La mise au point d’Abdelilah Benkiran n’a pas refermé la polémique. Après ses propos demandant à Saad Dine El Otmani de « rester chez lui », plusieurs voix issues de la famille du PJD prennent désormais la défense de l’ancien chef du gouvernement. Mohamed Yatim livre une longue plaidoirie politique et institutionnelle en faveur de son ancien compagnon de parti. Hassan Abbassi, ancien proche collaborateur d’El Otmani, choisit une riposte autrement plus brutale et assure que Benkiran aurait lui aussi signé «des dix doigts» l’accord de décembre 2020 s’il avait été à sa place.
Alors que Saad Dine El Otmani poursuit à Istanbul un agenda essentiellement académique, loin de la controverse et sans y répondre publiquement, la polémique déclenchée au Maroc par les propos d’Abdelilah Benkirane continue, elle, de prendre de l’ampleur. Après deux jours de participation au XIIIᵉ Congrès international consacré à Bediüzzaman Said Nursi, réunissant universitaires et experts de plus de 60 pays, l’ancien chef du gouvernement a enchaîné avec un colloque international consacré à Al-Harith Al-Muhasibi, où il a prononcé la conférence inaugurale sur « le sens et l’examen de conscience chez Al-Muhasibi, à la lumière des concepts contemporains de santé mentale ».
Au Maroc, a défense de Saad Dine El Otmani commence à s’organiser.
Au lendemain des propos d’Abdelilah Benkiran à Nouaceur et de la polémique qu’ils ont provoquée, Mohamed Yatim a publié une longue prise de position sur Facebook pour défendre l’ancien chef du gouvernement.
Une intervention particulièrement significative venant d’une figure historique du Parti de la justice et du développement, qui prend soin, dès les premières lignes, de ne pas transformer son désaccord avec Benkiran en rupture personnelle.
Yatim parle d’une « parole d’équité » en faveur d’El Otmani, tout en précisant qu’elle ne remet pas en cause, selon lui, la stature d’Abdelilah Benkiran ni « son courage à dire la vérité ».
Mais la précaution s’arrête là.
Sur le fond, Mohamed Yatim conteste directement la sortie du secrétaire général du PJD.
Yatim refuse qu’El Otmani porte seul le poids de la signature de normalisation avec Israël
Le premier désaccord porte sur la décision de Benkiran de rappeler publiquement la signature, par Saad Dine El Otmani, de la déclaration tripartite de décembre 2020 ayant accompagné la reprise des relations entre le Maroc et Israël.
Pour Mohamed Yatim, « Le fait de remettre sur la table la signature par le Dr El Otmani de l’accord de normalisation avec l’entité sioniste n’était pas opportun ».
L’ancien ministre refuse surtout ce qu’il perçoit comme une tentative de faire porter à El Otmani la responsabilité politique de cette décision de l’Etat marocain.
Il juge également regrettable que les propos de Benkiran puissent être compris comme une volonté de limiter les activités publiques d’El Otmani.
Yatim rappelle que l’ancien chef du gouvernement est un universitaire, un intellectuel et un acteur historique de la mouvance islamiste marocaine, sollicité au Maroc comme à l’étranger.
Surtout, écrit-il, depuis son départ de la direction du parti, El Otmani n’aurait jamais contesté la légitimité de la direction actuelle, attaqué une décision du PJD ou cherché à se repositionner contre Benkirane.
Il estime donc injustifié de lui reprocher aujourd’hui de « perturber » ses anciens camarades.
Mohamed Yatim développe ensuite longuement sa lecture de la cérémonie de signature de la déclaration conjointe Maroc–États-Unis–Israël, actant la reprise des relations entre Rabat et Tel-Aviv.
Il rappelle que le secrétariat général du PJD, alors présidé par Saad Dine El Otmani, avait exprimé son rejet de ce qu’il qualifie d’« infiltration normalisatrice », tout comme le Conseil national du parti.
Puis il livre son interprétation personnelle des circonstances de la signature.

Selon Yatim, les images de la cérémonie laissaient apparaître un Saad Dine El Otmani extrêmement embarrassé et donnent, à ses yeux, l’impression qu’il n’avait pas nécessairement connaissance à l’avance de l’ensemble du document qu’il lui était demandé de signer.
