Ahmed Charaï : Washington bascule, le monde attend toujours l’Amérique

Les élections américaines de mi-mandat de 2026 ont rebattu les cartes à Washington. Pour Ahmed Charaï, observateur marocain de la politique américaine et des relations internationales, ce nouveau rapport de forces offre surtout l’occasion de rappeler ce qui constitue, à ses yeux, la véritable force des États-Unis : la solidité de leurs institutions, leur capacité à se renouveler et la permanence de leurs responsabilités à l’égard du reste du monde. Dans une tribune publiée par le Jerusalem Strategic Tribune, il développe une réflexion qui relie les fondements de la démocratie américaine aux grands défis géopolitiques contemporains, du Moyen-Orient à l’Ukraine.

Le peuple américain a parlé. Avec la victoire des démocrates à la Chambre des représentants et au Sénat, les élections de mi-mandat de novembre 2026 ont profondément modifié l’équilibre politique à Washington.

Mais pour Ahmed Charaï, l’enseignement du scrutin dépasse la nouvelle répartition des sièges au Congrès. Dans un monde où le pouvoir politique tend à se concentrer et où les gouvernants échappent trop souvent à l’obligation de rendre des comptes, le fonctionnement de la démocratie américaine témoigne, selon lui, de la résistance de ses institutions constitutionnelles.

L’auteur rappelle que le système américain n’a jamais eu pour vocation de faire disparaître les conflits politiques. Sa force réside précisément dans sa capacité à les encadrer, à concilier des intérêts divergents, à soumettre l’exercice du pouvoir au contrôle démocratique et à renouveler la légitimité des gouvernants par les urnes.

Quelles que soient les lectures partisanes du scrutin, M. Charaï en retient une réalité institutionnelle : les citoyens américains ont exercé leur droit souverain à décider de l’orientation de leur gouvernement, au sein d’un système conçu pour assurer la continuité de l’État lorsque les majorités changent.

C’est là, estime-t-il, que réside le génie des fondateurs de l’Amérique.

Conscients que la liberté ne pouvait dépendre de la seule personnalité ou du discernement d’un dirigeant, ceux-ci ont établi un ordre constitutionnel fondé sur la répartition de l’autorité, la limitation des ambitions individuelles et la responsabilité des gouvernants devant les citoyens.

La présidence demeure une institution essentielle, mais son pouvoir n’est ni absolu ni soustrait au contrôle. Le Congrès dispose de prérogatives constitutionnelles indépendantes, la justice veille au respect de l’État de droit et le peuple conserve la souveraineté ultime.

M. Charaï résume cette conception par une formule qui traverse toute sa réflexion : « Les présidents peuvent gagner ou perdre de leur autorité politique. Les partis peuvent connaître l’ascension ou le déclin. Mais les institutions constitutionnelles américaines doivent toujours demeurer plus grandes que ceux qui les occupent temporairement. »

Cette capacité de résistance institutionnelle lui paraît d’autant plus remarquable que la nation américaine s’est construite à partir d’une diversité humaine exceptionnelle.

LES POINTS ESSENTIELS · NOVEMBRE 2026
Les huit grandes idées d’Ahmed Charaï
01

Le verdict des urnes

La victoire des démocrates dans les deux chambres illustre la résilience des institutions américaines et la continuité du système malgré les changements politiques.

02

Des institutions au-dessus des dirigeants

Le pouvoir présidentiel est limité par le Congrès, le contrôle judiciaire et la souveraineté populaire. Les institutions doivent demeurer plus fortes que leurs occupants.

03

La diversité comme fondement de l’unité

Malgré les injustices de son histoire, l’Amérique défend un idéal civique où les origines ne devraient pas déterminer le destin et où des populations différentes partagent des principes communs.

04

Les Accords d’Abraham et la réconciliation

La diplomatie, les intérêts mutuels et le courage politique peuvent ouvrir des voies de coopération. La consolidation des accords exige un engagement américain durable.

05

Israël et les Palestiniens : les conditions de la paix

La sécurité d’Israël est essentielle à un ordre régional durable, tout comme une perspective politique crédible entre Israéliens et Palestiniens, fondée sur la reconnaissance mutuelle et la prospérité partagée.

06

L’Iran et les résultats stratégiques

Les acquis militaires doivent devenir des résultats stratégiques durables, avec des garanties de sécurité crédibles, la fin des menaces nucléaires et une perspective politique claire.

