Jing Ning : Le Maroc a un marché haut de gamme qui peut accueillir les industries chinoises

En marge d’une conférence des experts préparatoire du 6ème sommet du Forum de coopération sino-africain (FOCAC), co-organisée, le mardi 6 mars à Rabat, par l’Institut Amadeus avec l’ambassade de Chine , le conseiller économique et commercial de la représentation diplomatique au Maroc, Jing Ning, a accordé à le1.ma une grande interview pour faire le point sur ce séminaire, les relations bilatérales entre les deux pays dans le cadre du partenariat stratégique, le rôle de la Chine en Afrique et bien d’autres questions.


Le1.ma : Monsieur Jing Ning, vous participez ce mardi 6 mars à la conférence préparatoire des experts en vue du prochain sixième sommet prévu l’automne prochain à Pékin. D’abord, pouvez-vous nous faire un bilan des précédents ?


Jing Ning : Je pense que les précédents sommets du FOCAC ont été très réussis et particulièrement celui tenu à Johannesburg en décembre 2015. A cette occasion, le gouvernement chinois avait annoncé 10 projets majeurs de plans de coopération avec des pays africains couvrant 10 secteurs clés, et nous sommes très heureux de voir ce type de coopération consolidé au cours des dernières décennies et surtout depuis l’an 2000 avec l’établissement du FOCAC.

Le1.ma : Quels sont ces secteurs clés auxquels vous avez fait allusion ?

Jing Ning : Nous parlons de l’industrie, des infrastructures, de la modernisation de l’agriculture, le commerce, la santé, le bien-être, la paix et la sécurité.

La Chine a formé 150 mille personnes issues de plusieurs pays africains

Le1.ma : Dans quelle mesure ces projets ont été réalisés ?

Jing Ning : Durant les deux dernières années, le gouvernement chinois en collaboration avec ses homologues africains ont coopéré pour la mise en œuvre de ces plans à l’occasion de la tenue du Sommet de Johannesbourg. J’ai eu quelques informations relevant des ministères chinois concernés par ces projets faisant état que tous les projets ont été menés à bien. Il faut dire que deux ans de coopération économique ne constituent pas une très longue période. Certains projets exigent beaucoup plus de temps pour discuter du mode et des détails mais vous savez que le gouvernement chinois fournit un grand soutien financier pour la coopération.

Le1.ma : Qu’en est-il de cette enveloppe financière ?

Jing Ning : Lors du sommet de Johannesburg, le gouvernement chinois avait annoncé le montant de 60 milliards de dollars américains de soutien financier. Certains projets ont bénéficié de cette enveloppe tels que le projet de chemins de fer reliant Addis Abeba à Djibouti ou bien le réseau ferroviaire reliant Mombassa à Nairobi au Kenya. Ce volet du réseau ferroviaire aidera les pays enclavés à avoir un accès plus facile aux ports pour leurs exportations. Aussi, la Chine a formé 150 milles personnes issues différents milieux pour les pays africains.

Le1.ma : Qu’en est-il des échanges économiques et commerciaux entre la Chine et l’Afrique ?

Jing Ning : En termes d’échanges commerciaux, je pense que la Chine est un marché ouvert au monde entier. De ce fait, les entreprises africaines auront davantage de partie à exporter vers la Chine.

Le1.ma : Quels types de produits l’Afrique pourrait exporter vers la Chine ?

Jing Ning : Des produits minéraux et d’agriculture, etc.

Le1.ma : Vous voulez dire des matières premières ?

Jing Ning : Pas uniquement des matières premières. Certaines autres traitées et exportées vers la Chine.

Le1.ma : Une sorte de plus value ?

Jing Ning : Oui, une valeur ajoutée à travers la coopération. On trouve également des produits agricoles et même certains produits électroniques fabriqués au Maroc ou bien en Afrique du Sud qui ont été exportés vers la Chine. Il ya également le textile et l’habillement. Vous savez, il ya certaines entreprises qui vendent du textile et de l’habillement à la Chine. En même temps, des pays africains achètent du textile et de l’habillement à la Chine. C’est mutuel et c’est un marché mondial.

On trouve des produits agricoles et même certains produits électroniques fabriqués au Maroc ou bien en Afrique du Sud qui ont été exportés vers la Chine

Le1.ma : En votre qualité d’expert, on relève que la Chine est passée par différentes périodes pour réaliser ses projets, comment vous analysez le modèle de développement en Afrique surtout que chaque pays a ses propres spécificités ? Est-ce que l’expérience chinoise peut être facilement dupliquée ?