Il va plus loin : il dit ne pas imaginer qu’un secrétaire général du PJD, ou d’un autre parti, placé dans les mêmes circonstances aurait refusé de répondre à une convocation du Cabinet royal pour assister à la cérémonie, puis annoncé publiquement son refus de signer.
Pour Yatim, présenter la signature de l’accord comme une décision personnelle d’El Otmani revient à lui faire endosser une responsabilité qui dépasse la sienne.
L’argument constitutionnel
Mohamed Yatim convoque également la Constitution.
Il cite précisément son article 55, qui dispose que le Roi « signe et ratifie les traités », certaines catégories de traités devant auparavant être approuvées par la loi.
Yatim en tire une lecture politique : les grandes orientations diplomatiques relèvent des prérogatives souveraines de l’État et la présence d’El Otmani à la cérémonie doit, selon lui, être comprise dans ce cadre institutionnel.
Il avance ensuite sa propre hypothèse protocolaire : le choix du chef du gouvernement comme signataire aurait permis, selon son analyse, de résoudre la question du niveau de représentation lors de la signature de la déclaration.
« Revenir fouiller la question de la signature d’El Otmani […] ne sert à rien et revient à faire revenir les aiguilles de l’horloge en arrière », écrit-il en substance.
Il rappelle également qu’une importante délégation du Hamas conduite par Khaled Mechaal avait été reçue au Maroc après la reprise des relations avec Israël.
Pour Yatim, cet épisode illustrait déjà la complexité de la position marocaine : reprise des relations avec Israël d’un côté, maintien de canaux politiques avec le mouvement palestinien de l’autre.
Il rappelle sa présence depuis les premières étapes de la mouvance islamiste marocaine, son rôle dans les différentes structures qui ont précédé ou accompagné l’émergence du PJD, son compagnonnage avec Abdelkrim Al-Khatib et Abdellah Baha, ainsi que son activité intellectuelle après son départ du gouvernement.
Hassan Abbassi : « Benkirane aurait signé des dix doigts »
La deuxième défense est d’une tout autre nature.
Hassan Abbassi, qui a travaillé aux côtés de Saad Dine El Otmani lorsqu’il était aux Affaires étrangères, a publié une vidéo particulièrement virulente contre Abdelilah Benkirane, avant de la retirer quelques minutes plus tard.
Là où Mohamed Yatim cherche à préserver les équilibres internes du parti, Abbassi ne prend pratiquement aucune précaution.
Il assure d’abord qu’El Otmani ne répondra probablement pas lui-même aux attaques de Benkirane, estimant qu’il ne se laissera pas entraîner sur ce terrain.
Puis il attaque directement le secrétaire général du PJD, qu’il accuse d’avoir contribué à fragiliser le parti et à détériorer ses équilibres internes.
Mais c’est sur la signature des accords d’Abraham que sa riposte devient la plus virulente.
Pour Hassan Abbassi, reprocher aujourd’hui à El Otmani d’avoir signé le document relatif à la reprise des relations avec Israël relève d’une profonde contradiction.
Son argument est simple : si Abdelilah Benkirane avait été chef du gouvernement à ce moment-là, il aurait signé lui aussi.
Et Abbassi choisit une formule sans ambiguïté :
Benkirane aurait signé « des dix doigts ».
El Abbassi rejoint Yatim sur ce point : aucun chef du gouvernement placé dans les mêmes circonstances institutionnelles n’aurait, selon lui, pu refuser d’apposer sa signature.
Le procès d’El Otmani se transforme en procès des années PJD
Abbassi profite également de sa vidéo pour rouvrir une succession de contentieux remontant aux dernières années du gouvernement Benkirane, au blocage politique ayant suivi les législatives de 2016 et à la nomination d’El Otmani en 2017.
Selon son récit, El Otmani aurait à plusieurs reprises choisi de ne pas entrer publiquement en confrontation avec Benkirane, y compris lorsque leurs relations étaient difficiles.
Il accuse au contraire Benkirane d’avoir progressivement personnalisé les désaccords internes et de n’avoir jamais réellement accepté certaines décisions prises par les institutions du parti après son départ de la primature.


