérateurs d’externalisation marocains.
L’étape suivante consisterait à étendre cette fonction aux secteurs industriel, agricole, minier et énergétique. La Côte d’Ivoire deviendrait alors une base de production régionale, et plus uniquement une plateforme de services.
Le stock d’investissements marocains y est déjà important, mais « le potentiel est très largement au-dessus », estime Othman El Ferdaous.
La prochaine étape de l’investissement marocain en Côte d’Ivoire ne se mesurera donc plus uniquement au nombre de filiales ou au volume des exportations. Elle dépendra de la capacité des entreprises des deux pays à produire ensemble, à associer les PME, à mobiliser des capitaux africains et à construire des chaînes de valeur capables de servir l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest.






