Abdelmalek Alaoui : héritier d’une mémoire, éclaireur d’un Maroc en puissance

Porté par une connaissance intime des grammaires du pouvoir et d’une remarquable lisibilité, Maroc, le défi de la puissance propose bien plus qu’un récit historique : une lecture profonde du pays, de ses continuités, de ses fractures et de ses ambitions contrariées.

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Au lendemain de son lancement à Paris, à la Fondation Jean-Jaurès, Maroc, le défi de la puissance d’Abdelmalek Alaoui est désormais disponible dans les meilleures librairies. L’ouvrage s’avance déjà comme l’un des essais marocains les plus attendus de l’année : non seulement parce qu’il embrasse avec ambition l’histoire du Maroc indépendant, mais parce qu’il le fait avec une rare combinaison de rigueur, de lisibilité et de souffle. Dans cet article, nous revenons sur ce qui fait la singularité de cet essai : son architecture limpide, sa capacité à rendre le pays intelligible dans un moment saturé de fantasmes et de contre-récits, la part de mémoire et de responsabilité qui habite son auteur, ainsi que la portée particulière de son dernier chapitre, où l’analyse se fait plus personnelle, plus risquée, plus décisive.

Maroc, le défi de la puissance est un livre qui éclaire sans dénaturer, restitue sans mythifier, et ose, dans son ultime mouvement, un diagnostic lucide sur les failles, fractures et ruptures du Maroc contemporain.



Lancement de « Maroc, le défie de la Puissance » à Paris à la Fondation Jean Jaures – Lundi 20 avril 2026

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Dès les premières pages, une évidence s’impose : nous ne sommes pas face à un simple livre d’histoire, mais à une œuvre de lecture. L’auteur réussit là où tant échouent : maintenir une rigueur absolue dans le traitement des faits tout en offrant une narration fluide, presque romanesque, qui capte l’attention sans jamais trahir la complexité du réel. Le lecteur circule librement dans l’ouvrage. Chaque chapitre peut se lire indépendamment, comme une porte d’entrée vers une compréhension plus large, sans jamais donner le sentiment d’un savoir fragmenté. Ce qui frappe surtout, c’est la richesse des anecdotes, qu’Abdelmalek Alaoui manie avec un art consommé : souvent inédites, toujours éclairantes, qui donnent chair à des dynamiques historiques parfois abstraites. Rare équilibre, enfin, entre distance analytique et engagement intellectuel : l’auteur ne surinterprète pas, il éclaire. On referme ce livre avec le sentiment d’avoir mieux compris non seulement le passé, mais les devoirs du présent et les lignes de force de demain.

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C’est sans doute l’une des premières réussites de Maroc, le défi de la puissance : donner au lecteur le sentiment de traverser non pas une suite de dates, ni même une compilation savante d’événements, mais une logique historique, une architecture profonde, un mouvement. Le Maroc n’y apparaît jamais comme une abstraction figée, encore moins comme une simple matière à célébration ou à procès. Il y devient intelligible.

Démêlant le réel du fantasmé, Abdelmalek Alaoui montre que les questions les plus sensibles de notre récit national ne peuvent être abordées ni dans la crispation, ni dans la paresse intellectuelle. Il restitue avec brio le caractère tentaculaire de notre histoire commune, ses continuités, ses tensions, ses angles morts, ses réagencements successifs. Ce livre dense n’écrase pourtant jamais son lecteur. Il accompagne, il ordonne, il éclaire.

Il faut insister sur ce point : l’ouvrage ne relève ni du manuel universitaire classique, ni de la chronique politique au fil des épisodes. Il tient plutôt du contre-manuel accessible, critique et exigeant, retraçant l’évolution du Maroc moderne à travers les grands événements, les transformations sociales, les débats intellectuels, les arbitrages de pouvoir et le rôle central de la monarchie comme instance de continuité, de stabilisation et surtout d’anticipation. Le livre a cette qualité de pouvoir être lu à plusieurs niveaux : par le lecteur déjà averti, qui y trouvera une synthèse ambitieuse et une grille d’analyse, comme par le lecteur moins familier de ces sujets, qui y découvrira un récit clair, incarné et remarquablement structuré.

