Le Roi Mohammed VI a présidé, le 28 janvier 2026 à Casablanca, une réunion de travail consacrée à Nador West Med, en amont de son lancement opérationnel annoncé au 4e trimestre 2026. Le projet s’inscrit dans la Vision Royale d’arrimage durable de l’économie marocaine aux chaînes de valeur mondiales par des infrastructures portuaires de premier plan, et le relie au précédent Tanger Med comme élément d’un «système portuaire national performant et complémentaire».
À ce stade, 51 milliards de dirhams d’investissements publics et privés sont mobilisés, les infrastructures de base sont achevées, et les concessions des deux terminaux à conteneurs sont signées. L’arbitrage royal porte sur l’exécution et la séquence : démarrage dans les meilleures conditions, mise en place rapide de formations spécifiques, diffusion de l’impact aux provinces de la zone de rayonnement, et programmes de mise à niveau territoriale, afin de stabiliser le projet comme actif économique (industrie/logistique) et énergétique, avec le feu vert donné au premier terminal de gaz naturel liquéfié du Royaume (5 milliards de m³ par an), dans une architecture qui articule Tanger Med, Nador West Med et Dakhla Atlantique.
1. Un environnement international marqué par la fragmentation stratégique
Depuis le retour de Donald Trump à la présidence américaine, la politique étrangère des États-Unis est redevenue plus transactionnelle, moins arrimée aux cadres multilatéraux classiques. Plusieurs responsables européens ont publiquement reconnu une dégradation structurelle de la relation transatlantique, notamment sur les questions commerciales, industrielles et énergétiques, et une nécessité pour l’Union européenne de renforcer ses capacités autonomes de décision et d’approvisionnement.
L’énergie constitue l’un des principaux points de vulnérabilité. En 2024-2025, plus de la moitié du gaz naturel liquéfié (GNL) importé par l’Union européenne provenait des États-Unis, ce qui a ouvert un débat interne sur le risque de substitution d’une dépendance à une autre. Dans ce contexte, la Méditerranée occidentale redevient un espace stratégique de sécurisation énergétique et logistique.
Parallèlement, le Maroc a renforcé son positionnement diplomatique avec son adhésion, en tant que membre fondateur, au «Board of Peace», initiative internationale portée par Donald Trump et formalisée lors du Forum économique mondial de Davos. Cette adhésion a été actée par la signature de la charte fondatrice par le ministre marocain des Affaires étrangères, sur instructions royales.
2. Méditerranée occidentale : un déséquilibre structurel en faveur de l’Espagne sur le GNL
Sur la façade méditerranéenne, l’Espagne dispose d’un avantage structurel ancien. Elle concentre l’un des réseaux de regazéification les plus développés d’Europe, avec six terminaux opérationnels ou co-opérés, capables d’assurer non seulement la regazéification mais aussi des services logistiques avancés (rechargement, stockage, distribution) via Enagás.
Depuis juin 2022, après l’arrêt des flux gaziers en provenance d’Algérie via le gazoduc Maghreb-Europe, le Maroc reçoit du gaz depuis l’Espagne, grâce à l’inversion du flux de ce même gazoduc, selon Reuters . Cette configuration a placé l’Espagne dans une position de point de passage énergétique pour le Royaume.
Dans le même temps, les ports espagnols, notamment Algeciras, ont développé des activités liées au GNL maritime (bunkering), intégrant le gaz comme carburant de transition dans les flux portuaires. Ce double rôle, énergétique et portuaire, renforce la centralité espagnole sur la Méditerranée occidentale.

3. Tanger-Med : un précédent structurant et stabilisateur
La stratégie portuaire marocaine s’est construite par étapes. Tanger Med constitue le premier jalon pleinement abouti. En 2024, le port a dépassé les 10 millions de conteneurs EVP traités, confirmant son statut de hub maritime majeur .
Mais l’enjeu principal de Tanger Med n’a pas été uniquement portuaire. Le complexe a servi de socle industriel, avec plus de 3 000 hectares de zones d’activités, l’implantation de groupes internationaux, dont Renault, qui emploie plus de 6 000 personnes sur le site de Tanger et la création de dizaines de milliers d’emplois directs et indirects.

Sur le plan diplomatique, le développement de Tanger Med n’a pas été conçu en opposition aux ports espagnols, mais dans une logique de coexistence fonctionnelle sur le détroit de Gibraltar. Cette approche pragmatique a permis de préserver un équilibre économique entre partenaires, y compris dans les phases de tension politique bilatérale.
4. Nador West Med : réduction d’asymétrie et diversification stratégique
Le projet Nador West Med introduit une nouvelle variable dans cet équilibre.
Selon le communiqué du Cabinet Royal, le port disposera, au démarrage, d’une capacité annuelle de 5 millions de conteneurs et de 35 millions de tonnes de vrac, avec un potentiel d’extension significatif. Surtout, il intégrera le premier terminal de gaz naturel liquéfié du Royaume, d’une capacité annuelle annoncée de 5 milliards de m³.
Ce terminal sera relié au réseau gazier existant et s’inscrira dans une stratégie plus large de diversification des approvisionnements énergétiques du Maroc .
Sur le plan géostratégique, l’effet est mesurable :
- le Maroc réduit sa dépendance exclusive aux infrastructures ibériques pour l’accès au GNL
- il acquiert une capacité autonome d’entrée énergétique sur la Méditerranée
- il renforce l’attractivité industrielle de sa façade orientale.

