Dans un éditorial publié le 20 février 2026, intitulé « Pourquoi le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane ne rejoindra jamais les Accords d’Abraham », le quotidien israélien The Jerusalem Post soutient que la normalisation saoudo-israélienne est aujourd’hui structurellement improbable, non à cause de Gaza seule, mais parce que Riyad a déjà obtenu ses gains stratégiques, fait face à des contraintes internes majeures, redéfinit son autonomie régionale et refuse d’entrer dans une architecture diplomatique associée aux Émirats.
Cette publication intervient dans un contexte de tensions régionales accrues entre l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Israël. Alors que Riyad et Abu Dhabi affichent des divergences de plus en plus explicites, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a annoncé simultanément la formation d’une « nouvelle coalition » destinée à faire face à ce qu’il qualifie d’« axe chiite » et d’« axe sunnite en cours de formation », évoquant la participation de l’Inde ainsi que de plusieurs pays arabes, africains et méditerranéens.
L’éditorial propose une lecture structurée des raisons pour lesquelles le prince héritier saoudien Mohammed ben Salman (MBS) ne rejoindrait pas, à court ou moyen terme, les Abraham Accords.
1. La fin d’un marchandage stratégique
Selon l’analyse signée par l’équipe éditoriale du Jerusalem Post, la normalisation entre Riyad et Tel-Aviv reposait initialement sur une logique transactionnelle claire : reconnaissance d’Israël en échange d’un traité de défense mutuelle avec Washington, d’un accès aux avions F-35 et d’une coopération nucléaire civile.
Or, fin 2025, l’administration américaine aurait accordé à l’Arabie saoudite une série d’avantages stratégiques majeurs : 1) désignation comme allié majeur hors OTAN; 2) accès avancé à des plateformes militaires; 3) coopération nucléaire civile, sans condition explicite de normalisation avec Israël.
Cette évolution aurait modifié l’équation : Riyad aurait obtenu l’essentiel des bénéfices recherchés sans devoir engager le coût politique d’un rapprochement formel avec Jérusalem.
2. Pressions économiques internes et prudence politique
L’éditorial souligne également les contraintes économiques auxquelles fait face le royaume saoudien dans le cadre de Vision 2030 :
- déficit budgétaire croissant
- ralentissement ou redimensionnement de mégaprojets comme NEOM
- réduction des dépenses du Public Investment Fund
- flux d’investissements étrangers inférieurs aux objectifs.
Vision 2030 sous tension : les signaux économiques
Déficit 2025 : 101 milliards de riyals (27 Md$). Si le pétrole reste autour de 65 $/baril en 2026, le déficit pourrait atteindre 56 Md$ ( 5,2 % du PIB).
NEOM («The Line») : objectif révisé de 1,5 million à 300 000 habitants d’ici 2030, avec licenciements et annulations de contrats.
PIF (925 Md$ d’actifs) : réduction de 20 % des dépenses et 8 Md$ de pertes fin 2024.
Investissements étrangers 2024 : 32 Md$ pour un objectif de 100 Md$, entraînant le départ du ministre de l’Investissement.
Dans ce contexte, une normalisation avec Israël, perçue comme impopulaire dans l’opinion publique saoudienne depuis la guerre de Gaza, représenterait un risque politique supplémentaire pour MBS.
Les données de sondages citées indiquent un effondrement du soutien populaire à toute forme de reconnaissance d’Israël après octobre 2023, phénomène observé dans plusieurs pays arabes, y compris au Maroc.
Effondrement du soutien populaire à la normalisation
Sondage du Washington Institute :
Avant le 7 octobre 2023 :
➕ 43 % favorables à des relations économiques informelles avec Israël.
Après la guerre :
➕ 17 % favorables
➕ 96 % des répondants souhaitent rupture totale des contacts avec Israël.
Le chiffre de 96 % est présenté comme un seuil politiquement significatif.
Dynamique régionale
➕ Maroc : soutien à la normalisation passé de 31 % (2022) à 13 %
➕ Arab Opinion Index 2025 : 87 % des citoyens arabes opposés à la reconnaissance d’Israël
La pression sociopolitique dépasse le seul cadre saoudien.
3. Rivalité intra-golfe : Israël, partenaire ou compétiteur ?
Au-delà des considérations palestiniennes, l’éditorial avance une thèse plus structurelle : la disparition progressive de la menace iranienne comme facteur d’alignement pourrait transformer Israël, ancien partenaire stratégique implicite de Riyad contre Téhéran, en compétiteur régional.
L’Arabie saoudite chercherait ainsi à consolider une architecture sécuritaire alternative. Des accords de défense avec le Pakistan et des discussions avec la Turquie, notamment autour de l’acquisition d’avions de combat de cinquième génération, illustreraient une volonté d’autonomisation stratégique.
Cette dynamique alimente l’hypothèse, évoquée dans l’article, d’une forme d’« OTAN islamique » émergente, distincte des accords pilotés par Washington.
4. La dimension émiratie : leadership et rivalité symbolique
Les Abraham Accords, signés en 2020 sous l’impulsion des Émirats arabes unis, sont étroitement associés à l’initiative d’Abu Dhabi et du président Mohammed ben Zayed Al Nahyan.
L’éditorial suggère que Riyad pourrait hésiter à rejoindre un cadre diplomatique perçu comme architecturé par son principal rival intra-golfe. Toute normalisation future, si elle devait intervenir, passerait probablement par un format redéfini selon des paramètres saoudiens, potentiellement arrimé à l’Initiative arabe de paix de 2002 et à la condition d’un État palestinien.
5. L’annonce de Netanyahou : vers une nouvelle géométrie d’alliances ?
L’annonce par Benjamin Netanyahu d’une coalition destinée à contrer simultanément un « axe chiite » et un « axe sunnite » en formation marque un tournant discursif notable.
Si Israël a historiquement centré sa doctrine stratégique sur la menace iranienne (axe chiite), la référence à un axe sunnite émergent peut être interprétée comme la reconnaissance d’une recomposition régionale où certaines puissances sunnites chercheraient une autonomie stratégique vis-à-vis d’Israël et des États-Unis.
La mention de l’Inde, ainsi que de partenaires africains et méditerranéens, suggère une tentative d’élargissement vers un cadre indo-méditerranéen, potentiellement articulé autour de corridors économiques et sécuritaires alternatifs.
6. Un Moyen-Orient sous hautes tensions
L’éditorial du Jerusalem Post conclut que la normalisation saoudo-israélienne, perçue comme imminente avant octobre 2023, apparaît aujourd’hui incertaine, voire structurellement compromise à court terme.
Les facteurs identifiés : reconfiguration des incitations américaines, contraintes économiques saoudiennes, opinion publique hostile, rivalités intra-golfe et redéfinition des équilibres régionaux, convergent vers une phase de recomposition stratégique plus complexe que la simple logique des accords d’Abraham.
La séquence actuelle ne traduit pas nécessairement une rupture définitive, mais elle indique que toute normalisation future dépendra de nouvelles architectures diplomatiques, d’évolutions internes saoudiennes et d’un environnement régional stabilisé.
Le Moyen-Orient de 2026 semble ainsi entrer dans une phase multipolaire où les alliances ne sont plus figées autour d’un clivage unique, mais structurées par des compétitions croisées pour le leadership politique, économique et sécuritaire.





