À l’approche des législatives, le paysage politico-médiatique marocain avançait à vue, prisonnier des pronostics du jour et des incertitudes du lendemain. Une prise de position allait brusquement rompre cette torpeur. Le débat s’est réveillé. Les passions se sont déchaînées. Et les vieux démons de l’intimidation intellectuelle ont refait surface.
Le 17 septembre, à six jours des législatives, Moulay Ahmed Charaï publiait « Le choix de la modernité ». Le président de Global Media Holding annonçait la préférence de son groupe pour le PAM, envisageant qu’une femme dirige pour la première fois le gouvernement marocain.
De quoi affoler des adversaires déjà le ventre noué depuis l’arrivée de Fouzi Lekjaa sous les couleurs du tracteur. Ils auraient pourtant dû le voir venir. Le 7 août, quarante et un jours auparavant, Charaï signait déjà « Le temps du renouveau politique », plaidoyer pour le mérite, le renouvellement des élites et une nouvelle génération de dirigeants.
La cohérence de cette réflexion méritait un débat. Encore aurait-il fallu prendre la peine de la lire. Mais chez certains responsables politiques, l’indignation précède volontiers la lecture. La machine à soupçonner s’est alors emballée : attaques personnelles, procès d’intention, tirs croisés. Abdelilah Benkiran est allé jusqu’à exhumer les positions de Charaï sur Israël pour transformer une controverse éditoriale en procès de loyauté nationale, jouant les funambules sur la corde raide du populisme.
Quelle étrange conception du pluralisme que celle qui autorise toutes les opinions, à condition qu’elles se conforment à celles de leurs procureurs !
À New York, le New York Times et le New York Post soutiennent des candidats opposés. À Londres, le Financial Times et The Economist choisissent leur camp. À Paris, Le Monde appelle à voter. L’engagement éditorial est une tradition, pas une hérésie.
Puis vinrent les faits.
Le 23 septembre, les urnes donnent une première traduction au « temps du renouveau politique » que Charaï appelait de ses vœux dès le 7 août. Le PAM remporte les législatives. La recomposition qui s’ensuit envoie le RNI rejoindre le PJD sur les bancs de l’opposition.
Six jours plus tard, le Roi Mohammed VI nomme Fatima Ezzahra El Mansouri, première femme cheffe du gouvernement, alors que les regards se tournaient vers Fouzi Lekjaa. Le « choix de la modernité » prend une dimension historique, remarquée, saluée et respectée bien au-delà du Royaume.
Le 12 octobre, trois jours après l’ouverture du Parlement par le Souverain, une coalition inédite s’est formée, réunissant le PAM et les trois formations historiques de la Koutla : Istiqlal, USFP et PPS. Les scénarios de blocage version féminine s’évanouissent. Une nouvelle géographie du pouvoir se dessine. L’alternance politique s’organise.
Moulay Ahmed Charaï avait bien lu les dynamiques politiques. Cela mérite d’être reconnu, sans transformer une analyse en prophétie ni confondre une conviction éditoriale avec la décision souveraine du Roi.
Dans « La liberté d’avoir raison », publié ce lundi soir après l’accord de la coalition, la rédaction de L’Observateur répond à vingt-cinq jours de tirs croisés, d’insultes et, selon elle, de menaces. Elle savoure sa revanche : c’est son droit. La liberté de la presse comprend celle de défendre ses convictions, sans renoncer à l’indépendance des journalistes, y compris envers ceux que leur éditeur soutient.
Car une démocratie ne se mesure pas seulement à la liberté de choisir son camp. Elle se mesure aussi à la capacité d’accepter que d’autres aient choisi le leur.