Jing Ning : Je ne pense pas que le modèle chinois puisse être facilement dupliqué ou copié en Afrique ou ailleurs parce que chaque pays a sa propre civilisation, son propre environnement culturel (cultural background), ses propres ressources naturelles. Par conséquent, nous devrions respecter chaque pays. Je pense qu’en ce qui concerne la coopération, la Chine tire profit et apprend des pays africains et réciproquement pour les Africains qui apprennent de la culture et des entreprises chinoises. C’est vraiment une compréhension mutuelle. Nous tirons bénéfice les uns des autres. Par exemple, pour la main d’œuvre en Chine, certains experts ont déclaré aujourd’hui au cours du Forum que les chinois travaillent dur ; nous estimons que les travailleurs africains aussi travaillent dur pour rendre leur vie meilleure. C’est une force, et le sens commun des êtres humains est de coopérer et d’aider les uns les autres.

Le1.ma : Parfait, c’est très diplomatique de votre part mais pratiquement comment vous percevez les économies africaines et la main d’œuvre africaine, quelles sont les valeurs qui manquent aux économies de ce continent ?

Jing Ning : Jetons un coup d’œil sur la main d’œuvre marocaine. Je pense qu’elle est hautement efficace et en même temps je pense qu’avec le soutien de l’éducation et la formation professionnelle ainsi que le transfert des technologies, cette main d’œuvre ira de l’avant et aura plus d’élan pour s’adapter au processus de l’industrialisation. Cette situation a eu lieu en Chine il ya trente ans. L’organisation et l’industrialisation apporteront davantage d’opportunités pour les gens ordinaires afin d’accéder à l’enseignement supérieur pour acquérir la capacité d’exécuter un travail beaucoup plus compliqué et d’être connectés au monde, ce qui apportera aussi un développement économique.

La Chine abritera la foire internationale d’import-export à Shanghai du 5 au 10 novembre prochain. Nous coopérons pour cela avec le ministère marocain de l’industrie, la CGEM et l’AMDIE.

Le1.ma : Vous avez pris part aujourd’hui à ce Forum (non ouvert aux médias, ndlr). Que pouvez-vous nous dire sur les grands thèmes débattus et qu’est-ce que vous en avez retenu ?

Jing Ning : Je pense que la principale chose est d’écouter les voix des experts, des universitaires et des Think Tanks marocains et africains. Nous sommes venus écouter les propositions et les conseils pour savoir ce que nous devrions faire afin de promouvoir davantage la coopération entre la Chine et les pays africains. J’ai beaucoup profité aujourd’hui des discours, des dialogues et des questions-réponses.

Le1.ma : Quelles sont les idées phares qui ont retenu votre attention ?

Jing Ning : Je peux citer par exemple la coopération en matière de capacité de construction (capacity building) entre la Chine et les pays africains. Il s’agit-là d’un secteur clé pour la Chine au cours de ces dernières décennies que de coopérer avec les pays africains. On voit de nombreux responsables et personnels se rendre en Chine pour assister à des séminaires ou recevoir une formation. Certains experts chinois visitent également le continent pour échanger les idées et les points de vue dans le but d’améliorer la manière de mettre en œuvre la coopération. Il ya également un point très révélateur : certains experts ont déclaré que nous devions essayer de forger un nouveau mécanisme pour exporter les produits africains vers la Chine. Vous savez que la Chine dispose d’un très grand marché. Je peux vous signaler à cet égard que notre pays abritera la foire internationale d’import-export à Shanghai du 5 au 10 novembre prochain. Nous essayons d’avoir une coopération avec le ministère marocain de l’industrie, la CGEM et l’agence marocaine de développement des investissements et des exportations (AMDIE) pour promouvoir cet événement. J’espère que les entreprises africaines pourront prendre part à cette foire et essayer d’exporter plus de produits vers la Chine.

Le Maroc a un marché haut de gamme qui peut accueillir les industries chinoises. De plus, le royaume offre également un excellent environnement pour attirer les investissements.

Le1.ma : Est-il facile de démarcher le marché chinois ? Et avec quels de produits ?

Jing Ning : La Chine est très ouverte avec un marché très libre et concurrentiel. Et chaque investisseur devra disposer de sa propre stratégie.

Le1.ma : Quels conseils pourriez-vous donner à la communauté d’affaires africaine ?

Jing Ning : Je pense qu’il faudra étudier le marché chinois et trouver la voie pour la promotion de vos produits et services ciblant la clientèle chinoise. Prenons l’exemple des fruits au Maroc, certains d’entre eux peuvent facilement être exportés vers la Chine.

Le1.ma : Au sujet des relations sino-marocaines, vous êtes en poste à Rabat depuis 5 ans, quel bilan faites vous des relations économiques entre les deux pays ?

