Le Maroc perd l’une de ses voix les plus emblématiques. Le chanteur, compositeur et musicien Abdelwahab Doukkali est décédé ce vendredi 8 mai 2026 à Casablanca, à l’âge de 84 ans. D’après les premières informations, l’artiste avait été admis en réanimation dans une clinique de Casablanca après des complications chirurgicales.
Avec sa disparition, c’est une part majeure de la mémoire musicale marocaine qui s’éteint. Abdelwahab Doukkali appartenait à cette génération d’artistes qui ont accompagné le Maroc de l’après-indépendance, lorsque le pays cherchait de nouvelles voix, de nouveaux visages et une esthétique capable de traduire à la fois la romance populaire, l’élégance arabe et l’affirmation d’une sensibilité marocaine propre.
Né à Fès au début du mois de janvier 1941, dans une famille nombreuse, modeste et profondément pieuse, Abdelwahab Doukkali grandit dans un environnement conservateur, marqué par la figure exigeante du père et par une discipline familiale forte.
Très tôt, la musique s’impose comme son territoire intérieur. Élève à l’école Moulay Idriss, il suit ses études sans excès de zèle, mais avec suffisamment de sérieux pour ne pas rompre avec l’autorité familiale. Loin du regard paternel, il gratte son luth de fortune, chante, répète, cherche sa voix. Cette vocation précoce sera le fil conducteur d’une vie entière.

En 1959, à l’âge de 18 ans, Abdelwahab Doukkali quitte Fès pour Rabat. Il rejoint la RTM, mais comprend rapidement que son destin ne se jouera pas derrière un bureau. À la Radio Télévision Marocaine, il croise plusieurs figures de la scène musicale nationale. Parmi elles, Mahdi Elmandjra, alors directeur de la RTM, qui aurait encouragé le jeune artiste à s’engager pleinement dans la voie musicale.

C’est ensuite Casablanca qui devient le véritable théâtre de son éclosion. Dans la capitale économique, Abdelwahab Doukkali s’impose par sa détermination, sa présence et son refus des codes figés. Avec « Ya lghadi ftomobil », écrite par Ahmed Tayeb El Alj, il fait une entrée remarquée sur scène. Suivront des titres comme « Anti », « Habibati » ou « La tatroukini », qui installent son nom dans le paysage musical marocain.

Doukkali ne fut pas seulement une voix. Il fut aussi une allure, une manière d’habiter la scène, un artiste qui transforma la prestation musicale en représentation. Là où les chanteurs de son époque restaient souvent dans une posture statique et codifiée, lui vivait ses chansons, fermait les yeux, jouait avec son luth, dramatisait les paroles, donnait au public le sentiment d’assister à un moment total. Cette présence scénique, parfois critiquée par les puristes, contribua à faire de lui une idole pour une partie de la jeunesse marocaine.
Son parcours dépasse rapidement les frontières du Royaume. Le Caire occupe une place importante dans sa trajectoire. Dans la capitale égyptienne, alors centre névralgique de la musique arabe, Abdelwahab Doukkali se mesure à un univers exigeant, dominé par de grandes figures de la chanson et de la composition. Il y consolide une notoriété arabe, tout en restant profondément attaché à son ancrage marocain.

À son retour au Maroc, il poursuit une carrière dense, faite de succès populaires, de compositions marquantes et d’une présence durable dans l’imaginaire collectif. Son répertoire, porté par l’arabe marocain comme par l’arabe littéraire, a traversé plusieurs générations. Des titres comme « Marsoul el hob », « Ma ana illa bachar » ou « Kan ya ma kan » ont contribué à inscrire son nom parmi les grandes références de la chanson marocaine et arabe.
Abdelwahab Doukkali laisse l’image d’un artiste complet : chanteur, compositeur, musicien, homme de scène, mais aussi personnalité singulière, parfois insaisissable, souvent flamboyante. Il aura été l’un de ces artistes rares qui ne se contentent pas d’interpréter une époque, mais qui finissent par lui donner une forme, une voix et une mémoire.
Sa mort intervient quelques mois après celle d’Abdelhadi Belkhayat, autre grande figure de la chanson marocaine, disparu en janvier 2026. En peu de temps, le Maroc perd ainsi deux noms majeurs d’une génération qui a façonné l’âge d’or de la chanson nationale.
Avec Abdelwahab Doukkali, disparaît un monument de la musique marocaine. Mais son œuvre demeure, dans les archives, dans les reprises, dans la mémoire des familles, dans les radios, dans les scènes, et dans cette place particulière qu’occupent certains artistes lorsqu’ils cessent d’être seulement des chanteurs pour devenir des repères culturels.



