Une enquête du quotidien britannique The Telegraph révèle un entrelacement d’intérêts financiers reliant plusieurs membres du Board of Peace de Donald Trump à l’industrie militaire israélienne, au financement des colonies en Cisjordanie et à des projets immobiliers impliquant la Trump Organization. Mis en cause, l’organisme chargé de superviser la stabilisation et la reconstruction de Gaza a publié une riposte en onze points sur X, dénonçant des insinuations sans preuve de conflits d’intérêts effectifs.
Le Board of Peace, voulu par Donald Trump pour piloter l’après-guerre à Gaza, se retrouve confronté à une controverse sur la proximité entre diplomatie, capitaux privés et intérêts industriels. Dans une enquête publiée le 10 octobre 2026, le journaliste Paul Nuki, du Telegraph, a examiné les relations d’affaires de personnalités qui composent les différentes instances de l’organisation.
Ses investigations décrivent des circuits financiers associant des membres du Board of Peace à des sociétés actives dans l’armement israélien, le développement des colonies en Cisjordanie occupée et l’immobilier de luxe au Moyen-Orient. Au centre de cette architecture figure Jared Kushner, gendre de Donald Trump, négociateur influent du dossier de Gaza et fondateur du fonds d’investissement Affinity Partners.
Un contrat militaire américain de 150 millions de dollars au cœur de l’enquête
La première révélation concerne Smart Shooter, une entreprise israélienne spécialisée dans les technologies militaires, qui a remporté un contrat avec l’armée américaine pouvant atteindre 150 millions de dollars.
La société développe notamment le système de visée intelligent SMASH, utilisant des technologies d’intelligence artificielle pour améliorer la précision des tirs. Ses équipements comprennent également le SMASH Hopper, une station de tir robotisée, et le SMASH Dragon, un drone armé capable d’engager des cibles terrestres et aériennes. Ces systèmes ont été éprouvés par l’armée israélienne dans la bande de Gaza.
Selon The Telegraph, Smart Shooter comptait, lors de son introduction en Bourse en mars 2026, parmi ses principaux actionnaires institutionnels Phoenix Financial, une importante société israélienne d’assurance et de gestion d’actifs, qui détenait alors 17 % de son capital. Sa participation actuelle n’est pas précisée.
Or, Affinity Partners, le fonds de Jared Kushner, possède une participation de 7,4 % dans Phoenix Financial. Le lien est indirect, mais politiquement sensible : Kushner participe aux négociations sur l’avenir de Gaza tout en dirigeant un fonds investi dans un établissement financier exposé à des entreprises fournissant l’armée israélienne.
Le contrat américain, annoncé le 30 septembre, a provoqué une hausse d’environ 20 % de l’action Smart Shooter, selon le quotidien britannique. L’enquête ne démontre toutefois aucune intervention de Kushner ou d’un autre membre du Board of Peace dans l’attribution de ce marché militaire.
Les capitaux du Golfe au croisement des intérêts israéliens
L’enquête met en évidence le rôle des fonds souverains du Golfe. Depuis sa création en 2021, Affinity Partners aurait recueilli entre 3,5 et 5 milliards de dollars d’engagements financiers, provenant majoritairement d’investisseurs du Moyen-Orient.
Parmi les États concernés figurent l’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis, dont les dirigeants participent également au Board of Peace : Mohammed ben Salmane, Tamim ben Hamad Al Thani et Mohammed ben Zayed Al Nahyane.
Cette configuration soulève une question délicate : des capitaux provenant de pays arabes engagés dans les efforts de stabilisation de Gaza se retrouvent, par l’intermédiaire de structures d’investissement, associés à un établissement financier exposé à l’industrie militaire israélienne.
L’enquête évoque également Marc Rowan, patron du géant américain Apollo Global Management et membre du conseil exécutif du Board of Peace. Apollo entretient depuis 2023 un partenariat de crédit avec Phoenix. Le groupe américain précise toutefois qu’il ne détient aucune action Phoenix et n’est pas exposé aux participations de cette dernière.
Cisjordanie : onze sociétés figurant sur une liste des Nations unies
Le second volet concerne les investissements de Phoenix Financial dans des entreprises impliquées dans le développement des colonies israéliennes en Cisjordanie occupée.
S’appuyant sur les travaux du centre de recherche Who Profits, spécialisé dans l’analyse des activités économiques liées à l’occupation des territoires palestiniens, The Telegraph indique que le portefeuille de Phoenix comporte des participations dans onze entreprises figurant sur une liste des Nations unies recensant les sociétés impliquées dans des activités liées aux colonies.
