Non d’un rejet du travail, mais de l’essoufflement d’un contrat moral devenu inadapté. Une étude exclusive de DRH.ma, menée auprès de 179 DRH et 1.199 jeunes talents, met au jour une fracture profonde entre des pratiques RH encore fondées sur le contrôle, la résilience et le présentiel, et des attentes générationnelles centrées sur l’authenticité, la sécurité psychologique et la cohérence entre discours et vécu. Ce décalage, perceptible dès le recrutement et aggravé par des styles managériaux jugés toxiques ou déconnectés, fragilise l’engagement et accélère les départs.
Ce que la Génération Z exprime ici n’est ni une revendication marginale ni une posture de confort. C’est une redéfinition profonde du contrat moral liant l’individu à l’entreprise. Une inflexion structurelle.
1. Un malentendu fondateur dès le recrutement
Le premier point de rupture se situe dès l’acte de recrutement. L’étude met en évidence un désalignement chiffré et structurant. Près de 30 % des DRH déclarent continuer à arbitrer entre candidats sur la base de critères tels que l’effort, la résilience et la capacité de travail projetée. En miroir, 40 % des jeunes talents affirment souhaiter être recrutés d’abord pour leur personnalité, leur authenticité et leur agilité.
À ce stade, le contrat est déjà fragilisé.
2. L’expérience candidat comme dissonance initiale
Ce déséquilibre se traduit immédiatement dans l’expérience vécue. 54 % des répondants de la Génération Z déclarent devoir « jouer un rôle » pour correspondre aux attentes perçues des recruteurs. Autrement dit, plus d’un candidat sur deux entre dans le processus d’embauche en situation de dissimulation partielle de soi. Le recrutement ne fonctionne plus comme un mécanisme de révélation mutuelle, mais comme une épreuve d’adaptation comportementale, dont les effets délétères se prolongent bien au-delà de l’embauche.
3. Le marché de l’emploi, objet de diagnostics contradictoires
Lorsqu’ils sont interrogés sur l’offre d’emploi, 102 DRH sur 179 estiment observer un décalage fort entre exigences des postes et profils disponibles. Du côté des jeunes talents, le diagnostic est radicalement différent : 312 répondants jugent les exigences irréalistes ou archaïques, tandis que 650 jeunes, soit plus de la moitié de l’échantillon, déclarent devoir adopter une posture artificielle pour espérer être recrutés. L’écart de perception est ici massif et empêche l’émergence d’un diagnostic partagé sur la nature réelle du problème.
4. La marque employeur, entre intention déclarée et crédibilité perçue
L’étude révèle ensuite une fracture de perception particulièrement sévère sur la question de la marque employeur. Là où les organisations se pensent « en transition » ou « en réflexion stratégique », une large majorité de jeunes talents perçoivent surtout un discours creux.
Les entreprises affirment majoritairement s’être saisies du sujet. 54 DRH indiquent avoir déjà déployé une stratégie dédiée à l’attraction de la Génération Z, et 125 autres se situent en phase de réflexion. Pourtant, cette intention est très largement disqualifiée du côté des jeunes talents : 959 répondants sur 1 199, soit près de 80 %, estiment que les démarches observées relèvent avant tout du marketing RH, sans transformation concrète des pratiques. L’écart entre discours et réception apparaît ici comme l’un des principaux facteurs d’érosion de la confiance.
5. Le conflit du contrôle : présentiel, hybride et crise de la confiance
La question du présentiel cristallise l’un des clivages les plus nets. Côté DRH, 52 % privilégient un présentiel majoritaire et 31,8 % un hybride strictement encadré. À l’inverse, 45,9 % des jeunes talents déclarent qu’un hybride flexible constituerait la condition déterminante de leur engagement, et 17,9 % plébiscitent un télétravail significatif ou le full remote. Ce désaccord renvoie moins à la logistique qu’à un affrontement entre une culture du contrôle des processus et une culture du pilotage par les résultats.