Lire le Maroc à hauteur d’histoire

La construction du livre est en elle-même une réussite. L’introduction installe d’emblée la perspective : il ne s’agit pas seulement de revenir sur les étapes de la trajectoire marocaine depuis l’indépendance, mais de comprendre comment un pays longtemps tenu pour périphérique a cherché, progressivement, à se hisser au rang d’acteur régional respecté, en combinant stabilité, souveraineté, réforme et projection. Puis l’ouvrage déroule ses chapitres comme autant de stations d’un itinéraire national. Le premier, Retour à l’équilibre ?, revient sur le moment fondateur de l’indépendance, le retour de feu Roi Mohammed V, les conditions de la souveraineté retrouvée, les premiers arbitrages, les tensions fondatrices et les promesses de l’État naissant. Très vite, cependant, se dessine l’autre grande charpente du livre : la place décisive de feu Roi Hassan II dans la fabrication du Maroc contemporain. Abdelmalek Alaoui suit, avec précision, les espérances contrariées des années 1960, les années de sable et de feu, les crispations des années 1980, puis l’ouverture maîtrisée de la fin de siècle, en faisant apparaître, derrière les crises comme derrière les réajustements, le rôle du roi bâtisseur. Non pas seulement le souverain des épreuves, mais celui qui aura consolidé l’État, tenu le cap de la continuité, imposé la monarchie comme centre de gravité du temps long et préparé, dans la complexité, les conditions de la transition vers une nouvelle étape historique.

Avec SM le Roi Mohammed VI, le livre change ensuite d’échelle sans rompre le fil de la continuité. Abdelmalek Alaoui montre un règne qui commence sous le signe de l’espoir et de la consolidation, avec un souverain soucieux de traduire rapidement le changement en actes, d’aller vers la société, de donner au trône un visage plus proche et plus accessible. Puis vient le temps de l’affirmation et de la projection : industrialisation accélérée, volonté de « mettre l’économie au service de la souveraineté », intégration plus poussée dans les chaînes mondiales, diversification diplomatique et patient élargissement des appuis stratégiques. Au terme de ce quart de siècle, le Maroc apparaît, dans le livre, comme une plateforme industrielle et logistique d’envergure, une puissance régionale écoutée, une nation résiliente qui pèse davantage sur la scène internationale. Viennent ensuite les épreuves et les fractures et recompositions des années récentes, à la question du Sahara marocain, puis au dernier chapitre, qui change de registre et assume davantage la parole de l’auteur. 

Cette progression est précieuse. Elle permet de lire le livre comme une histoire continue, mais aussi comme une suite de tableaux cohérents, chacun centré sur une inflexion. C’est ce qui rend l’ouvrage si lisible : il ne disperse jamais le lecteur, même lorsqu’il embrasse de larges ensembles. Chaque chapitre fonctionne comme une unité de sens, sans cesser de s’inscrire dans une trajectoire d’ensemble.


Cette chance que nous avons en tant que Marocains de nous reconnaître dans une institution portée par un homme qui est sur le trône, qui s’assure qu’on ne dévie pas trop de nos trajectoires et qu’il est capable de les remettre d’équerre lorsqu’il le faut, est une chance incroyable pour le Maroc au niveau de sa stabilité institutionnelle, macroéconomique et au niveau de la trajectoire. Et surtout que notre commandant de bord, le chef d’état, il connaît la zone de destination, il sait où est-ce qu’il veut nous emmener.
MAA 2026 1Abdelmalek Alaoui à TFT MAROC – Sortie du livre Maroc, le défi de la puissance

L’élégance d’une écriture

Le premier chapitre donne à lui seul la mesure du style d’Abdelmalek Alaoui. Son ouverture est superbe parce qu’elle procède par télescopage maîtrisé. L’auteur ne commence pas dans une chronologie sèche. Il ouvre sur une scène contemporaine, celle de la visite d’Emmanuel Macron au Maroc à l’automne 2024, avant de remonter vers novembre 1955 et le retour de Mohammed V. Ce passage du présent au moment fondateur n’a rien d’artificiel : il installe immédiatement le lecteur dans une temporalité longue, où les gestes protocolaires, les signes du pouvoir et les moments de réconciliation nationale résonnent à travers les décennies. On entre ainsi dans l’histoire non par un résumé, mais par une scène, presque par une image.

