Douze ans après l’arrêt de son émission sous la pression, le satiriste égyptien réapparaît par vidéo dans un événement auquel assiste Abdel Fattah Al-Sissi. Ce retour intervient alors que le président envisage un soutien militaire à l’Arabie saoudite, annonce son départ en 2030 et confie à l’armée la préparation de futurs dirigeants. Une ouverture qui pose la question des épreuves auxquelles le pouvoir cherche à préparer le pays.
Bassem Youssef sur l’écran, Abdel Fattah Al-Sissi dans la salle. Lundi 19 octobre, à l’ouverture du Forum d’Égypte 2026 dans la nouvelle capitale, le satiriste a pris la parole dans une vidéo enregistrée, diffusée devant le président égyptien. Une première dans ce cadre, après des années durant lesquelles son nom incarnait précisément la liberté de rire que le retour des militaires au pouvoir avait étouffée.
La surprise tient autant à celui qui parle qu’à celui qui écoute. L’ancien chirurgien devenu vedette de la satire politique s’adresse à un événement présidentiel. Al-Sissi, de son côté, assiste à la projection d’un homme dont les moqueries avaient accompagné puis contesté son ascension. Selon le compte rendu de CNN Arabic, le président apparaît même souriant pendant certains passages.

En 2013, CBC avait suspendu Al-Bernameg après une émission raillant notamment le culte d’Al-Sissi. Repris par MBC Masr, le programme s’était définitivement arrêté en juin 2014. Bassem Youssef avait alors dénoncé des pressions devenues insoutenables pour la chaîne. Quelques mois plus tard, il quittait l’Égypte. Son départ appartient à cette histoire de fermeture de l’espace public qui a accompagné l’installation du nouveau pouvoir.
Installé depuis aux États-Unis, il a reconstruit sa carrière sur scène et dans les médias internationaux. Son engagement contre la guerre à Gaza, ses critiques du gouvernement israélien et ses entretiens avec Piers Morgan lui ont donné une nouvelle audience mondiale. Son épouse, d’origine palestinienne, a de la famille à Gaza. La cause qu’il défend rejoint ainsi une histoire familiale, autant qu’un combat politique et médiatique.
Dans son intervention, Bassem Youssef explique être en tournée et s’excuse de participer à distance. Il dénonce les fractures entre peuples arabes entretenues par les réseaux sociaux :
« Soudain, un match de football tourne à l’échange d’insultes entre nous et nos frères du Maroc. […] Sans raison, nous voilà à nous disputer avec nos frères d’Arabie saoudite : “Taameya ! Kabsa ! Kabsa ! Taameya !” Ce n’est pas ce qu’on voit ? »

La taameya égyptienne et la kabsa saoudienne deviennent ici des sobriquets dans les affrontements numériques. Le satiriste évoque également les campagnes hostiles visant les Syriens et les Soudanais installés en Égypte.

Il accuse certains comptes, qui ne représenteraient aucun des peuples concernés, d’amplifier les conflits et d’attiser la haine. À cette hostilité en ligne, il oppose les publics arabes mêlés qui viennent rire ensemble à ses spectacles :
« Oui, nous avons des désaccords, et il arrive que nous commettions des erreurs les uns envers les autres. Mais nous valons mieux que cela. […] Nous ne devons pas laisser ces différends nous diviser. »