Jing Ning : Je pense que les relations économiques et commerciales entre la Chine et le Maroc vont connaître plus d’élan et de dynamisme particulièrement après la visite du Roi Mohammed VI à Pékin. Nous avons signé un accord de coopération pour la route de la soie au mois de novembre 2017. Je pense que ce type de coopération envoie un message clair et fort aux cercles d’affaires, selon lequel les deux pays ont davantage de liens d’affaires qui les unissent et que leurs gouvernements respectifs appuient et soutiennent l’installation des entreprises. Je vois aussi que le Maroc a un marché haut de gamme qui peut accueillir les industries chinoises. De plus, le royaume offre également un excellent environnement pour attirer les investissements.

Le1.ma : Comment jugez-vous le climat des affaires au Maroc pour attirer les investisseurs étrangers et particulièrement chinois ?

Jing Ning : Comme je viens de le dire, le Maroc offre un très bon environnement pour attirer les investissements. Cet environnement s’améliore de plus en plus avec le renforcement de la loi, et les services à l’échelle des autorités locales sont en train de s’améliorer. Je recommande fortement aux entreprises chinoises d’apporter plus de technologie en rapport avec l’industrie au Maroc. Mais en même temps, j’espère que les services au profit des petites et moyennes entreprises s’amélioreront.

Plus de 30 entreprises chinoises opérent actuellement au Maroc principalement dans le BTP, l’industrie du plastique et la pêche

Le1.ma : Avez-vous une idée sur le volume global des investissements chinois au Maroc ?

Jing Ning : En fait, les entreprises chinoises sont à un stade précoce dans leur investissement au Maroc , mais jusqu’à 2016 le montant était autour de cent million de dollars américains en stocks, et elles ont investi pour près de 100 millions de dollars.

Le1.ma : Quel est le nombre des entreprises chinoises implantées au Maroc et leur domaine d’activités ?

Jing Ning : Elles sont plus de 30 entreprises de grandes et moyennes tailles opérant dans l’infrastructure, l’industrie du plastique, de la pêche, alors que d’autres entreprises vont investir dans la construction automobile et les pièces détachées. Elles sont en train de construire leurs usines dans la zone franche de Kénitra telle que l’équipementier Xiezhong Nanjing. Sans oublier les centaines d’hommes d’affaires qui font du commerce.

Le1.ma : Qu’en est-il du projet de la ville intelligente «Cité Mohammed VI Tanger-Tech» ?

Jing Ning : On s’attend à des progrès pour la réalisation de ce projet mais je ne dispose pas de beaucoup d’informations sur ce dossier. Il s’agit d’un très grand projet stratégique et nous espérons que les entreprises chinoises pourront y participer.

Nous devons d’abord commencer par renforcer la compréhension réciproque et essayer de pousser vers l’avant la coopération économique, commerciale et dans d’autres secteurs.

Le1.ma : On parle d’un projet très prometteur à même de générer 100 000 emplois ?

Jing Ning : Oui, et j’espère que les entreprises chinoises y seront associées et qu’elles discuteront avec nos partenaires marocains mais là aussi, je ne dispose pas de beaucoup d’informations.

Le1.ma : Dans le cadre de leur partenariat stratégique, que peuvent faire le Maroc et la Chine en faveur de l’Afrique ?

Jing Ning : Comme vous le savez, la Chine et le Maroc sont des partenaires stratégiques. Par conséquent, nous devons d’abord commencer par renforcer la compréhension réciproque et essayer de pousser vers l’avant la coopération économique, commerciale et dans d’autres secteurs. En même temps, nous sommes ouverts pour accueillir toute idée de coopération avec le Maroc à destination des pays africains. Je pense que les entreprises chinoises sont prêtes. A titre d’exemple, à Ouarzazate, les entreprises chinoises coopèrent déjà aux côtés de compagnies saoudiennes et espagnoles dans le projet de la centrale solaire Noor de MASEN.

Le1.ma : Que pouvez-vous nous dire sur le prochain sommet du FOCAC ?

Jing Ning : Je pense que le prochain sommet couvrira toutes les questions importantes d’ordre politique, économique et de développement social. Tous les aspects liés aux relations sino-africaines seront débattus.

Le1.ma : Egalement les questions de la paix et de la sécurité ?

Jing Ning : Tout à fait.

Le1ma : Qu’avez- vous concrètement tiré de cette conférence aujourd’hui ?

Jing Ning : Je n’ai pas vraiment tiré une conclusion finale mais les experts et les Think Tanks ayant participé à cette conférence ont passé au crible la coopération sino-africaine. Nous pouvons aussi apprendre des choses des apports des gouvernements, notamment en tant que forces de proposition.

Le1.ma : Qu’en est-il du secteur privé ?