Et la fermeture du chapitre est à la hauteur de cette ouverture. Après avoir traversé le retour du souverain, les premiers arbitrages de l’indépendance, la Route de l’unité et la pioche du Roi Hassan II, les tentatives de réorganisation politique et les difficultés de l’État naissant, le chapitre s’achève sur la disparition de Mohammed V. La conclusion n’est pas seulement factuelle. Elle a la netteté d’une bascule historique. L’innocence s’achève, le réel s’impose, Hassan II entre en scène dans un pays encore inachevé. C’est là une des grandes forces du livre : savoir ouvrir un chapitre comme on entrouvre une porte, et le refermer comme on scelle une transition historique. Cette maîtrise du seuil, du début et de la chute, donne au récit une densité littéraire sans jamais l’éloigner de sa rigueur.

Le récit et la lucidité

Le grand mérite d’Abdelmalek Alaoui est aussi de ne pas enfermer le Maroc dans un automatisme de récit national. Il ne force pas les faits à entrer dans une démonstration. Il leur restitue au contraire leur épaisseur, leur part de contradiction, leurs ambiguïtés. C’est ce qui rend le livre si convaincant. Le Maroc y apparaît comme un pays qui avance, certes, mais par ajustements successifs, par arbitrages, par moments de consolidation suivis de tensions, par crises absorbées et fragilités reportées. Rien n’y est simplifié à outrance.

Cette retenue analytique n’empêche pas l’engagement intellectuel. Elle lui donne au contraire son poids. Car l’auteur ne se contente pas de décrire, il construit peu à peu une lecture du Maroc contemporain, de ses réussites réelles, de ses zones de vulnérabilité, de ses rendez-vous manqués, de ses leviers encore disponibles. C’est là que le livre prend une ampleur particulière.

Oxford, le recul fécond

Dans son essai, Abdelmalek Alaoui confie avoir mis à profit son année comme senior fellow à l’université d’Oxford, entre 2024 et 2025, pour écrire et ordonner sa réflexion. Ce séjour n’est pas présenté comme un détour mondain, mais comme une mise à distance féconde : celle qui permet de relire le Maroc sans se laisser enfermer ni par l’immédiateté, ni par les routines du regard.
Plus loin dans le livre, cette expérience réapparaît à travers l’évocation de ses échanges intellectuels, notamment avec l’économiste Paul Collier. Oxford apparaît ainsi moins comme une ligne de biographie que comme un lieu de décantation, de comparaison et d’excellence.

Le dernier chapitre : du récit analytique à la vision assumée

Le dernier chapitre, Sur le chemin de crête, restaurer la synchronicité, constitue à cet égard un moment décisif du livre. C’est sans doute là qu’Abdelmalek Alaoui va le plus loin. Non pas en renonçant à la méthode qui a fait la solidité de l’ensemble, mais en prenant davantage le risque de nommer, de classer, de hiérarchiser les vulnérabilités du Maroc contemporain. Ce chapitre ne rompt pas avec le reste du livre, il en est l’aboutissement inattendu, mais logique. Après avoir retracé des décennies de construction, de tensions, de réformes, de résistances et de projections, l’auteur en vient à ce que l’on pourrait appeler son « diagnostic personnel ».  

La force de ce chapitre tient d’abord à la distinction qu’il opère entre failles, fractures et ruptures. La nuance est essentielle. Les failles sont ces fragilités parfois discrètes mais corrosives, qui minent la cohésion sans toujours se voir immédiatement. Les fractures sont plus visibles, plus ressenties, déjà inscrites dans le corps social : fracture territoriale, fracture de genre, fracture entre jeunesse et emploi, fracture entre promesse politique et efficacité concrète. Quant aux ruptures, elles désignent le moment où ces tensions cessent d’être contenues et peuvent bouleverser l’équilibre d’ensemble. Cette gradation donne au chapitre une véritable profondeur analytique. Elle permet de penser la vulnérabilité non comme un bloc, mais comme un processus.

