Argent public et vie partisane : la Cour des comptes secoue les états-majors politiques

Chaque année, l’État injecte des dizaines de millions de dirhams dans les caisses des partis politiques, censés être les piliers de la démocratie représentative. Mais à la lecture du dernier rapport de la Cour des comptes, c’est un autre visage du paysage partisan marocain qui se dessine : celui d’un système sous perfusion publique, rongé par l’opacité, le désordre comptable et l’incapacité à se structurer.

Contexte : un rapport constitutionnel, miroir comptable implacable à l’aube des élections de 2026

Publié le 27 mai 2025 par le Conseil supérieur des comptes, sous la présidence de Zineb El Adaoui, ce rapport s’inscrit dans le cadre des dispositions de l’article 147 de la Constitution et de l’article 44 de la loi organique relative aux partis politiques, qui confèrent à la Cour la mission de contrôle du financement public des formations politiques.


Le document dresse un bilan complet des comptes des partis politiques pour l’année 2023, en évaluant leur conformité comptable, l’usage des subventions publiques, le respect des règles de transparence, et l’exécution des recommandations précédentes.

Cette publication intervient à un moment stratégique : les partis politiques, déjà en ordre de marche pour les élections législatives prévues en septembre 2026, se retrouvent confrontés à un miroir comptable implacable. Ce rapport rappelle que la conquête du suffrage universel ne peut se faire sans exemplarité dans la gestion des deniers publics.

Un système sous perfusion publique, mais opaque

L’année 2023 confirme la dépendance financière des partis politiques marocains à la subvention étatique. Sur les 104,97 millions de dirhams de ressources déclarées, 58 % proviennent de l’État, soit un financement public en hausse par rapport à 2022. Pourtant, seuls 17 partis sur 33 ont perçu un soutien officiel, les autres n’ayant pas satisfait aux conditions d’éligibilité.

Le constat est saisissant : 92 % des ressources sont concentrées entre les mains de 9 partis. En tête, le RNI (38,6 MDH), suivi de l’Istiqlal (17,8 MDH) et du PAM (14,6 MDH). À l’autre extrémité du spectre, quatre formations n’ont déclaré aucune ressource.

Chiffres clés

IndicateurValeur
Total ressources déclarées104,97 MDH
Part financement public58 % (60,48 MDH)
Dépenses totales déclarées91,37 MDH
Part des frais de gestion92,35 % (84,39 MDH)
Part de 9 partis dans les ressources92 %
Restitutions effectuées (2022–2025)35,91 MDH (24 partis)
Montants encore dus au Trésor21,96 MDH (15 partis)
Parti politiqueRessources déclarées
(en MDH)
% du total national
RNI38,6936,86 %
PI17,8016,96 %
PAM14,6713,98 %
USFP6,185,89 %
PJD4,984,74 %
PPS4,804,57 %
FGD3,313,15 %
UC3,303,14 %
MP3,243,09 %
Total (9 partis)96,9792,38 %

Les dépenses : entre gestion rigoureuse et zones grises

Les 91,37 MDH de dépenses enregistrées en 2023 sont, pour l’essentiel, absorbées par la gestion courante (salaires, locations, fonctionnement), représentant 92,35 % du total. Mais derrière cette façade budgétaire, la Cour relève des insuffisances de justification sur 6,27 % des montants dépensés.

Parmi les irrégularités :

  • 3,4 MDH de salaires sans pièces justificatives (6 partis),
  • 600 kDH de loyers non appuyés de quittances (6 partis),
  • Des dépenses courantes non documentées représentant jusqu’à 90 % des charges chez certains petits partis,
  • Et des factures floues ou non libellées au nom du parti.

Ressources propres : des anomalies persistantes

Le rapport pointe également 1,72 million de dirhams de ressources irrégulières dans 8 partis, dont :

  • 865 900 DH encaissés en espèces au-delà du plafond légal (10 000 DH),
  • 853 000 DH non accompagnés de justificatifs.

Des noms apparaissent : le PJD cumule à lui seul plus de 550 000 DH non justifiés. Le Parti de l’Équité, le PND ou encore le PCI sont épinglés pour des flux en espèces en violation directe de la loi.

Synthese PP FR 28 Avril 2025

La question qui fâche : les fonds à restituer

C’est l’un des volets les plus sensibles du rapport : 15 partis n’ont pas restitué un total de 21,96 millions de dirhams de subventions publiques jugées indues, non utilisées, ou non justifiées. Certains n’ont rien restitué depuis des années, malgré les rappels annuels de la Cour.

