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Trump pensait avoir MBS avec lui. L’Iran a changé la donne

Le prince héritier saoudien a d’abord poussé à affaiblir Téhéran. Puis, face à la puissance de nuisance iranienne, il a privilégié le cessez-le-feu et les priorités vitales de Riyad : sécurité du Golfe, missiles, milices et détroit d’Ormuz

La guerre avec l’Iran a mis à nu les limites de l’entente entre Donald Trump et Mohammed ben Salmane. L’alliance américano-saoudienne conserve ses piliers militaires, énergétiques et financiers, mais l’épisode iranien a installé une méfiance nouvelle à Riyad. Le prince héritier saoudien veut toujours les armes, la protection et la technologie américaines. Il veut aussi garder la maîtrise du risque régional, quitte à tenir tête à Washington lorsque les décisions américaines exposent directement le Golfe.

Selon le New York Times, la tension la plus révélatrice s’est nouée autour du détroit d’Ormuz. Après la fermeture de fait de ce passage stratégique par l’Iran, les États-Unis lancent début mai une opération baptisée Project Freedom, destinée à escorter les navires commerciaux et à sécuriser la navigation pendant un cessez-le-feu fragile. Le Pentagone prévoit alors de mobiliser la puissance navale et aérienne américaine pour dissuader toute attaque iranienne.

L’opération se heurte immédiatement à un refus saoudien. Riyad fait savoir à Washington que les forces américaines ne pourront pas utiliser l’espace aérien du royaume pour escorter les navires dans le détroit d’Ormuz. La décision américaine avait été prise sans concertation suffisante avec les autorités saoudiennes. Pour Mohammed ben Salmane, laisser passer cette mission par le ciel saoudien risquait de relancer les hostilités et d’exposer directement le royaume à des représailles iraniennes.

La réaction américaine est immédiate. Donald Trump appelle MBS le 4 mai, premier jour de l’opération, puis à nouveau les deux jours suivants. JD Vance, Steve Witkoff, Jared Kushner et Marco Rubio mobilisent aussi leurs canaux. Le prince héritier maintient sa ligne. Project Freedom est arrêté en moins de quarante-huit heures.

Cet épisode marque un basculement psychologique dans le Golfe. Pour Riyad, l’Iran a démontré sa capacité à peser sur le détroit d’Ormuz, donc sur l’économie régionale et mondiale. Les Saoudiens redoutent désormais un scénario dans lequel les États-Unis déclenchent une escalade, puis cherchent une sortie diplomatique en laissant les monarchies du Golfe absorber les représailles iraniennes.

Le précédent de 2019 pèse lourd dans la lecture saoudienne. Le 14 septembre, des drones et des missiles de croisière frappent deux sites stratégiques de Saudi Aramco dans l’est du royaume : le complexe d’Abqaiq, centre névralgique du traitement du brut saoudien, et le champ pétrolier de Khurais. L’attaque retire temporairement 5,7 millions de barils par jour du marché, soit plus de la moitié de la production saoudienne et environ 5 % de l’offre mondiale. Les Houthis revendiquent l’opération, tandis que Washington et Riyad pointent la responsabilité de l’Iran, que Téhéran rejette. Malgré la gravité de l’attaque, les États-Unis ne ripostent pas militairement contre l’Iran. Donald Trump évoque d’abord une Amérique «locked and loaded», puis privilégie les sanctions, le renforcement des défenses saoudiennes et l’envoi de troupes dans le Golfe. À Riyad, cet épisode installe une leçon durable : la puissance américaine reste déterminante, mais son engagement dépend du calcul politique de la Maison-Blanche.

La position saoudienne pendant la guerre a suivi une ligne plus complexe qu’un simple alignement sur Washington. Riyad a apporté un soutien militaire et diplomatique aux États-Unis après les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran du 28 février. Le royaume a aussi été visé par des attaques iraniennes. Dans le même temps, il a cherché à limiter les risques d’embrasement sur son territoire.

Le New York Times rapporte que MBS avait alerté Donald Trump sur les dangers d’une guerre avant le déclenchement du conflit. Selon des personnes briefées par des responsables américains, il aurait ensuite poussé le président américain à poursuivre les frappes pour affaiblir lourdement le pouvoir iranien. Riyad conteste cette version. Lorsque la capacité de résistance de l’Iran est apparue plus nettement, le prince héritier a privilégié une sortie négociée.

L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont également mené, selon le journal, des attaques secrètes de représailles contre l’Iran à un moment du conflit. MBS se serait toutefois montré moins porté vers l’escalade que le dirigeant émirati. À l’inverse, il a adopté une ligne plus offensive que le Qatar et Oman, deux pays jouant un rôle de courroie diplomatique entre Washington et Téhéran.

La divergence entre Washington et Riyad tient surtout à la hiérarchie des priorités. Pour l’administration Trump, le dossier nucléaire iranien reste le cœur de la négociation. Pour l’Arabie saoudite, les menaces les plus immédiates sont le contrôle iranien sur Ormuz, les missiles balistiques et le réseau de milices soutenues par Téhéran. Le cessez-le-feu annoncé le 14 juin ouvre une piste diplomatique, mais il laisse en suspens les sujets qui touchent directement la sécurité du Golfe.

