Le cinéma français perd un visage unique. Le Maroc, l’une de ses filles les plus discrètes, les plus belles. Nadia Farès s’est éteinte vendredi 17 avril à l’âge de 57 ans, quelques jours après le grave accident survenu dans une piscine parisienne. Le décès de l’actrice a été annoncé par ses filles, Cylia et Shana Chasman, dans une déclaration transmise à l’AFP.
« Samedi, nous étions au téléphone et tu m’as dit que tu n’avais pas peur de la mort. Je t’ai répondu que moi, j’avais peur de ta mort. »
Il arrive qu’une seule phrase contienne déjà tout le drame. Dans ces mots écrits par Cylia Chasman à sa mère, il y a l’amour filial, l’intuition du pire, la sidération, et cette cruauté du destin qui transforme un échange intime en déchirante prémonition. Nadia Farès s’est éteinte. Et avec elle disparaît une présence rare, une femme de sensibilité, une actrice à part, profondément liée au Maroc et restée fidèle, loin du tumulte, à ce qui comptait le plus.
Il y avait chez Nadia Farès quelque chose qui échappait aux catégories trop simples. La beauté, bien sûr, immédiatement reconnaissable. Le mystère aussi, qui donnait à son visage une profondeur singulière. Mais ce qui demeurait, après les rôles, après les apparitions, après les années, c’était surtout une sensibilité. Une manière d’être là sans bruit, de traverser les écrans sans jamais se dissoudre dans le décor, de laisser derrière elle non pas une image figée, mais une impression durable, presque intime, chez ceux qui l’avaient vue jouer.
Née à Marrakech le 20 décembre 1968, Nadia Farès avait grandi entre le Maroc et le Sud de la France, avant de rejoindre Paris pour embrasser une carrière artistique. Elle débute à la télévision au début des années 1990, avant de trouver sa place au cinéma avec une filmographie qui croise aussi bien Claude Lelouch que Bernie Bonvoisin, Alexandre Arcady ou Mathieu Kassovitz. C’est avec Les Rivières pourpres, en 2000, qu’elle entre pleinement dans la mémoire du grand public, portée par cette intensité trouble et magnétique qui faisait d’elle bien plus qu’une simple interprète. Plus tard viendront Nid de guêpes, L’Ex-femme de ma vie, Marseille, Les Ombres rouges, Luther ou encore On the Line, autant de rôles qui auront confirmé une présence à part, nerveuse et délicate à la fois.

Sa disparition, déjà bouleversante en elle-même, survient dans un printemps particulièrement cruel pour le monde artistique français. En quelques semaines, les décès de Bruno Salomone, mort le 15 mars à 55 ans, d’Isabelle Mergault, disparue le 20 mars à 67 ans, puis de Nathalie Baye, aujourd’hui même, avaient déjà profondément ému l’opinion. Avec Nadia Farès, c’est une autre figure familière, mais d’un tout autre registre, qui s’efface à son tour, laissant dans son sillage une peine sourde, celle qui accompagne les départs trop brusques et trop injustes.
Mais réduire Nadia Farès à sa carrière serait passer à côté de ce que disent aujourd’hui ceux qui l’ont connue. Car derrière l’actrice, il y avait une femme demeurée profondément liée à son pays de naissance. Contacté par le1, un ami proche a livré quelques mots simples, presque nus, et précisément pour cela bouleversants : Nadia Farès était très attachée au Maroc, très impliquée lors du séisme, très engagée dans la protection de l’enfance et la défense animale, notamment face à la maltraitance des animaux. Puis cette phrase, qui résume peut-être tout : « Grande âme qui s’en va. »
C’est sans doute dans l’épreuve du séisme d’Al Haouz que cette part discrète d’elle-même s’est révélée avec le plus de netteté. Lorsque le Maroc a vacillé, Nadia Farès n’a pas regardé la tragédie comme une simple actualité lointaine. Elle s’est tenue du côté du chagrin, du secours et de la fidélité. Dans un message publié au lendemain du drame, elle se disait « bouleversée par cette tragédie qui touche ce beau pays qui m’a vu naître », avant d’adresser « son cœur, son soutien et ses pensées » au peuple marocain, qu’elle décrivait comme « si généreux ». Elle écrivait encore, dans une phrase qui résonne aujourd’hui avec une force particulière : «Ce soir, c’est tous les Marocains du monde qui pleurent ce cauchemar.”»