6. Fidéliser par la carrière quand la jeunesse réclame d’abord la sécurité psychologique
Lorsqu’il s’agit de fidélisation, les entreprises continuent de mobiliser des leviers classiques. 39,7 % des DRH misent prioritairement sur la flexibilité organisationnelle et 38 % sur le développement des compétences. À l’opposé, la Génération Z place en tête un critère largement sous-estimé par les organisations : 40 % des jeunes talents conditionnent leur présence durable à l’existence d’un environnement de travail non toxique. La carrière et la rémunération apparaissent secondaires face à l’exigence de sécurité psychologique.
7. La santé mentale, angle mort organisationnel

La prise en compte de la santé mentale constitue l’un des points les plus critiques de l’étude. 45,8 % des DRH déclarent adopter une approche informelle ou au cas par cas. Cette posture est vécue comme un abandon par les jeunes talents : 48 % estiment que la santé mentale est un sujet inexistant ou tabou dans l’entreprise, tandis que 32 % dénoncent une responsabilisation individuelle perçue comme insuffisante. L’absence de dispositifs structurés apparaît comme un facteur direct de désengagement.
8. L’erreur de diagnostic : l’argent n’explique pas les départs
L’analyse des causes de départ volontaire met en lumière une divergence majeure de diagnostic. 39,7 % des DRH attribuent les départs des moins de trente ans à une meilleure offre salariale ailleurs. En réalité, 40 % des jeunes talents citent le management toxique et le manque de respect comme première cause de démission, et 20,8 % évoquent explicitement une atteinte à leur santé mentale.
La Génération Z, elle, nomme clairement les causes : management toxique, manque de respect, épuisement psychologique. Cette dissymétrie explique en grande partie l’inefficacité des réponses apportées par les organisations.

9. La crise de l’autorité : du chef au coach, une mutation inachevée
Enfin, l’étude met en lumière l’effondrement du modèle du « chef directif ». 52 % des DRH reconnaissent évoluer dans une culture managériale encore largement centralisée et directive. Cette réalité est perçue de manière encore plus sévère par la Génération Z : 61,8 % décrivent leurs managers comme des contrôleurs pratiquant le micro-management, contre seulement 16,9 % qui les identifient comme de véritables mentors. L’autorité statutaire se trouve ainsi largement disqualifiée.
Ce rejet n’est pas un refus de la hiérarchie, mais une exigence de légitimité relationnelle. L’autorité ne se décrète plus, elle se construit par la capacité à faire grandir, à donner du sens, à protéger. Or, face à cette exigence, de nombreuses organisations optent encore pour une stratégie de conservation des codes, renforçant leur image d’institutions figées et vieillissantes.
Pris ensemble, ces neuf enseignements dessinent moins un conflit générationnel qu’une rupture de modèle. L’étude DRH.ma montre que le contrat implicite qui structurait la relation salariale s’est déplacé : l’engagement ne se négocie plus contre des promesses différées, mais contre des garanties immédiates de respect, de sens et de sécurité psychologique. La question posée aux entreprises marocaines n’est donc pas celle de l’adaptation d’une génération, mais celle de leur capacité à redéfinir, lucidement, les fondements de leur contrat social dans un monde du travail profondément recomposé.
Méthodologie de l’étude
L’étude « DRH et Génération Z : le choc des valeurs » a été menée par DRH.ma en janvier 2026. Elle repose sur une enquête quantitative à lecture croisée, visant à confronter les perceptions et diagnostics des deux parties prenantes du contrat de travail.
L’échantillon se compose de 179 directeurs des ressources humaines, issus d’entreprises de plus de 250 collaborateurs, et de 1 199 jeunes talents appartenant à la Génération Z.
Le questionnaire couvre l’ensemble du cycle de la relation professionnelle, depuis les critères de recrutement jusqu’aux causes de départ volontaire, en intégrant les dimensions organisationnelles, managériales et psychosociales.



