Amzazi ouvre les portes des universités marocaines au très controversé équipementier télécom chinois Huawei

Le jour même où le Pentagone américain épingle Huawei en le déclarant être sous le contrôle de l’armée chinoise, notre ministre de l’Education nationale, de la formation professionnelle, de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, Saaïd Amzazi, reçoit en grandes pompes le Directeur Général de Huawei Technologies, Zhao Guohui pour lui dérouler le tapis rouge devant des portes grandes ouvertes des universités marocaines, afin d’y installer, entre autres, un système d’éducation cloud dont les serveurs sont hébergés en Chine.

Le gouvernement marocain, à travers son porte parole, a-t-il officiellement décidé de choisir le camps chinois malgré les pressions de l’administration Trump? Ou s’agit-il d’une énième preuve de la déliquescence du gouvernement Saad Eddine El Otmani qui n’arrête pas de briller par son cafouillage et son manque de cohérence laissant les départements ministériels proies faciles aux lobbies économiques et politiques?

L’autre danger d’un gouvernement aussi faible que celui de Saad Eddine El Otmani c’est qu’il ouvre l’appétit aux lobbies pour arracher une loi, un appel d’offre ou une position géopolitique. Le phénomène a été constaté au ministère de la Santé au sujet des équipements médicaux puis plus récemment concernant le projet d’amendement de l’article 29 de la loi 17.04 régissant la prescription du médicament générique.


Mercredi dernier, le porte-parole du gouvernement en sa qualité de ministre de l’Education nationale, de la formation professionnelle, de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique a publié un communiqué sur sa page Facebook, repris par l’agence de presse gouvernementale MAP, dans lequel il annonce fièrement avoir tenu un point d’étape sur l’avancement de la coopération avec Huawei Technologies.

Le ministre Amzazi nous informe «qu’en présence du directeur général de Huawei Technologies, Zhao Guohui, lundi à Rabat, la lumière a été jetée sur les 14 ICT Academy installés dans les Universités, les 700 étudiants et les quelque 90 enseignants-chercheurs formés».

Il nous apprend également que «43 stagiaires issus des universités ont été retenus chez Huawei, après 35 roadshows dans 17 établissements universitaires qui ont donné lieu à la présélection de 2.000 étudiants. (Imaginez la data collectée!)

Après cette mise en bouche censée nous rassurer sur le sérieux et l’engagement de Huawei, la MAP va nous développer l’argumentaire «Relations Publiques» du géant chinois et nous expliquer son engagement social au Maroc et sa contribution à la lutte contre les effets de la pandémie. Un argumentaire qui bien évidement va contenir l’acronyme magique : «5G».

«Par ailleurs, dans le cadre du lancement du processus d’enseignement à distance, à la lumière de la propagation de la Covid-19, Huawei ICT Academy Maroc a lancé la campagne “GO Digital” de formation des étudiants à distance, a relevé Huawei Technologies dans un communiqué.» écrit l’agence gouvernementale.

«Ainsi, différents outils ont été déployés, notamment le site de l’académie, des groupes Facebook, des échanges avec les enseignants ou encore des Moocs.» poursuit la même source.

«En outre, et compte tenu de la situation particulière liée à la Covid-19, Huawei a également renforcé son programme de formations certifiantes pour les enseignants, explique l’entreprise chinoise, précisant que 81 formations ont été organisées pour la période allant d’avril à novembre 2020»…. Battement de tambour … : «Ainsi, pour le mois de juin, 44 enseignants ont été formés en 5G, 20 en Cloud Computing, 20 en Cloud Service et 6 en sécurité, conclut le communiqué», conclut la MAP.

Rencontre avec le ministre, post Facebook, dépêche MAP, photos à l’appui, la ou le responsable relations publiques de Huwaei peut demander une augmentation à Xi Jinping.

Contexte géopolitique

Le monde vit depuis le deuxième mandat de Barack Obama le début d’une guerre froide qui ne dit pas son nom. Une rivalité stratégique entre la superpuissance mondiale, les États-unis et l’outsider, la Chine.

Avec l’arrivée de Donald Trump l’affrontement est monté d’un cran. Le nouveau locataire de la Maison blanche va enchainer déclarations de guerre commerciale et pressions médiatiques.

En difficulté depuis l’éclatement de la pandémie du Covid-19, Trump va faire de la dénonciation de la Chine son principal argument électoral pour la présidentielle de novembre prochain. Il va également pousser son administration à exiger de l’ensemble de ses partenaires dans le monde de se prononcer officiellement sur le camps qu’ils vont choisir : Washington ou Pékin.

Mais la pandémie du Coronavirus semble avoir joué en faveur de la Chine. En effet, la crise économique majeure qui se profile et l’accélération du virage digital imposé par la propagande de l’industrie #StayHome, ont rendu les gouvernements peu chauds à signer un chèque en blanc à Washington. Surtout qu’elle persiste et signe qu’elle était décidée à prioriser le «Make America Great Again» au dépens de la coopération internationale.