Des remerciements publics adressés à l’actrice pour son soutien aux sinistrés et à l’action de l’Association Tamounte à Ouirgane en gardent la trace. Mais ce qui frappe aujourd’hui, à la lumière du témoignage que nous avons recueilli, c’est moins le geste visible que la cohérence intérieure qu’il révèle : celle d’une femme qui n’avait pas besoin de mettre en scène son attachement au Maroc pour le vivre pleinement.
Il y a, dans ce lien au Maroc, quelque chose de plus profond qu’une origine rappelée dans une biographie. Chez Nadia Farès, ce lien semblait relever d’une fidélité silencieuse. Il était de l’ordre de la mémoire, de l’affect, d’une appartenance qui ne cherchait pas à se prouver, parce qu’elle n’avait jamais cessé d’exister. Née à Marrakech, elle portait en elle ce pays sans l’exhiber. Et c’est peut-être pour cela que l’émotion est aujourd’hui si vive : parce qu’en partant, elle laisse le sentiment qu’une part sensible, pudique et lumineuse du Maroc s’éloigne avec elle.
Une mère, une fille, un lien d’amour absolu
La relation entre Nadia Farès et sa fille Cylia apparaît aujourd’hui avec une intensité presque déchirante à la lumière de leurs mots croisés. Il y a d’un côté l’hommage de la fille, bouleversant de vérité, où se disent la perte d’une mère, d’un refuge, d’une meilleure amie, d’un modèle aimé au point de vouloir encore lui parler de chaque réussite, comme on revient instinctivement vers celle dont le regard comptait plus que tous les autres.
Et il y a, en miroir, cette vidéo publiée par Nadia Farès le 1er juin 2025, où la mère, submergée par l’émotion, disait combien elle était fière de sa fille, alors étudiante à New York, admirant son sérieux, son courage, sa capacité à se lever tôt pour travailler tout en poursuivant ses études, avant de confier avec une tendresse désarmante qu’il n’y avait peut-être «pas de plus belle réussite dans la vie d’une femme» que d’être fière de ses enfants.
Entre ces deux paroles, séparées par moins d’un an et désormais réunies par le deuil, se dessine un lien d’une force singulière : une admiration réciproque, une intimité profonde, une complicité qui allait bien au-delà de l’amour filial ordinaire. Quand Cylia écrit aujourd’hui que sa mère n’était pas seulement « une mère formidable », mais aussi « sa meilleure amie », elle ne formule pas seulement une douleur. Elle révèle la vérité d’un lien que Nadia Farès elle-même avait publiquement laissé entrevoir : celui d’une mère comblée par sa fille, et d’une fille qui trouvait en sa mère sa première lumière.
Ses filles ont dit perdre d’abord une mère. Le public, lui, perd une actrice singulière. Le Maroc, une enfant fidèle et une ambassadrice de cœur. Ses proches, à en croire leurs mots, perdent bien davantage encore : une femme de cœur, attentive aux plus fragiles, engagée sans bruit, fidèle à ses attachements essentiels. Dans une époque où tant de figures publiques se consument dans l’exposition permanente, Nadia Farès aura laissé une autre trace, plus sobre, plus digne, plus profonde.
Les mots de Cylia sont peut-être les plus justes de tous. Ceux d’un cœur brisé qui remercie encore sa mère d’avoir lutté, d’avoir aimé, d’avoir transmis. Ceux d’une fille qui perd à la fois une mère, un refuge et une meilleure amie, et qui demande désormais à Nadia Farès de veiller sur elle « comme un ange ». Ils disent, avec une douleur infinie, la mesure de ce que fut cette femme dans la vie des siens : une mère adorée, une force, une lumière.
Certaines comédiennes marquent par l’ampleur d’une carrière. D’autres par l’éclat d’un rôle. Nadia Farès, elle, laisse surtout le souvenir d’une présence. Une présence habitée, sensible, à fleur de peau. Une femme que le cinéma avait révélée, mais que la pudeur avait préservée. Une femme née à Marrakech, restée liée à sa terre, et dont le départ résonne aujourd’hui comme celui d’une grande âme qui s’en va.