Le document préliminaire mentionné par le New York Times reconnaît une forme de contrôle iranien sur le détroit d’Ormuz et prévoit que l’Iran et Oman puissent discuter d’un mode d’administration. À terme, cette architecture pourrait ouvrir la voie à des frais ou péages sur le passage maritime. Pour Riyad, ce point donne à Téhéran un levier durable sur les flux énergétiques et commerciaux.

Le texte préliminaire laisse aussi de côté deux préoccupations majeures des Saoudiens : les missiles balistiques iraniens et les milices régionales. Il maintient une autre incertitude : la capacité de Donald Trump à obtenir un accord nucléaire plus large avec Téhéran. Le précédent de 2018 pèse encore. Cette année-là, Trump avait retiré les États-Unis de l’accord conclu sous Barack Obama, ouvrant la voie à une reprise de l’enrichissement iranien à des niveaux plus élevés.

Officiellement, Riyad salue l’accord préliminaire avec l’Iran. Le 18 juin, à Vienne, le ministre saoudien des Affaires étrangères, le prince Faisal ben Farhan, a présenté le mémorandum comme une base utile pour mettre fin au conflit et traiter les dossiers en suspens, en premier lieu le nucléaire. En coulisses, l’attitude saoudienne reste prudente. Le royaume observe l’application de l’accord et garde ses réserves sur une éventuelle contribution financière à la reconstruction de l’Iran, évoquée dans le document avec la participation des États-Unis et de partenaires régionaux.

Les signaux politiques entre Washington et Riyad se sont aussi détériorés. Pendant la guerre, Donald Trump a publiquement rabaissé MBS lors d’un forum d’investissement à Miami organisé par l’Arabie saoudite, suggérant que le prince héritier avait sous-estimé sa détermination. Le propos a marqué une rupture de ton avec l’image d’une relation personnelle fluide entre les deux hommes.

Autre signe de froid diplomatique : lors de sa tournée dans le Golfe, Marco Rubio s’est rendu à Bahreïn, au Koweït et aux Émirats arabes unis, en évitant l’Arabie saoudite. À Bahreïn, les diplomates du Conseil de coopération du Golfe ont exprimé leurs préoccupations sur la sécurité régionale. Le ministre saoudien Faisal ben Farhan a eu un entretien séparé avec Rubio. Le secrétaire d’État américain a assuré que l’alliance avait été testée par les événements récents et qu’elle avait tenu. Le message officiel cherchait à rassurer. L’itinéraire racontait une relation plus tendue.

La coopération américano-saoudienne continue pourtant d’avancer sur plusieurs dossiers. Washington et Riyad discutent depuis des mois du lancement d’un programme nucléaire civil saoudien, après un accord conclu l’année précédente. L’administration Trump pourrait présenter prochainement un plan au Congrès. Ce projet suscite des réserves chez certains parlementaires américains et responsables israéliens, inquiets d’une possible ambition nucléaire militaire saoudienne à long terme.

Les deux pays travaillent aussi sur des routes terrestres capables de contourner le détroit d’Ormuz, afin de réduire la vulnérabilité logistique du royaume. L’Arabie saoudite reste par ailleurs le premier acheteur d’armes américaines. La relation personnelle conserve également ses relais. Jared Kushner garde un accès privilégié à Riyad malgré l’absence de fonction officielle. Son fonds a reçu un investissement de 2 milliards de dollars d’un véhicule dirigé par MBS, ce qui maintient un canal politique et financier direct avec le prince héritier.

Mais Riyad veut désormais élargir ses marges. La visite de Faisal ben Farhan en Chine, au moment où Washington négocie avec l’Iran, illustre cette diversification. Pékin avait déjà parrainé le rapprochement entre Riyad et Téhéran en 2023. La Chine offre désormais un canal de discussion utile avec l’Iran, un partenaire économique majeur et un contrepoids diplomatique à l’imprévisibilité américaine.

L’Arabie saoudite parle aussi directement avec l’Iran sur les sujets qui touchent sa sécurité : Ormuz, missiles, milices, désescalade régionale. Elle consolide en parallèle ses liens avec le Pakistan, entretient les canaux omanais et garde Washington comme partenaire militaire central. Cette diplomatie répond à une logique simple : multiplier les garanties, réduire l’exposition du territoire saoudien et empêcher qu’un affrontement américano-iranien se transforme en guerre du Golfe.

La guerre avec l’Iran a replacé la relation Trump-MBS dans une réalité plus dure. L’Arabie saoudite demeure un allié stratégique des États-Unis, mais elle agit désormais comme une puissance qui négocie chaque risque, chaque engagement et chaque usage de son territoire. MBS veut les bénéfices du partenariat américain tout en gardant la conduite de la sécurité régionale saoudienne. C’est le nouveau cœur du rapport de force entre Riyad et la Maison-Blanche.

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