Autre idée forte : la désynchronisation entre ambition et exécution. C’est sans doute l’un des apports les plus féconds du livre. Le problème du Maroc, dans cette lecture, n’est pas l’absence d’idées, ni même l’absence de cap. Il réside dans l’écart entre ce qui est annoncé et ce qui est effectivement exécuté, entre la vision et sa traduction institutionnelle, entre la promesse de réforme et son appropriation concrète par les administrations, les territoires, les élites intermédiaires, les mécanismes du marché, les habitudes sociales. Cette idée de désynchronisation traverse tout le chapitre et lui donne sa cohérence. Elle permet de comprendre pourquoi un pays peut produire simultanément des succès stratégiques indéniables et un malaise diffus, une montée des frustrations, un sentiment de décalage.

Le chapitre est d’autant plus fort qu’il ne se contente pas d’aligner des constats. Il entre dans le détail : crise de légitimité des partis, défection des élites, modèle économique en manque de souffle créatif, paradoxes de la politique migratoire, besoin d’un pacte civique plus exigeant, inégalités territoriales, question du genre, effets paradoxaux des aides sociales directes, nouvelles dépendances industrielles, fragilité agricole, défis de la souveraineté énergétique et technologique, puis fracture centrale entre jeunesse et emploi. La matière est vaste, mais elle demeure tenue par une idée simple : un pays peut être en mouvement et pourtant risquer le décrochage intérieur si ses différentes temporalités ne se rejoignent plus.  

Et c’est là peut-être que le livre devient plus qu’un essai d’histoire contemporaine. Il devient un texte d’alerte, mais une alerte tenue, sans outrance. Abdelmalek Alaoui ne dramatise pas pour séduire. Il met en garde pour obliger à penser.

Aussi, l’auteur a eu l’intelligence de ne pas feindre la découverte permanente. Il sait que certaines de ses propositions seront jugées évidentes. Il l’écrit d’ailleurs lui-même, non sans franchise : « Certains diront que mes propositions sont connues, qu’elles ne font qu’enfoncer des portes ouvertes. Mais l’objectif n’est pas de surprendre, il est de faire œuvre utile. Car ce sont les évidences que l’on oublie le plus facilement ».

Un livre utile

Il faut enfin saluer l’utilité profonde de cet ouvrage. Dans un moment où les lectures du Maroc oscillent souvent entre l’autosatisfaction creuse, le commentaire instantané et le procès idéologique, Maroc, le défi de la puissance propose autre chose : un livre qui redonne de la durée, du relief et de l’intelligibilité. Un livre qui exige du lecteur sans jamais l’exclure. Un livre qui rappelle que comprendre un pays, ce n’est pas seulement connaître ses dates, ses crises ou ses slogans, mais saisir les mécanismes qui l’animent, les continuités qui le portent, les dissonances qui l’éprouvent.

C’est en cela qu’il mérite d’être lu largement. Non comme un ouvrage réservé à quelques spécialistes, mais comme un texte de formation civique, intellectuelle et politique au meilleur sens du terme. Un ouvrage à mettre entre toutes les mains, précisément parce qu’il ne prend pas le lecteur de haut, parce qu’il ne simplifie pas abusivement, et parce qu’il parvient à faire sentir qu’une nation ne se comprend vraiment qu’à condition d’accepter sa complexité.

Laissez-moi conclure sur une note personnelle. Ce livre, je ne l’ai pas écrit pour dresser un réquisitoire, ni pour livrer un éloge béat. Je l’ai écrit parce que je crois profondément que le Maroc peut réussir. Parce que je crois que nous sommes à la veille d’un choix décisif. Parce que je crois que l’histoire retiendra non pas nos hésitations mais notre capacité à choisir le sursaut. Si mes mots peuvent servir à nourrir ce sursaut, alors j’aurai fait œuvre utile
MAA 2026 1Abdelmalek Alaoui – Maroc, le défi de la Puissance

On sort de cette lecture avec cette impression : celle d’avoir parcouru un livre solide, ambitieux, très documenté, mais aussi habité. Un livre qui ne récite pas le Maroc, qui le rend lisible. Et c’est déjà beaucoup. C’est même, sans doute, l’essentiel.


Enfin, à la veille des échéances législatives de l’automne 2026, Maroc, le défi de la puissance fixe un niveau d’exigence qui rend d’un coup plus visibles les faiblesses du débat partisan. Et à côté des budgets colossaux des campagnes, les 200 dirhams d’un tel ouvrage ont presque quelque chose d’ironiquement modeste.

Il faudra sans doute des millions pour faire campagne. Il n’aura fallu qu’un livre pour élever le niveau.

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