Les plus mauvais élèves :
PartiMontant non restitué
PI (Istiqlal)11,47 MDH
MP (Mouvement Populaire)5,39 MDH
MDS1,56 MDH
PDN942 kDH
PML301 kDH
Les plus vertueux :
PartiTotal restitué
RNI12,26 MDH
PJD9,18 MDH
UC2,38 MDH
USFP425 kDH
PAM310 kDH

Ce différentiel révèle une ligne de fracture entre les partis qui prennent la conformité au sérieux… et ceux qui s’en affranchissent systématiquement.

Indicateurs de performance relatifs à la restitution des montants du soutien non utilisé ou non justifié, (jusqu’à fin mars 2025)
Parti politiqueMontants
non restitués
Total
restitué
Parti du Rassemblement National des Indépendants012 268 867,35
Parti de la Justice et du Développement09 179 348,67
Parti de l’Istiqlal11 468 643,636 272 778,05
Parti de l’Union Constitutionnelle02 385 642,29
Parti du Progrès et du Socialisme310 320,211 655 709,84
Parti Marocain Libéral301 027,49771 418,10
Parti de la Réforme et du Développement713 141,18749 960,34
Parti de l’Union Socialiste des Forces Populaires0425 381,61
Parti Al Amal0418 889,00
Parti Authenticité et Modernité0310 158,51
Parti du Front des Forces Démocratiques0287 778,47
Parti de la Liberté et de la Justice Sociale0241 272,23
Parti des Néo-Démocrates0209 606,19
Parti de l’Environnement et du Développement Durable109 185,27197 592,84
Parti de l’Unité et de la Démocratie115 429,35141 515,15
Parti du Congrès National Ittihadi081 994,11
Parti Marocain des Verts264 044,7780 000,00
Parti de l’Action066 094,82
Parti de l’Avant-garde Démocratique et Sociale061 064,19
Parti du Mouvement Populaire5 397 080,0058 550,18
Parti de la Choura et de l’Istiqlal027 174,21
Parti du Centre Social012 952,23
Parti de la Société Démocratique411 450,3311 315,77
Parti Socialiste Unifié03 294,36
Parti du Mouvement Démocratique et Social1 562 962,340
Parti de l’Équité66 034,770
Parti Démocrate National942 193,700
Parti Annahda35 366,150
Parti de la Renaissance et de la Vertu23 610,380
Parti Al Ahd Addimocrati240 000,000
Total21 960 489,5735 918 358,51

Une gouvernance encore lacunaire

Malgré des progrès sur la qualité comptable, la gouvernance interne des partis reste souvent artisanale:

  • 6 partis n’ont aucun salarié.
  • 8 recourent à des bénévoles pour des fonctions administratives ou financières.
  • Seuls 2 partis ont mis en place des programmes de formation continue.

La Cour dénonce également une absence de procédures internes, une faible traçabilité du patrimoine, et des budgets non formellement adoptés par les organes décisionnels de nombreux partis.

Médias partisans : une zone grise dans la gouvernance

Six partis ont déclaré détenir sept sociétés actives dans les domaines du journalisme, de l’édition et de l’impression. Ces structures servent souvent de bras médiatiques, mais leur gouvernance soulève des interrogations :

  • Faible transparence : peu d’éléments sont fournis sur les liens juridiques et financiers entre le parti et ses entités médiatiques.
  • Absence de contrôle interne : un seul parti a déclaré exercer un suivi régulier de la gestion de ses médias via une commission financière interne.

Ce que la Cour recommande

La Cour des comptes appelle à un sursaut collectif :

  • Production des comptes dans les délais et appuyés par des experts-comptables,
  • Restitution des fonds dus au Trésor,
  • Mise en place de systèmes comptables fiables et centralisés,
  • Et harmonisation du cadre réglementaire avec les réalités opérationnelles.

Elle suggère par ailleurs au ministère de l’Intérieur d’intensifier l’accompagnement technique des formations politiques, notamment via la mise en place d’un système d’information comptable commun.

Une alerte sur la santé réelle du système partisan

Ce rapport dresse un constat préoccupant : un paysage partisan déséquilibré, où seuls quelques partis structurés accaparent les ressources et les respectent, pendant que le reste navigue à vue, sans cadre ni responsabilité.

Au-delà des chiffres, ce rapport pose une question fondamentale : comment bâtir une démocratie solide avec des partis faibles dans leur gouvernance, opaques dans leurs comptes et inégaux devant la loi ?

Alors que les échéances de 2026 s’annoncent cruciales, l’intégrité financière des partis devient un enjeu de confiance civique autant qu’un impératif institutionnel.

La démocratie ne peut pas s’incarner dans des partis qui n’ont ni comptes, ni comptables, ni comptes à rendre.

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