À l’occasion du Forum économique mondial de Davos, Jared Kushner a levé le voile sur ce qu’il présente comme un « master plan » pour la reconstruction de Gaza, adossé à la vision géopolitique et économique de Donald Trump. Déployé lors de la signature de la charte du Board of Peace, le projet ambitionne de transformer l’enclave palestinienne en un territoire structuré selon des principes de libre-marché, combinant reconstruction urbaine massive, zones économiques spéciales et démilitarisation totale.
Présenté comme un projet de rupture, le plan Kushner vise à faire de Gaza un espace comparable aux villes récemment redéveloppées du Moyen-Orient, avec une forte orientation vers l’investissement privé, l’immobilier de grande hauteur et les services à valeur ajoutée.
Le coût global du programme est estimé à plus de 25 milliards de dollars, principalement destinés à la reconstruction des infrastructures de base : eau, électricité, assainissement, transports et à la création de nouveaux pôles urbains et économiques.
Selon Kushner, l’objectif est clair : « Créer les conditions d’un développement durable qui génère des emplois, des opportunités et une perspective d’avenir pour Gaza. »
Un territoire redécoupé en quatre villes et six phases
Le plan repose sur une reconfiguration territoriale complète, structurée en quatre pôles urbains et six phases successives, débutant au sud pour remonter progressivement vers le nord :
- Rafah – «City 1» (New Rafah)
- 100 000 logements permanents
- Plus de 200 établissements éducatifs
- 75 structures médicales
- 180 centres culturels, religieux et de formation
- Khan Younis – «City 2»
- Extension résidentielle et zones économiques intermédiaires
- Camps du centre – «City 3»
- Transformation des camps de réfugiés en quartiers urbains planifiés
- Gaza City – «City 4»
- Reconstruction intégrale du cœur historique et administratif

Une façade maritime dédiée au tourisme et à la haute valeur ajoutée
L’un des axes centraux du projet concerne la côte méditerranéenne, pensée comme un levier d’attractivité économique :
- 170 à 180 tours « mixtes » (résidentiel, hôtellerie, bureaux)
- Zones de tourisme côtier, villas et hôtels de luxe
- Data centers et sites de manufacture avancée en arrière-plan
- Parcs, espaces agricoles, équipements sportifs
Kushner assume une vision très immobilière du potentiel gazoui, reprenant les mots de Donald Trump évoquant une possible « Riviera du Moyen-Orient ».

Un plan humanitaire de transition sur 100 jours
Avant l’entrée en phase lourde de reconstruction, le projet prévoit un plan humanitaire immédiat sur 100 jours, articulé autour de :
- L’augmentation des flux d’aide humanitaire
- La réhabilitation urgente des hôpitaux et boulangeries
- La remise en état des réseaux d’eau, d’électricité et d’assainissement
- L’évacuation de près de 68 millions de tonnes de gravats
- La création d’habitats temporaires améliorés
Ce volet s’inscrit dans la continuité des engagements du cessez-le-feu entré en vigueur début 2025, dans un contexte où plus de 90 % du bâti résidentiel de Gaza a été détruit ou endommagé.

Zone économique spéciale et pari sur l’investissement privé
Le plan prévoit la création d’une zone économique spéciale, avec :
- Régimes tarifaires préférentiels
- Accords commerciaux négociés avec les États participants
- Un fonds d’investissement de 3 milliards de dollars pour soutenir l’entrepreneuriat local
Les projections avancées évoquent :
- Un PIB gazoui de 10 milliards de dollars à l’horizon 2035
- Un revenu annuel moyen par foyer supérieur à 13 000 dollars

Démilitarisation, sécurité et gouvernance
Sur le plan sécuritaire, Kushner conditionne toute reconstruction à une démilitarisation complète du Hamas :
- Désarmement immédiat des armes lourdes
- Désarmement progressif des armes légères
- Création d’une nouvelle police palestinienne, après un processus de sélection et de vérification
Le plan prévoit également :
- Une amnistie ou une réintégration encadrée pour certains membres du Hamas
- Le retrait de l’armée israélienne vers un périmètre de sécurité externe, une fois la démilitarisation achevée

Aucune représentation palestinienne n’est incluse dans la gouvernance du Board of Peace, appelé à être présidé à vie par Donald Trump, avec une contribution financière d’un milliard de dollars exigée pour les membres permanents.
Une vision clivante
Le projet a suscité de vives critiques, notamment de la part d’intellectuels et d’acteurs palestiniens. L’écrivaine palestino-américaine Susan Abulhawa dénonce un plan visant à : « Effacer le caractère indigène de Gaza et transformer sa population en main-d’œuvre bon marché au service de zones industrielles et touristiques exclusives. »
D’autres observateurs soulignent l’absence de consultation politique palestinienne et le risque d’une reconstruction déconnectée du tissu social et historique du territoire.
Présenté comme une opportunité historique pour rompre avec la répétition des conflits, le plan Kushner inscrit Gaza dans une logique de reconstruction par le marché, assumant une lecture économique du post-conflit.
Reste à savoir si cette vision, portée depuis Davos, pourra s’articuler avec les réalités humaines, politiques et mémorielles d’un territoire profondément meurtri et si la promesse de prospérité peut, à elle seule, tenir lieu de projet politique.