Le calendrier joue un rôle central. Les concessions des terminaux conteneurs sont signées, les infrastructures de base achevées, et les investissements privés confirmés atteignent 20 milliards de dirhams. Les conditions d’exécution sont désormais réunies, ce qui distingue Nador West Med des projets longtemps restés à l’état conceptuel.

5. Dakhla Atlantique : extension du dispositif sur la façade sud
La stratégie maritime marocaine ne se limite pas à la Méditerranée. Le port de Dakhla Atlantique, dont l’ouverture est annoncée à l’horizon 2028, vise une capacité en eaux profondes et une orientation vers les industries lourdes, l’export et, à terme, les filières énergétiques nouvelles, notamment l’hydrogène vert.
Sa localisation dans les provinces du Sud confère à ce projet une dimension politique et stratégique explicite. Il renforce la continuité territoriale et maritime du Royaume, tout en projetant ses capacités logistiques vers l’Atlantique africain.

6. Lecture d’ensemble
Pris isolément, Nador West Med est un projet portuaire et énergétique. Inséré dans la séquence Tanger Med – Nador West Med – Dakhla Atlantique, il devient une brique d’un dispositif maritime multi-façades, combinant :
- hubs de transbordement,
- plateformes industrielles,
- points d’entrée énergétiques,
- et instruments de stabilisation géoéconomique.
Dans un contexte international marqué par la fragmentation des alliances, la politisation de l’énergie et la reconfiguration des chaînes de valeur, le Maroc consolide ainsi une capacité autonome d’intermédiation maritime, sans rupture avec ses partenaires européens, mais avec une réduction progressive des asymétries structurelles.
FICHE COMPARATIVE : TANGER MED / NADOR WEST MED
| Critères | Tanger Med | Nador West Med |
|---|---|---|
| Localisation | Région Tanger-Tétouan-Al Hoceima, détroit de Gibraltar | Région de l’Oriental, façade méditerranéenne orientale |
| Façade maritime | Méditerranée / Atlantique (axe Gibraltar) | Méditerranée |
| Statut | Port en exploitation | Port en phase de lancement opérationnel |
| Mise en service initiale | 2007 (Tanger Med I) | 2026 (prévision) |
| Gouvernance | Tanger Med Port Authority | Société Nador West Med |
| Nature du projet | Complexe portuaire, industriel et logistique intégré | Complexe portuaire, industriel et énergétique intégré |
| Rôle national | Hub portuaire principal du Royaume | Second pilier du système portuaire national |
| Positionnement géographique | Carrefour Europe–Afrique–Amériques | Connexion Méditerranée orientale–Europe du Sud–Maroc |
| Investissement global | > 80 milliards de dirhams (cumulés) | 51 milliards de dirhams |
| Investissements privés | Majoritaires (données cumulées) | 20 milliards de dirhams (confirmés à date) |
INFRASTRUCTURES PORTUAIRES
| Critères | Tanger Med | Nador West Med |
|---|---|---|
| Terminaux à conteneurs | Plusieurs terminaux (APM, TC3, etc.) | 2 terminaux (concessions signées) |
| Capacité conteneurs | ≈ 9 millions EVP/an | 5 millions EVP/an (au démarrage) |
| Capacité vrac | Présente (diversifiée) | 35 millions tonnes/an (démarrage) |
| Extension future | Extensions successives intégrées | Potentiel additionnel planifié |
| Digues | Réalisées (données cumulées) | 5,4 km |
| Quais | Multiples quais spécialisés | 4 km linéaires |
| Postes énergétiques | Oui | 4 postes |
DIMENSION ÉNERGÉTIQUE
| Critères | Tanger Med | Nador West Med |
|---|---|---|
| Terminal GNL | Non | Oui |
| Capacité GNL | — | 5 milliards m³/an |
| Terminal hydrocarbures | Oui | Oui |
| Rôle énergétique | Logistique et approvisionnement | Hub énergétique structurant |
ZONES INDUSTRIELLES & LOGISTIQUES
| Critères | Tanger Med | Nador West Med |
|---|---|---|
| Superficie zones d’activités | > 3 000 ha (Tanger Med Zones) | 700 ha (phase 1) |
| Types d’activités | Automobile, aéronautique, logistique, industrie légère | Industrie, logistique, énergie |
| Présence d’opérateurs internationaux | Élevée | En cours d’installation |
| Intégration industrielle | Avancée | Phase initiale |
EMPLOI & FORMATION
| Critères | Tanger Med | Nador West Med |
|---|---|---|
| Emplois directs et indirects | Plusieurs dizaines de milliers | En phase de projection |
| Programmes de formation | Dispositifs structurés existants | Programmes spécifiques en préparation |
| Insertion locale | Écosystème consolidé | Orientation territoriale affirmée |
HORIZON DE DÉVELOPPEMENT
| Critères | Tanger Med | Nador West Med |
|---|---|---|
| Maturité du projet | Hub international consolidé | Projet en montée en puissance |
| Évolutivité | Forte (extensions successives) | Potentiel additionnel planifié |
| Fonction dans le réseau national | Plateforme principale | Plateforme complémentaire |


