Pourquoi The Wall Street Journal s’intéresse à l’affaire Bouachrine

Dans une tribune publiée dans le prestigieux quotidien américain The Wall Street Journal, Ahmed Charai analyse le contexte et les dessous de l’affaire Bouachrine qui secoue le microcosme médiatique et politique marocain. Le puissant journal new-yorkais de son puissant propriétaire Rupert Murdoch n’aurait pas laissé publier un tel texte s’il s’agissait d’une simple et vulgaire affaire de mœurs à caractère privé, d’autant plus qu’elle se déroule outre-Atlantique, à huit-mille kilomètres de Manhattan. Le quotidien diffusé à plus de 2 millions d’exemplaires et destiné aux décideurs du Dow Jones et du NYSE, fait ainsi le parallèle entre l’affaire Bouachrine et les affaires du même genre qui ont secoué les Etats-Unis depuis l’éclatement du cas Weinstein et les accusations en cascade qui ont touché plusieurs puissants magnats de Hollywood. Habitués à ses analyses sur des sujets de géopolitique et/ou liés aux relations internationales, les lecteurs d’Ahmed Charai n’ont pas tous saisi la dimension de ce grand écart. Mais à y voir de plus près, l’affaire Bouachrine est plus complexe, voire plus compliquée qu’elle n’en a l’air avec des retentissements à l’international que l’on ne soupçonnait pas.

WSJ Article

Grâce à ses accès privilégiés aux médias influents des Etats-Unis, Ahmed Charai publiait, il y a un an exactement, deux essais intéressants dans la presse américaine. Le premier, paru dans The National Interest, était une sorte de radioscopie de la situation géopolitique du monde arabo-musulman au lendemain du «Printemps Arabe» et la déliquescence de plusieurs régimes de la région. L’éditorialiste y identifiait clairement l’Islam radical comme étant l’ennemi terroriste qui menace l’Amérique, surtout qu’il émane des pays arabes qui ont échoué dans la gestion de leurs «Printemps» et qui ont versé dans les affres de la guerre civile.


L’autre essai, paru dans le prestigieux magazine du Congrès des États Unis, The Hill, plaidait lui pour une nouvelle Alliance contre l’extrémisme à l’heure de DAECH. Ahmed Charai, seul marocain membre du Conseil d’Administration d’Atlantic Council et conseiller aux affaires internationales auprès du Center for Strategic and International Studies de Washington, avait pris le Maroc en tant que modèle de cette approche, en vue d’appréhender les grandes questions de l’heure et d’intérêt commun, comme la question du conflit israélo-palestinien, l’hégémonie de l’Iran ou les ambitions russes dans la région.

Il y a moins d’un mois, le membre du Think Tank américain basé dans la capitale fédérale américaine signait une tribune dans les colonnes du journal américain The Hill, dans laquelle il mettait justement à nu les discours trompeurs de certains milieux islamistes, sunnites comme chiites, lesquels ont échoué dans leurs expériences respectives jusqu’à mettre en danger leurs États, gouvernements et même leurs concitoyens. Comble de la coïncidence, et moins de trois jours plus tard éclatait l’affaire Bouachrine au Maroc avec les multiples ramifications qu’elle pourrait cacher. Et si Ahmed Charai a décidé d’en parler dans un support aussi important et lu que le Wall Street Journal c’est qu’il y a vraiment feu en la demeure. Quand le phénomène ou l’«effet Weinstein» éclate dans un pays arabo-musulman avec ses traditions, us et coutumes, cela risque d’ébranler plusieurs convictions. C’est ce qui s’est passé dans cette affaire.

Au-delà des attendus judiciaires qui sont aujourd’hui entre les mains de la magistrature assise, c’est le phénomène qui intrigue, voire inquiète. L’intéressé, dont la présomption d’innocence doit être sauvegardée et garantie, est connu pour ses accointances avec les milieux islamistes marocains, notamment les moralisateurs d’entre eux. Proche du PJD et de la direction du MUR, Bouachrine, qui est aujourd’hui poursuivi pour de lourds chefs d’accusations comme le viol, la tentative de viol, l’agression sexuelle et la traite des êtres humains, jouissait d’une certaine crédibilité auprès des chancelleries occidentales qui voyaient en lui le porte-drapeau de l’Islam politique «modéré» et le défenseur des laissés pour compte. Cette image d’Epinal a vite fait de s’estomper surtout qu’il y a des victimes qui crient au scandale. Si l’intéressé parle d’un complot, les victimes aussi veulent qu’on les écoute. D’où l’intérêt de laisser faire la justice. Et d’où l’intérêt aussi du texte de Ahmed Charai dans le Wall Street Journal qui plaide pour une nouvelle culture d’écoute des victimes qui sont facilement flagellées par une société souvent injuste envers les femmes, et vite clouées au pilori alors qu’elles sont en détresse.

Fait rare et louable, la capacité de l’auteur à expliquer et à faire parvenir ces problématiques à l’intelligentsia américaine est une bonne nouvelle pour le Maroc. L’Occident a eu longtemps cette fâcheuse habitude de juger les institutions d’un pays au profit d’influenceurs qui tirent plus vite que leur ombre, souvent au détriment de victimes sans défense. Ce même Occident peut fermer les yeux sur beaucoup de choses, mais pas quand il s’agit de la femme, de son honneur et de son intégrité physique et psychique.

D’habitude, et par crainte de représailles, on ne dénonce pas chez nous les abus des puissants. Mais grâce à la prise de conscience suscitée par l’affaire Weinstein et la parole qui se libère petit à petit, on a pu mettre à nu, au Maroc -et c’est une première depuis la très médiatisée affaire du commissaire Tabit en 1993-, un phénomène habituellement tu car tabou.

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