Il termine sur une note personnelle : les Égyptiens lui manquent, il espère les revoir, visiter le Grand Musée égyptien, refaire du kitesurf et manger des mangues Owais. Il évoque un retour sans en fixer la date.
Le Forum, organisé du 19 au 24 octobre, s’inscrit dans cette ouverture affichée. Dès le 1er octobre, Al-Sissi avait invité les Égyptiens de toutes orientations à participer aux discussions et à soumettre leurs propositions. À l’inauguration, il a déclaré accueillir la critique. Mais il a également posé une limite : la préservation de l’État. L’ouverture à des voix différentes s’insère ainsi dans un discours présidentiel dominé par la stabilité et la protection du pays.
Le contexte régional donne à l’appel de Bassem Youssef à la fraternité égypto-saoudienne une résonance particulière. Le 17 octobre, Al-Sissi s’est dit prêt à prendre les mesures nécessaires pour défendre l’Arabie saoudite, si celle-ci le demande, face aux attaques des Houthis. Le lendemain, le Conseil de défense nationale a annoncé son soutien à Riyad, tout en maintenant l’objectif d’une désescalade diplomatique.
Le vote parlementaire sur l’autorisation d’un soutien militaire a été reporté au 26 octobre, après deux réunions à huis clos. Ce délai s’inscrit dans une relation où sécurité et finances sont étroitement liées : Reuters rapporte qu’un dépôt saoudien de 5,3 milliards de dollars à la banque centrale égyptienne arrive à échéance ce mois-ci.
Le calendrier parlementaire laisse au Caire du temps pour définir les limites de son engagement. Il peut aussi offrir une marge pour négocier les conditions politiques et financières d’une contribution éventuelle. Aucune contrepartie n’a été annoncée. Mais, pour l’Égypte, un engagement militaire extérieur poserait nécessairement la question de son coût, de sa durée et de ce que le pays obtiendrait de ses partenaires.
Dans cette perspective, le message du satiriste peut servir un besoin du pouvoir : réduire les tensions populaires avec l’Arabie saoudite au moment où un appui à celle-ci doit être discuté. Bassem Youssef parle de solidarité entre peuples ; le contexte donne à ses paroles une utilité diplomatique. Cela ne transforme pas son intervention en soutien à une guerre : il n’en formule aucun dans le message diffusé.
Un deuxième calendrier se superpose à celui du risque militaire : la succession. Le 17 octobre, Al-Sissi a affirmé que sa présidence prendrait fin en 2030 et qu’il ne modifierait pas la Constitution pour prolonger son mandat. L’horizon annoncé résulte déjà de la révision de 2019, qui avait allongé les mandats présidentiels et rendu possible son maintien jusqu’à cette date.
Le président a parallèlement proposé un programme de trente mois au sein de l’Académie militaire pour préparer des diplômés, notamment des titulaires de doctorat, à de hautes responsabilités. La présidence, les ministères, les gouvernorats et le Parlement figurent parmi les fonctions évoquées. Des profils civils seraient ainsi formés sous encadrement militaire.
L’armée se voit donc confier la préparation des élites appelées à gouverner après Al-Sissi. Le président annonce son départ personnel tout en organisant la continuité de l’influence militaire. L’institution qui domine l’État depuis des décennies disposerait d’un moyen supplémentaire de façonner la relève.
Faut-il lire dans cette accumulation de signaux la préparation d’un engagement militaire, d’un choc social ou la volonté de prévenir un nouveau soulèvement ? Les trois hypothèses se rejoignent autour d’un même enjeu : obtenir davantage d’adhésion avant des décisions susceptibles de coûter cher au pays et à sa population.
Le risque social est présent dans les propres références du président. Le 14 octobre, lors d’un symposium des forces armées, Al-Sissi a rappelé que les hausses de prix décidées sous Anouar Al-Sadate avaient provoqué des manifestations et contraint le pouvoir à reculer, malgré le prestige de la victoire d’Octobre. Ce rappel contient une leçon politique précise : une légitimité militaire, même forte, ne protège pas de la colère liée aux conditions de vie.
Le souvenir du Printemps arabe traverse également son discours. À l’ouverture du Forum, Al-Sissi a expliqué ses références répétées à 2011 par la nécessité de transmettre cette mémoire aux jeunes qui n’avaient pas vécu ces événements. Il a évoqué les réseaux sociaux comme des instruments capables de manipuler les opinions et de mobiliser des populations contre leur propre pays. La crainte d’une déstabilisation intérieure est donc explicitement présente dans son argumentaire.
Chez cet ancien chef du renseignement militaire, le rapprochement entre dialogue public, vigilance numérique, solidarité régionale et formation des futurs dirigeants suggère une stratégie de prévention politique. Le Forum peut servir à écouter les frustrations, à élargir les relais du discours officiel et à préparer l’acceptation de choix difficiles. La participation d’une personnalité aussi connue que Bassem Youssef donne à cette démarche une visibilité que n’aurait pas une réunion composée uniquement de soutiens du régime.
Pour le satiriste, cette apparition rétablit un lien public avec son pays et accompagne un désir de retour exprimé sans détour. Pour Al-Sissi, elle offre l’image d’un pouvoir capable d’écouter une voix qui l’a autrefois dérangé. En 2014, la satire de Bassem Youssef se heurtait à l’ordre politique. En 2026, son appel à la cohésion trouve place dans la mise en scène présidentielle de la stabilité.