Jing Ning : Le séminaire d’aujourd’hui est académique. Nous avons voulu écouter les Think tanks, les universitaires et les chercheurs. En même temps, notre ambassade et notre délégation ont rencontré leurs homologues marocains. Par exemple, au début de février, le vice-ministre chinois du commerce a visité le Maroc et a eu une réunion avec le ministère de l’industrie et du commerce marocain sur la coopération entre nos deux pays. Ils ont échangé les idées quant à la manière de consolider les relations économiques et commerciales. Il a également rencontré la présidente de la Confédération générale des entreprises du Maroc pour écouter les propositions du secteur privé. Ce sont les échanges d’idées à plusieurs niveaux qui nous aideront à réfléchir sur la coopération à l’avenir.

Les plus lus

Fatima Ezzahra El Mansouri dévoile sa majorité gouvernementale autour de quatre partis

Le PAM, l’Istiqlal, l’USFP et le PPS forment la nouvelle majorité gouvernementale, forte de 207 sièges à la Chambre des représentants.

Felipe VI et Letizia se rendront à Sebta et Melilla les 13 et 14 octobre, sans Sánchez

Le couple royal espagnol effectuera son premier déplacement officiel...

À Paris, l’ONMT mise sur le Mondial 2030 pour séduire le marché français

Devant la presse réunie au Bristol, Achraf Fayda a...

Felipe VI à Sebta et Melilla : la cordialité des rois à l’épreuve de la souveraineté

Madrid présente la visite du couple royal comme une...

Istanbul sous l’eau : le gouverneur appelle les habitants à rester chez eux

Des pluies diluviennes ont provoqué des inondations majeures à Istanbul, faisant deux morts. Les écoles sont fermées les 15 et 16 octobre, tandis que les autorités appellent la population à limiter ses déplacements.

L’Europe abandonne la course de l’IA, aucun modèle ne peut dépasser celui des USA ou de la Chine

Mme Amal El Fallah Seghrouchni a-t-elle eu raison de miser sur Mistral ? Le tableau dressé par Politico donne de sérieuses raisons d’en douter : aucun modèle européen ne rivalise avec les meilleurs systèmes américains et chinois. La ministre a pourtant engagé un partenariat pluriannuel avec le champion français au nom de la souveraineté numérique. Pourquoi adosser une partie de l’ambition marocaine à un acteur distancé par les leaders ? Et que deviendrait cette stratégie si Mistral venait tout simplement à disparaître ?

Football émirati : une pièce d’identité au nom de Soufiane Rahimi exposée en ligne

Une pièce d’identité au nom de Soufiane Rahimi apparaît dans une revendication de piratage visant la Fédération émiratie de football.

Scandale retentissant en Allemagne : l’ex-patron des renseignements arrêté pour trahison, la piste Mossad surgit

Arrêté pour espionnage et tentative de haute trahison, l’ex-patron du BND August Hanning voit désormais ressurgir ses réseaux suisses, l’affaire Christina Block et ses liens avec l’ancien chef du Mossad Danny Yatom.

Istanbul sous l’eau : le gouverneur appelle les habitants à rester chez eux

Des pluies diluviennes ont provoqué des inondations majeures à Istanbul, faisant deux morts. Les écoles sont fermées les 15 et 16 octobre, tandis que les autorités appellent la population à limiter ses déplacements.

La Chine lance dix satellites, dont huit pour développer l’IA dans l’espace

La Chine a placé dix satellites en orbite le 14 octobre 2026 : huit destinés au calcul spatial et à l’intelligence artificielle, et deux aux essais de communications laser.

À cause d’Israël, Washington menace l’Espagne de sanctions commerciales, Tanger Med récupère le trafic maritime

La Federal Maritime Commission envisage une redevance de 200 000 dollars par voyage pour les navires espagnols et des restrictions sur les importations. La presse espagnole détaille la riposte de Madrid et le report d'une partie des escales vers Tanger.

Rita Zniber interdite de quitter le Maroc : les dessous d’une guerre d’héritage

Une plainte pour faux déposée par son beau-fils, des reconnaissances de dettes de 14,4 millions de dirhams et une contre-offensive pour chantage : Jeune Afrique dévoile les contours du nouvel épisode judiciaire qui touche la patronne de Diana Holding. Une affaire dont l’écho reste discret au regard du poids de ses protagonistes.

Bureau, commissions, groupes : la nouvelle architecture de la Chambre des représentants

La Chambre des représentants a élu treize membres de son Bureau et neuf présidents de commissions. Sur ces vingt-deux postes, le PAM en obtient cinq, devant le RNI, l’Istiqlal et le PJD, avec trois chacun.

Related Articles

Focus Thématiques