Décès d’Abdelwahab Doukkali, monument de la chanson marocaine

Le Maroc perd l’une de ses voix les plus emblématiques. Le chanteur, compositeur et musicien Abdelwahab Doukkali est décédé ce vendredi 8 mai 2026 à Casablanca, à l’âge de 84 ans. D’après les premières informations, l’artiste avait été admis en réanimation dans une clinique de Casablanca après des complications chirurgicales.

Avec sa disparition, c’est une part majeure de la mémoire musicale marocaine qui s’éteint. Abdelwahab Doukkali appartenait à cette génération d’artistes qui ont accompagné le Maroc de l’après-indépendance, lorsque le pays cherchait de nouvelles voix, de nouveaux visages et une esthétique capable de traduire à la fois la romance populaire, l’élégance arabe et l’affirmation d’une sensibilité marocaine propre.


Né à Fès au début du mois de janvier 1941, dans une famille nombreuse, modeste et profondément pieuse, Abdelwahab Doukkali grandit dans un environnement conservateur, marqué par la figure exigeante du père et par une discipline familiale forte.

Très tôt, la musique s’impose comme son territoire intérieur. Élève à l’école Moulay Idriss, il suit ses études sans excès de zèle, mais avec suffisamment de sérieux pour ne pas rompre avec l’autorité familiale. Loin du regard paternel, il gratte son luth de fortune, chante, répète, cherche sa voix. Cette vocation précoce sera le fil conducteur d’une vie entière.

Abdelwahab Doukkali 1
De droite à gauche : Mohamed El Hayani (1943-1996), Abdelwahab Doukkali (1941-2026) et Abdelhadi Belkhayat (1940-2026), trois grandes voix de la chanson marocaine.

En 1959, à l’âge de 18 ans, Abdelwahab Doukkali quitte Fès pour Rabat. Il rejoint la RTM, mais comprend rapidement que son destin ne se jouera pas derrière un bureau. À la Radio Télévision Marocaine, il croise plusieurs figures de la scène musicale nationale. Parmi elles, Mahdi Elmandjra, alors directeur de la RTM, qui aurait encouragé le jeune artiste à s’engager pleinement dans la voie musicale.

Abdelwahab Doukkali 2
Abdelwahab Doukkali (1941-2026) aux côtés d’Abdelhalim Hafez (1929-1977), icône de la chanson arabe.

C’est ensuite Casablanca qui devient le véritable théâtre de son éclosion. Dans la capitale économique, Abdelwahab Doukkali s’impose par sa détermination, sa présence et son refus des codes figés. Avec « Ya lghadi ftomobil », écrite par Ahmed Tayeb El Alj, il fait une entrée remarquée sur scène. Suivront des titres comme « Anti », « Habibati » ou « La tatroukini », qui installent son nom dans le paysage musical marocain.

Abdelwahab Doukkali 3
Abdelwahab Doukkali et Abdelhalim Hafez, étaient liés par une inimitié têtue

Doukkali ne fut pas seulement une voix. Il fut aussi une allure, une manière d’habiter la scène, un artiste qui transforma la prestation musicale en représentation. Là où les chanteurs de son époque restaient souvent dans une posture statique et codifiée, lui vivait ses chansons, fermait les yeux, jouait avec son luth, dramatisait les paroles, donnait au public le sentiment d’assister à un moment total. Cette présence scénique, parfois critiquée par les puristes, contribua à faire de lui une idole pour une partie de la jeunesse marocaine.

Son parcours dépasse rapidement les frontières du Royaume. Le Caire occupe une place importante dans sa trajectoire. Dans la capitale égyptienne, alors centre névralgique de la musique arabe, Abdelwahab Doukkali se mesure à un univers exigeant, dominé par de grandes figures de la chanson et de la composition. Il y consolide une notoriété arabe, tout en restant profondément attaché à son ancrage marocain.

Abdelwahab Doukkali 4
De gauche à droite : Abdelhalim Hafez (1929-1977), Abdelwahab Doukkali (1941-2026) et Muharram Fouad (1934-2002),

À son retour au Maroc, il poursuit une carrière dense, faite de succès populaires, de compositions marquantes et d’une présence durable dans l’imaginaire collectif. Son répertoire, porté par l’arabe marocain comme par l’arabe littéraire, a traversé plusieurs générations. Des titres comme « Marsoul el hob », « Ma ana illa bachar » ou « Kan ya ma kan » ont contribué à inscrire son nom parmi les grandes références de la chanson marocaine et arabe.

Abdelwahab Doukkali laisse l’image d’un artiste complet : chanteur, compositeur, musicien, homme de scène, mais aussi personnalité singulière, parfois insaisissable, souvent flamboyante. Il aura été l’un de ces artistes rares qui ne se contentent pas d’interpréter une époque, mais qui finissent par lui donner une forme, une voix et une mémoire.