Ces entreprises opèrent notamment dans la construction, les infrastructures, les transports, les télécommunications et la sécurité. Les colonies israéliennes en Cisjordanie sont considérées comme illégales au regard du droit international.
Pour le quotidien britannique, ces investissements représentent un risque politique et réputationnel pour les membres du Board of Peace, notamment les dirigeants arabes dont les fonds souverains financent indirectement certains circuits d’investissement.
Un ancien employeur d’une responsable du Board poursuivi aux États-Unis
L’enquête examine aussi les relations professionnelles de Shadia Jaradat, responsable de la reconstruction et des infrastructures au sein du bureau du Haut Représentant pour Gaza, dirigé par le diplomate bulgare Nickolay Mladenov.
Jaradat a précédemment travaillé sur le projet immobilier palestinien de Rawabi, développé par l’homme d’affaires palestino-américain Bashar Masri. Ce dernier et plusieurs sociétés qu’il contrôle font l’objet d’une procédure civile aux États-Unis, engagée au nom de plus de 200 survivants américains des attaques du 7 octobre 2023 et du conflit à Gaza.
Les plaignants accusent Masri et ses entreprises d’avoir sciemment facilité certaines activités du Hamas, notamment en mettant à disposition, selon eux, des infrastructures immobilières et énergétiques utilisées par l’organisation dans la bande de Gaza.
Les avocats de Bashar Masri rejettent catégoriquement ces accusations, qu’ils qualifient d’infondées. Ils contestent toute connaissance ou participation de leur client aux activités alléguées. Le dossier est entré dans une phase de communication des preuves devant la justice américaine. Aucune responsabilité n’est établie à ce stade.
Le lien avec le Board of Peace repose sur l’ancienne relation professionnelle entre Jaradat et Masri, et non sur une participation de ce dernier à l’organisation.
Un golf Trump au Qatar dans le paysage financier
Autre élément relevé par The Telegraph : le développement d’un complexe immobilier de luxe autour du futur Trump International Golf Club de Simaisma, près de Doha.
Le projet, associant notamment DarGlobal et Qatari Diar, intervient dans un environnement d’investissements où les capitaux souverains qataris soutiennent également le développement immobilier palestinien, en particulier Rawabi.
Qatari Diar appartient à la Qatar Investment Authority, le fonds souverain du Qatar. L’enquête souligne les relations commerciales croisées entre des investisseurs du Golfe, des promoteurs immobiliers et des personnalités proches de l’administration Trump. Elle ne démontre cependant aucun lien contractuel entre ce complexe golfique et les décisions du Board of Peace relatives à Gaza.
La riposte du Board of Peace : « Beaucoup d’insinuations, très peu de substance »
Dans une série de onze publications sur X, le Board of Peace conteste vigoureusement les conclusions suggérées par l’enquête britannique et accuse The Telegraph d’avoir construit une controverse à partir de rapprochements commerciaux dépourvus de conséquences institutionnelles démontrées.
L’organisme souligne que le quotidien n’identifie aucun contrat, aucune décision d’attribution de marché ni aucune initiative diplomatique du Board of Peace influencés par les intérêts commerciaux mentionnés.
Concernant Jared Kushner, il rappelle qu’Affinity Partners possède une participation minoritaire dans Phoenix Financial, institution cotée et réglementée qui gère environ 220 milliards de dollars d’actifs répartis sur des milliers d’investissements.
Le Board affirme qu’Affinity ne possède ni ne contrôle Smart Shooter et n’intervient pas dans les décisions d’investissement sous-jacentes de Phoenix. Il insiste également sur le calendrier : la participation d’Affinity dans Phoenix avait été rendue publique en juillet 2024, avant la réélection de Donald Trump et le retour de Kushner aux activités diplomatiques en qualité de volontaire.
Sur Marc Rowan, l’organisation précise qu’Apollo n’est pas affilié institutionnellement au Board of Peace, que son dirigeant y intervient à titre personnel et que le groupe ne détient aucune participation au capital de Phoenix.
Elle rejette de la même manière toute assimilation entre les investissements liés aux colonies de Cisjordanie et les activités de l’organisation. À propos de Bashar Masri, le Board rappelle que l’homme d’affaires n’a aucune affiliation avec ses instances et que Shadia Jaradat a cessé de travailler pour lui depuis plus de cinq ans. Quant au golf de Doha, il considère qu’il s’agit d’un projet immobilier de la Trump Organization sans rapport avec la reconstruction de Gaza.