07

L’Ukraine et la sécurité européenne

Une paix durable nécessite un engagement international soutenu, une détermination diplomatique et des garanties crédibles contre toute nouvelle agression.

08

Un leadership américain qui transcende les élections

Les alliés ont besoin d’engagements durables ; le débat démocratique ne signifie pas faiblesse. L’influence américaine repose aussi sur ses institutions et ses alliances.

« L’équilibre des pouvoirs a changé à Washington. Le besoin de leadership américain dans le monde, lui, n’a pas changé. »

Synthèse de la tribune d’Ahmed Charaï, « The Midterm Verdict and the Test of American Leadership », Jerusalem Strategic Tribune, novembre 2026. Citation finale traduite de l’anglais.

Races, religions, cultures, origines : peu de sociétés, souligne-t-il, ont rassemblé autant d’héritages différents au sein d’une identité nationale commune.

Ahmed Charaï ne passe pas sous silence les contradictions de l’histoire américaine. L’esclavage, la guerre civile, la ségrégation et les discriminations ont profondément mis à l’épreuve les idéaux proclamés par les fondateurs du pays.

Il observe néanmoins que les générations successives ont puisé dans ces mêmes idéaux les arguments et les ressources nécessaires pour combattre l’injustice, élargir les possibilités offertes aux individus et approfondir la signification de la citoyenneté.

La promesse américaine ne consiste pas, écrit-il, à garantir à chacun les mêmes avantages au départ, mais à défendre l’idée que l’origine d’un individu ne doit pas déterminer son destin.

Il rappelle à ce titre la contribution des immigrés et des minorités à la prospérité du pays, à ses réalisations scientifiques, à son influence culturelle et à ses institutions publiques, grâce au talent, à la persévérance, à l’esprit d’entreprise et au service de la collectivité.

Pour M. Charaï, la singularité de l’idéal civique américain tient à cette conviction : l’appartenance à une nation ne doit pas nécessairement dépendre de l’ascendance, de la religion ou d’une identité héritée. Des individus issus de civilisations différentes peuvent se reconnaître dans des principes constitutionnels communs tout en conservant la richesse de leurs histoires respectives.

Il reconnaît volontiers le caractère imparfait de cette réalisation. Mais il en tire un enseignement qu’il considère comme universel : « La diversité ne doit pas nécessairement constituer un obstacle à l’unité, tout comme les différences historiques ne doivent pas devenir des barrières permanentes à la coexistence. »

Cette réflexion le conduit naturellement vers le Moyen-Orient.

Regard américain · Réaction à la tribune

Portrait de J. Peter Pham
J. Peter Pham

@DrJPPham · Ancien ambassadeur et envoyé spécial américain

Ancien envoyé spécial pour le Sahel et la région des Grands Lacs africains

« Un équilibre habituel entre principes et réalisme »

À propos de l’analyse des élections américaines de mi-mandat publiée par Ahmed Charaï, éditeur du Jerusalem Strategic Tribune, J. Peter Pham salue son « équilibre habituel entre principes et réalisme » et reprend deux passages de sa tribune :

« L’équilibre des pouvoirs a changé à Washington. Le besoin de leadership américain dans le monde, lui, n’a pas changé. »
« À une époque marquée par la guerre, l’incertitude géopolitique et de profonds défis internationaux, la solidité des institutions américaines ne constitue pas simplement une réussite intérieure. Elle représente un atout d’une immense importance pour le reste du monde. »
Réaction sur X · Traduction française · Citations d’Ahmed Charaï Lire le tweet original sur X

Dans cette région, les aspirations nationales concurrentes, les fractures religieuses et le poids des mémoires historiques ont trop souvent, selon lui, relégué les perspectives de réconciliation derrière les logiques de confrontation.

Ahmed Charaï voit dans les Accords d’Abraham une étape importante vers une autre conception de l’avenir régional. Ils ont montré, estime-t-il, que la diplomatie, la convergence des intérêts et le courage politique pouvaient ouvrir des perspectives de coopération là où l’affrontement semblait inévitable.

Mais préserver et prolonger ces acquis suppose un engagement américain durable, un soutien institutionnel suffisamment large et une volonté de réconciliation capable de transcender les alternances politiques à Washington.

Dans cette perspective, M. Charaï souligne que la sécurité d’Israël constitue une condition essentielle de tout ordre régional durable. Il insiste, dans le même mouvement, sur la nécessité d’offrir aux Israéliens et aux Palestiniens une perspective politique crédible de paix.