Sa mort intervient quelques mois après celle d’Abdelhadi Belkhayat, autre grande figure de la chanson marocaine, disparu en janvier 2026. En peu de temps, le Maroc perd ainsi deux noms majeurs d’une génération qui a façonné l’âge d’or de la chanson nationale.

Avec Abdelwahab Doukkali, disparaît un monument de la musique marocaine. Mais son œuvre demeure, dans les archives, dans les reprises, dans la mémoire des familles, dans les radios, dans les scènes, et dans cette place particulière qu’occupent certains artistes lorsqu’ils cessent d’être seulement des chanteurs pour devenir des repères culturels.

Les plus lus

Fatima Ezzahra El Mansouri dévoile sa majorité gouvernementale autour de quatre partis

Le PAM, l’Istiqlal, l’USFP et le PPS forment la nouvelle majorité gouvernementale, forte de 207 sièges à la Chambre des représentants.

Felipe VI et Letizia se rendront à Sebta et Melilla les 13 et 14 octobre, sans Sánchez

Le couple royal espagnol effectuera son premier déplacement officiel...

À Paris, l’ONMT mise sur le Mondial 2030 pour séduire le marché français

Devant la presse réunie au Bristol, Achraf Fayda a...

Felipe VI à Sebta et Melilla : la cordialité des rois à l’épreuve de la souveraineté

Madrid présente la visite du couple royal comme une...

Istanbul sous l’eau : le gouverneur appelle les habitants à rester chez eux

Des pluies diluviennes ont provoqué des inondations majeures à Istanbul, faisant deux morts. Les écoles sont fermées les 15 et 16 octobre, tandis que les autorités appellent la population à limiter ses déplacements.

La DGSN reçoit des délégations judiciaires de 24 pays dans son nouveau siège à Rabat

Des responsables judiciaires de 24 pays ont visité le nouveau siège de la DGSN à Rabat, en marge d’un congrès international consacré à la justice et à l’intelligence artificielle.

L’Europe abandonne la course de l’IA, aucun modèle ne peut dépasser celui des USA ou de la Chine

Mme Amal El Fallah Seghrouchni a-t-elle eu raison de miser sur Mistral ? Le tableau dressé par Politico donne de sérieuses raisons d’en douter : aucun modèle européen ne rivalise avec les meilleurs systèmes américains et chinois. La ministre a pourtant engagé un partenariat pluriannuel avec le champion français au nom de la souveraineté numérique. Pourquoi adosser une partie de l’ambition marocaine à un acteur distancé par les leaders ? Et que deviendrait cette stratégie si Mistral venait tout simplement à disparaître ?

Football émirati : une pièce d’identité au nom de Soufiane Rahimi exposée en ligne

Une pièce d’identité au nom de Soufiane Rahimi apparaît dans une revendication de piratage visant la Fédération émiratie de football.

Scandale retentissant en Allemagne : l’ex-patron des renseignements arrêté pour trahison, la piste Mossad surgit

Arrêté pour espionnage et tentative de haute trahison, l’ex-patron du BND August Hanning voit désormais ressurgir ses réseaux suisses, l’affaire Christina Block et ses liens avec l’ancien chef du Mossad Danny Yatom.

Istanbul sous l’eau : le gouverneur appelle les habitants à rester chez eux

Des pluies diluviennes ont provoqué des inondations majeures à Istanbul, faisant deux morts. Les écoles sont fermées les 15 et 16 octobre, tandis que les autorités appellent la population à limiter ses déplacements.

La Chine lance dix satellites, dont huit pour développer l’IA dans l’espace

La Chine a placé dix satellites en orbite le 14 octobre 2026 : huit destinés au calcul spatial et à l’intelligence artificielle, et deux aux essais de communications laser.

À cause d’Israël, Washington menace l’Espagne de sanctions commerciales, Tanger Med récupère le trafic maritime

La Federal Maritime Commission envisage une redevance de 200 000 dollars par voyage pour les navires espagnols et des restrictions sur les importations. La presse espagnole détaille la riposte de Madrid et le report d'une partie des escales vers Tanger.

Rita Zniber interdite de quitter le Maroc : les dessous d’une guerre d’héritage

Une plainte pour faux déposée par son beau-fils, des reconnaissances de dettes de 14,4 millions de dirhams et une contre-offensive pour chantage : Jeune Afrique dévoile les contours du nouvel épisode judiciaire qui touche la patronne de Diana Holding. Une affaire dont l’écho reste discret au regard du poids de ses protagonistes.

Related Articles

Focus Thématiques