Board of Peace : composition, adhésions, refus et invitations
Une vue panoramique du conseil exécutif et des réponses aux invitations, reconstituée à partir de l’infographie du Telegraph publiée le 10 octobre 2026.
Conseil exécutif
Invitation acceptée
Invitation refusée
Invités / en attente
Crédits et licences des 26 photographies
- Donald Trump — Maison-Blanche, domaine public
- Tony Blair — Simon Dawson / UK Government, CC BY 4.0
- Steve Witkoff — Département d’État américain, domaine public
- Ajay Banga — Ricardo Stuckert / Présidence du Brésil, CC BY 2.0
- Jared Kushner — Andrea Hanks / Maison-Blanche, domaine public
- Marco Rubio — Département d’État américain, domaine public
- Marc Rowan — Mercatus Center, CC BY 3.0
- Nickolay Mladenov — Parti populaire européen, CC BY 2.0
- Alexandre Loukachenko — Kremlin.ru, CC BY 4.0
- Mohammed ben Zayed — Brigitte Brantley / Département américain de la Défense, CC BY 2.0
- Viktor Orbán — Vladimir Gerdo / RIA Novosti, CC BY-SA 3.0
- Recep Tayyip Erdoğan — No 10 Downing Street, Open Government Licence
- Javier Milei — Gouvernement argentin, CC BY 4.0
- Mohammed ben Salmane — Saudi Press Agency, CC BY-SA 4.0
- Edi Rama — Union européenne, réutilisation avec attribution
- Benjamin Netanyahu — Madelyn Keech / Département américain de la Défense, domaine public
- Emmanuel Macron — Simon Dawson / UK Government, Open Government Licence
- Keir Starmer — UK Parliament, CC BY 3.0
- Friedrich Merz — Daniel Torok / Maison-Blanche, domaine public
- Giorgia Meloni — Daniel Torok / Maison-Blanche, domaine public
- Xi Jinping — Daniel Torok / Maison-Blanche, domaine public
- Sanae Takaichi — Cabinet du Premier ministre japonais, CC BY 4.0
- Mark Carney — Daniel Torok / Maison-Blanche, domaine public
- Volodymyr Zelensky — Présidence de l’Ukraine, CC BY 4.0
- Vladimir Poutine — Présidence russe / Kremlin.ru, CC BY 4.0
- Lula da Silva — Ricardo Stuckert / Présidence du Brésil, CC BY 2.0
Portraits cadrés pour l’infographie ; liens vers les fichiers sources et leurs conditions de réutilisation sur Wikimedia Commons.
Des garanties de conformité et une exclusion des dirigeants des marchés
Au-delà de la contestation des accusations, le Board of Peace expose les mécanismes qu’il entend mettre en place pour prévenir les conflits d’intérêts.
Il affirme disposer d’un responsable de la conformité expérimenté, renforcer ses équipes spécialisées et travailler avec des cabinets juridiques extérieurs à l’élaboration de garanties institutionnelles.
Il annonce surtout un principe de gouvernance : les membres du conseil exécutif n’auront aucun rôle dans les procédures d’achat ni dans l’attribution des contrats. L’organisation invoque également sa coopération avec des institutions internationales, dont le Groupe de la Banque mondiale, pour défendre sa crédibilité.
La reconstruction de Gaza au cœur de la contre-offensive
Dans les derniers messages de sa réponse, l’organisation reproche au quotidien britannique d’avoir relégué au second plan les avancées qu’elle revendique dans la mise en œuvre du plan de paix.
Elle affirme que le Hamas a accepté un programme de désarmement, que la Force internationale de stabilisation et l’administration transitoire de Gaza se préparent à leur déploiement et que les premiers candidats aux futures forces de police ont été sélectionnés.
Ces préparatifs sont également évoqués dans l’enquête du Telegraph, sur la base de témoignages de responsables proches de l’organisation, lesquels reconnaissent néanmoins la lenteur des progrès et les obstacles politiques persistants.
Le Board conclut sa réponse en affirmant que son unique intérêt est la paix et que son mandat consiste à transformer les conditions qui ont alimenté des décennies de violence.
L’affrontement entre The Telegraph et le Board of Peace porte sur deux dimensions distinctes de la gouvernance : l’existence d’intérêts financiers susceptibles de créer des conflits, d’une part, et la démonstration d’une influence effective sur les décisions, d’autre part.
Sources : The Telegraph, 10 octobre 2026 ; réponse officielle du Board of Peace sur X, 11 octobre 2026.




