Cette perspective doit, selon lui, s’inscrire dans un cadre plus large associant reconnaissance mutuelle, possibilités de développement économique et prospérité partagée.

La confrontation avec l’Iran appelle une autre exigence : celle de transformer les acquis militaires en résultats stratégiques durables.

Pour l’auteur, la prévention d’un nouveau conflit et la stabilisation du Moyen-Orient exigent des garanties de sécurité crédibles, la disparition des menaces nucléaires et la définition d’une perspective politique claire.

La réflexion s’étend également à l’Europe, où la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine continue de peser sur la sécurité du continent.

Ahmed Charaï estime qu’une paix durable nécessitera un engagement international constant, une détermination diplomatique et des dispositifs suffisamment crédibles pour prévenir toute nouvelle agression.

Il prend soin de distinguer les origines et la complexité propres à chacun de ces conflits. Mais il leur reconnaît un dénominateur commun : la difficulté de parvenir à des règlements durables sans un leadership américain soutenu, exercé en coopération avec les partenaires internationaux.

C’est précisément pour cette raison que les élections américaines de mi-mandat revêtent, à ses yeux, une importance qui dépasse les frontières des États-Unis.

Le nouvel équilibre politique à Washington obligera l’exécutif et le législatif à exercer leurs responsabilités constitutionnelles dans un environnement différent. Les désaccords sont inévitables et le débat contradictoire demeure indispensable à la vie démocratique.

Pour autant, les décisions prises dans la capitale américaine ne concernent pas uniquement la compétition politique intérieure.

Les alliés des États-Unis ont besoin de savoir que les engagements américains peuvent survivre aux transitions politiques. Leurs adversaires doivent comprendre que la vigueur du débat démocratique ne constitue pas nécessairement un signe de faiblesse stratégique. Quant aux nations qui recherchent la paix, elles doivent pouvoir compter sur une implication américaine qui ne soit pas entièrement soumise aux contraintes des calendriers électoraux.

Ahmed Charaï rappelle à cet égard que l’influence internationale des États-Unis ne repose pas exclusivement sur leur supériorité militaire ou leur puissance économique.

Elle tire également sa force de la crédibilité de leurs institutions, de la vitalité de leur démocratie et de la confiance que suscite leur attachement aux principes constitutionnels.

C’est sur ce terrain que l’auteur livre l’une des convictions les plus personnelles de sa tribune.

« Je crois au leadership américain, non pas parce que ses présidents seraient infaillibles ou que ses partis politiques seraient exempts de défauts, mais parce que son système constitutionnel a, à maintes reprises, permis à la nation d’affronter ses propres insuffisances, de se renouveler et de demeurer, au-delà de ses frontières, une source de liberté, d’opportunités et d’espoir. »

Il précise que le monde n’attend pas des États-Unis qu’ils soient exempts de désaccords, ni qu’ils apportent seuls une réponse à toutes les crises internationales.

L’attente porte plutôt sur leur capacité à transformer leur force démocratique en un leadership responsable, en mobilisant leur influence, leur expérience et leurs alliances dans la recherche de solutions durables.

Dans un contexte international marqué par les guerres, l’incertitude géopolitique et la multiplication des défis stratégiques, Ahmed Charaï considère ainsi que la solidité des institutions américaines ne représente pas seulement une réussite nationale. Elle constitue également un atout d’une importance considérable pour le reste du monde.

Il conclut sa réflexion par une formule qui résume son propos :

« L’équilibre des pouvoirs a changé à Washington. Le besoin de leadership américain dans le monde, lui, n’a pas changé. »

Portrait d’Ahmed Charaï

À propos de l’auteur

Ahmed Charaï

Ahmed Charaï est président-directeur général de World Herald Tribune, Inc., et éditeur du Jerusalem Strategic Tribune, de TV Abraham et de Radio Abraham.

Il siège aux conseils d’administration de plusieurs institutions de premier plan, notamment l’Atlantic Council, le Center for the National Interest, le Foreign Policy Research Institute et l’International Crisis Group.

Il est également conseiller international et membre du conseil consultatif du Center for Strategic and International Studies.

Source : Ahmed Charai, « The Midterm Verdict and the Test of American Leadership », Jerusalem Strategic Tribune, novembre 2026. Citations traduites de l’anglais.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici