Après avoir entrepris de recréer gratuitement les logiciels phares d’Adobe, l’ingénieur américain Brandon Thomas étend son offensive à Microsoft Office. Word, Excel et PowerPoint disposent désormais de répliques open source développées avec l’intelligence artificielle Claude. Derrière cette initiative, baptisée ArtCraft, se dessine une transformation de l’industrie logicielle : l’IA réduit considérablement les moyens nécessaires pour développer des applications jusqu’ici réservées aux grands éditeurs.
Brandon Thomas, ingénieur logiciel fort de quinze années d’expérience, vient de franchir une nouvelle étape dans son projet ArtCraft. Après Photoshop, Illustrator, Premiere Pro et d’autres applications inspirées de l’écosystème Adobe, il s’attaque à trois piliers de la productivité bureautique : Microsoft Word, Excel et PowerPoint.
Selon Tom’s Hardware, qui rapporte cette initiative le 11 octobre 2026, le développeur s’appuie sur Claude, le modèle d’intelligence artificielle d’Anthropic, pour accélérer la conception de ses logiciels.
Le code source est publié sur GitHub, sous licences libres, permettant aux utilisateurs de télécharger les applications, de les modifier et de participer à leur développement.
À l’origine du projet, la colère contre les frais de résiliation d’Adobe
Brandon Thomas affirme avoir lancé ses répliques d’Adobe après avoir été confronté à plusieurs reprises aux frais de résiliation de l’éditeur. Dans un échange rapporté par Ars Technica, le développeur présente cette expérience comme le déclencheur de son initiative.
Le contentieux autour des abonnements Adobe a une dimension judiciaire. Le 13 mars 2026, le ministère américain de la Justice a annoncé une proposition d’accord prévoyant 75 millions de dollars de pénalités civiles et 75 millions de dollars de services gratuits aux clients. Les autorités reprochaient notamment à Adobe des informations insuffisamment visibles sur les frais de résiliation anticipée et des démarches d’annulation excessivement complexes.
WordCraft, GridCraft et DeckCraft : Microsoft Office reconstruit en Rust
La nouvelle offensive repose sur trois applications :
- WordCraft, alternative à Microsoft Word, propose l’édition de documents, les styles, tableaux, commentaires et le suivi des modifications. Il prend en charge les fichiers DOCX.
- GridCraft, inspiré d’Excel, revendique plus de 500 fonctions de calcul, les tableaux croisés dynamiques, les graphiques et la compatibilité XLSX.
- DeckCraft, conçu sur le modèle de PowerPoint, permet de créer des présentations intégrant animations, transitions, graphiques et fichiers PPTX.
Ces logiciels sont développés en Rust, un langage apprécié pour ses performances et ses garanties de sécurité mémoire. Ils visent une exécution native sous Windows, macOS et Linux, avec également des déclinaisons WebAssembly pour le navigateur.
L’architecture prévoit aussi leur pilotage par des agents d’intelligence artificielle, notamment au moyen du protocole MCP (Model Context Protocol). Un agent peut ainsi interagir avec les fonctions du logiciel pour automatiser la création ou la modification de documents.
Douze applications pour s’affranchir des abonnements
L’ambition de Thomas dépasse désormais les suites Adobe et Microsoft.
La première vague comprenait PhotoCraft pour Photoshop, VectorCraft pour Illustrator, FilmCraft pour Premiere Pro et LightCraft pour Lightroom. Selon VICE, Thomas a utilisé Claude Opus 5.5 pour reconstruire ces applications en Rust. Sur Hacker News, il a même affirmé avoir « recréé Photoshop d’un seul coup », une formule qui traduit son ambition davantage que la maturité actuelle du logiciel.
Le catalogue officiel d’ArtCraft compte déjà douze applications, parmi lesquelles CADCraft, destiné à la conception assistée par ordinateur sur le terrain d’Autodesk, et SoundCraft, consacré à la production audio.
L’approche consiste à retrouver les interfaces, les habitudes de travail et les principaux formats des logiciels propriétaires, tout en développant un code indépendant. ArtCraft présente cette méthode comme une réimplémentation réalisée sans réutilisation du code original des éditeurs.
Le projet s’inscrit dans une contestation du modèle économique des logiciels professionnels, progressivement dominé par les abonnements récurrents.
La gratuité du code n’exclut pas un modèle commercial. Thomas compte financer le développement et la maintenance par la vente de crédits donnant accès aux outils de génération visuelle et à l’environnement de création IA d’ArtCraft. Il affirme également disposer d’une équipe travaillant déjà sur des logiciels destinés aux professionnels de l’image, un dispositif censé éviter que ces clones deviennent des projets open source abandonnés faute de moyens.
Son intérêt technologique tient aussi à sa méthode de production. Grâce à Claude, un développeur expérimenté peut réaliser en quelques jours ou semaines des travaux qui exigeaient traditionnellement des équipes plus nombreuses et des cycles de développement considérablement plus longs.
Cette accélération suscite toutefois des interrogations sur la fiabilité du code généré par l’IA, sa maintenance et sa sécurité.
Les applications restent en développement. Lors de ses premiers essais, The Register relevait notamment que WordCraft demeurait éloigné de la maturité nécessaire aux usages professionnels exigeants.
Les premiers tests révèlent des logiciels encore instables
Un journaliste de Gizmodo a pu réaliser un photomontage avec PhotoCraft, retrouvant les commandes familières de sélection, de collage et de retouche de Photoshop. Il a toutefois constaté le fonctionnement imprévisible de l’outil de transformation libre. Thomas lui-même décrit ces versions comme des alphas très précoces, encore inadaptées à un usage professionnel fiable.
Une autre question concerne la propriété intellectuelle : reproduire les fonctionnalités sans copier le code source est une pratique connue du développement logiciel, mais une imitation trop fidèle de l’apparence des interfaces pourrait soulever des litiges. Ars Technica évoque ce risque juridique, sans signaler de procédure engagée par Adobe contre ArtCraft.
Quand l’intelligence artificielle redistribue les coûts de l’innovation
L’intérêt d’ArtCraft réside dans la convergence de trois technologies : les modèles d’IA capables de produire du code, les langages performants comme Rust et les infrastructures de collaboration open source.
En réduisant le coût de production des logiciels, cette combinaison pourrait faciliter l’émergence de concurrents aux grandes plateformes propriétaires.
Pour Microsoft, Adobe ou Autodesk, la solidité des modèles économiques repose aussi sur la compatibilité des formats, la profondeur fonctionnelle, les intégrations professionnelles et la confiance des entreprises.
ArtCraft devra encore démontrer sa capacité à rivaliser sur ces terrains.
La rupture qui se dessine concerne déjà l’économie de la création logicielle : l’intelligence artificielle permet à une poignée de développeurs de s’attaquer à des catégories de produits sur lesquelles des groupes mondiaux ont bâti plusieurs décennies de domination.


