Le Roi Salmane à Moscou, Erdogan à Téhéran, Samir Geagea à Ryad : un chassé croisé qui en dit long sur la reconfiguration de la région

L’Histoire est un éternel recommencement. En 1914, suite à l’assassinat en Serbie de l’héritier du trône de l’empire austro-hongrois le prince François-Ferdinand, l’Autriche-Hongrie qui veut utiliser l’attentat pour écraser la Serbie protégée par la Russie, lance un ultimatum à la Serbie qui le rejette. A cette époque, l’Empire austro-hongrois est allié de l’Empire allemand et de l’Italie, alors que la Serbie est alliée à la Russie, elle-même alliée à la France et au Royaume-Uni. Après l’ultimatum, l’Empire austro-hongrois déclare la guerre à la Serbie. A son tour, la Russie déclare la guerre à l’Autriche-Hongrie quelques jours après. Dans la foulée, l’Allemagne déclare la guerre à la Russie et à la France, alliée de cette dernière. Enfin, le Royaume-Uni déclare la guerre à l’Allemagne pour aider ses alliés russes et français. Ce jeu de domino géopolitique va donner lieu à un des plus grands désastres de l’histoire de l’Humanité. Et c’est exactement ce même scénario qui est entrain de se dérouler devant nous au Moyen-Orient.

Premiere guerre mondiale carte

Le roi Salmane Ben Abdelaziz, souverain d’Arabie saoudite, pays ami et allié des Etats-Unis d’Amérique, est en visite chez l’adversaire russe ex-communiste et principal soutien de l’axe Téhéran-Damas, chez qui aucun roi saoudien ne s’est rendu en 85 ans. La Russie est un allié et ami fidèle du régime syrien de Bachar al-Assad lequel est l’ennemi juré de Ryad et du régime wahhabite. D’ailleurs, un des bras armés de l’Arabie saoudite sur le terrain en Syrie et opposant à Bachar, Tahrir al-Sham, a vu son chef, Mohammad al-Julani, grièvement blessé lors d’un raid millimétré des forces russes sur le quartier général du mouvement, tuant presque 60 de ses hauts dignitaires, le jour même de l’arrivée à Moscou de leur protecteur et financier, le roi Salmane Ben Abdelaziz.


Au même moment, le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, ennemi juré de Bachar al-Assad, se trouve à Téhéran, grand allié et protecteur du régime syrien. La Turquie, allié stratégique des Etats-Unis et membre de l’OTAN, et l’Iran, listé pays terroriste par Washington, tentent de parvenir à un accord sur leur refus conjoint de toute fragmentation de l’Irak suite au référendum pour l’indépendance du Kurdistan irakien.

Les relations entre Téhéran et Ankara, apparaissent nettement meilleures qu’elles ne l’étaient il y a quelques mois, et vont vers davantage de pragmatisme. A une époque récente, Erdogan accusait l’Iran de chercher à dominer la région l’appelant à retirer toutes ses forces du Yémen, de la Syrie et de l’Irak. Aujourd’hui, les deux pays, en plus de l’Irak, mettent en place une nouvelle structure de trilatérale afin de créer la stabilité et la sécurité dans la région et contrer les actions sécessionnistes. Sur ce point, les quatre pays sont d’accord avec la Syrie de Bachar.

Ainsi, les trois principaux alliés de Washington dans la région, à savoir l’Irak, l’Arabie saoudite et la Turquie, se retrouvent dans le giron des «ennemis» des Etats-Unis, l’Iran et la Russie, lesquels ont les clés du dossier syrien, notamment à travers le puissant et influent Hezbollah libanais. Le Liban, dont le sunnite et milliardaire Saad al-Hariri représentait le cordon ombilical avec le royaume d’Arabie saoudite, a dépêché cette fois-ci à Ryad, Samir Geagea, président des Forces Libanaises, pour y rencontrer le prince-héritier saoudien et vice-roi, Mohammed Ben Salmane. C’est un signal fort dans la relation des deux pays que le chrétien Samir Geagea, condamné pour crimes, se retrouve en terre saoudienne pour chercher une issue au dossier syrien avec l’ennemi juré de ce dernier.

Avec la Chine et Israël aux aguets, ce schmilblick géopolitique, à l’instar du jeu des coalitions durant la première guerre mondiale, est annonciateur de changements profonds dans les alliances d’hier et précurseur de graves bouleversements non seulement au Moyen-Orient mais aussi dans d’autres régions du monde.

Abdellah El Hattach

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