Toutefois une dépendance technologique forte à la Chine, la 5G par exemple, couplée à la dépendance industrielle actuelle représentent une menace réelle à l’ensemble des économies du globe. Les gouvernements sont tiraillés entre l’apport évident de la 5G et d’autres équipements chinois sur la croissance mondiale et les risques de cyber-conflictualité et de guerre de l’information.

Dans le cadre de cette lutte, le Pentagon va pousser le bouchon encore plus loin en déclarant, ce mercredi, que Huawei et quatre autres sociétés chinoises avaient des liens directs avec l’armée chinoise. Washington va officiellement soupçonner l’entreprise de télécommunications d’espionnage au profit des autorités chinoises.

Au Canada par exemple, les dénonciations ont fusé dès la publication de l’information. Un ancien agent du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), s’est confié à la presse de son pays pour fustiger son gouvernement : « Le gouvernement canadien est coupable de n’avoir jamais sensibilisé le secteur privé aux dangers des vols d’informations que font régulièrement les Chinois», a-t-il déclaré.

« Est-ce que le réseau wifi du train et les caméras auront des portes cachées pour épier les passagers ? C’est une opportunité en or pour les services secrets chinois », a prévenu un autre spécialiste en cybersécurité Steve Waterhouse, réagissant au marché gagné par le fabricant chinois CRRC pour la livraison de wagons de trains.

En Europe, la Belgique a annoncé le jour même, sans la nommer, que Huawei sera exclue du cœur de notre futur réseau 5G. Sachant qu’en janvier 2019, l’Union Européenne avait mis en place une « boîte à outils » devant permettre aux États membres de poser les bons choix « dans les meilleures conditions de sécurité possible » en matière de 5G.

L’inquiétude s’étend aussi aux universités désormais identifiées aux États-unis comme un maillon faible de la sécurité nationale. « L’utilisation de collecteurs non traditionnels, en particulier dans le milieu universitaire – qu’il s’agisse de professeurs, de scientifiques ou d’étudiants – se retrouve dans presque tous les bureaux locaux du FBI », a déclaré le directeur du FBI, Christopher Wray, lors d’une audience du Comité sénatorial du renseignement en 2019.

Qu’en est-il du Maroc ?

Rabat a choisi de gérer avec prudence sa relation avec Pékin. Au moment où les relations diplomatiques et la coopération militaire ses sont renforcées avec Washington, les autorités marocaines ont décidé de ne pas intervenir dans les décisions des opérateurs économiques privés tout en gardant la bonne distance écologique qui s’avère être salutaire.

Sur la 5G par exemple le secteur privé à l’image des opérateurs télécoms ont annoncé depuis plusieurs mois être prêts pour adopter la technologie chinoise.

Concernant les acteurs publics, l’investissement dans la technologie Huawei n’est pas encore tranchée. Le cas de l’Administration des Douanes et Impôts Indirects est très parlant. En effet, même si elle a déjà opéré des tests pour adopter la technologie 5G pour profiter des économies et de la valeur ajoutée que pourrait lui procurer la mise en oeuvre de l’internet des objets, la décision finale sera politique. Huawei compte pour faire pencher la balance en sa faveur et se positionner sur les grands chantiers de transformation digitale du Royaume sur son partenaire Said Rkaibi, patron de MedTech Group, d’Omnidata et de Dial Technologies qui distribue dans depuis 2017 ses outils de vidéosurveillance.

Notons aussi que les grands projets chinois annoncés en grandes pompes n’ont pas encore vu le jour. On peut en citer, la Cité Mohammed VI Tanger Tech et la deuxième ligne à grande vitesse Marrakech-Agadir.

C’est dans ce contexte national et international particulièrement tendu et complexe que le porte-parole du gouvernement, qui jouit d’une bonne presse malgré un démarrage difficile, s’affiche et défend Huawei Technologies, objet de toutes les controverses.

Huawei a pour sa part réussi à marquer un point face à un Trump déchainé, en publiant son communiqué dans le fil des dépêches de l’agence de presse gouvernementale, MAP, le mercredi, le jour où elle est attaquée par le Pentagon. Sachant que la réunion avec Amzazi s’est déroulée deux jours plutôt.

Est-ce que Amzazi est dans son rôle ? Oui dirait-on. N’ayant aucun background politique, ni d’affiliation partisane et ne recevant aucune note, ni recommandation, ni de son Chef de gouvernement ni de son collègue aux affaires étrangères, oui il est tout à fait dans son rôle de ministre de trouver des solutions pour un secteur sinistré tel que l’Éducation.

Toutefois, comment a-t-il pu trouver du temps pour un sujet aussi peu prioritaire, à quelques jours des épreuves du bac ?

Pourquoi Driss Ouaouicha, ministre délégué chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, n’a pas assisté à la réunion alors qu’il est le premier concerné ? Américanophile, serait-il en désaccord avec son ministre sur le projet Huawei ICT Academy Maroc ?

Malheureusement il est peu probable qu’on sache davantage sur ce sujet. La communication n’est pas le fort de ce gouvernement et le parlement censé contrôler l’action gouvernementale ne joue plus son rôle depuis bien longtemps.

Vivement le changement!

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