Invité de l’émission « Parlons Éco » de TV5 Monde animée par Vicky Bogaert, Saïd Ibrahimi, président de Casablanca Finance City, a défendu le positionnement du Maroc comme plateforme financière et opérationnelle pour les entreprises internationales souhaitant se développer en Afrique. Quinze ans après le lancement de CFC, l’ancien Trésorier général du Royaume présente la place casablancaise comme l’un des points d’entrée structurés vers le continent, au même titre que d’autres hubs internationaux, mais avec un avantage marocain fondé sur la stabilité politique, la maîtrise macroéconomique et l’ancrage africain du Royaume.
À la question de savoir ce que Casablanca Finance City change concrètement pour une entreprise étrangère souhaitant faire des affaires en Afrique, Saïd Ibrahimi répond que CFC offre «un cadre institutionnel, réglementaire, opérationnel spécifique» destiné à faciliter les activités internationales des groupes qui veulent se déployer sur le continent. Banques, fonds d’investissement, multinationales et cabinets de conseil y trouvent un écosystème organisé autour des flux d’affaires africains.
Revenant sur la création de CFC en 2010, Saïd Ibrahimi rappelle qu’il quittait alors la Trésorerie générale du Royaume, une administration de 7.000 personnes, pour construire une place financière qui n’existait pas encore. Il évoque une «opportunité unique», portée par «une ambition forte au niveau du pays» avec la responsabilité que lui conférait une nomination royale.
L’entretien a également permis au président de CFC de revenir sur la perception du risque africain par les investisseurs. À ses yeux, l’idée selon laquelle «l’Afrique est risquée» relève d’une généralisation abusive. Certains pays présentent davantage de risques que d’autres, admet-il, mais il refuse de réduire un continent de 54 pays à quelques foyers d’instabilité. «L’Afrique, ce n’est pas un pays, c’est un continent», insiste-t-il, rappelant ses dimensions géographiques considérables et la diversité de ses économies.
Saïd Ibrahimi souligne que le continent représente un marché important, mais composé d’économies encore limitées en taille lorsqu’elles sont comparées aux économies européennes ou occidentales. Cette réalité impose, selon lui, une logique de diversification des risques. Pour les entreprises, il ne s’agit pas d’aborder l’Afrique comme un bloc uniforme, mais comme un espace composé de marchés distincts.
Interrogé sur le choix de Casablanca plutôt que Dubaï ou Paris, le président de CFC ne cherche pas à opposer les hubs. Il estime que l’Afrique, par sa taille et sa diversité, a besoin de plusieurs portes d’entrée. Casablanca revendique ainsi le statut d’une de ces portes d’accès, avec des arguments propres : la stabilité politique du Maroc et une inflation «maîtrisée» pendant des décennies, qu’il présente comme un élément différenciant sur le continent.
L’un des passages les plus nets de l’entretien concerne la manière dont les investisseurs internationaux classent encore souvent le Maroc dans la zone Moyen-Orient et Afrique du Nord. Saïd Ibrahimi conteste cette lecture, qu’il juge artificielle. Pour lui, la distinction entre Afrique du Nord, MENA et Afrique subsaharienne introduit une frontière mentale qui ne correspond pas à l’identité géographique et historique du Maroc. «Nous sommes en Afrique. L’Afrique du Nord fait partie de l’Afrique», affirme-t-il, avant de reprendre l’image attribuée à Hassan II : le Maroc comme un arbre dont les racines plongent en Afrique et dont le feuillage respire en Europe.
L’entretien aborde aussi les différences de culture économique entre Afrique anglophone et Afrique francophone. Saïd Ibrahimi y voit une distinction liée à l’histoire juridique et aux mentalités d’affaires. Le droit anglo-saxon, selon lui, est davantage orienté vers le commerce et la souplesse contractuelle, tandis que l’héritage du Code Napoléon, plus structuré et plus strict, a contribué à une forme de rigidité dans les pays francophones. Il nuance toutefois son propos en précisant qu’il s’agit d’une tendance, non d’une règle absolue. Il relève aussi une différence de rapport à l’échec : dans le monde anglo-saxon, celui-ci n’est pas considéré comme définitif et peut même être valorisé comme expérience.
La conjoncture internationale a également été évoquée, notamment la situation en Iran, la volatilité des prix du pétrole et les perturbations des routes commerciales. Saïd Ibrahimi distingue les effets directs et indirects sur les économies africaines. Les effets directs dépendent du profil énergétique des pays, selon qu’ils sont exportateurs ou importateurs d’hydrocarbures. Mais les effets indirects peuvent être plus larges : hausse des prix des produits transformés, renchérissement du transport, perturbation des chaînes d’approvisionnement et pression globale sur les économies du continent.
Sur le volet de l’image du Maroc, Saïd Ibrahimi estime que la Coupe du monde 2022 a marqué un tournant. La qualification des Lions de l’Atlas en demi-finale a, selon lui, «brisé un plafond de verre» et montré qu’un objectif jugé presque inaccessible pouvait être atteint avec méthode, préparation et sérieux. Il relie cette dynamique à la Coupe du monde 2030, que le Maroc coorganisera avec l’Espagne et le Portugal. À ses yeux, l’événement sera un accélérateur d’infrastructures, d’image et d’attractivité auprès des investisseurs.
Interrogé sur la dernière Coupe d’Afrique des nations, après un titre attribué au Maroc par décision de la CAF et encore contesté devant une juridiction, Saïd Ibrahimi adopte une position sobre. Il dit qu’il aurait préféré que la finale se déroule selon les règles sportives et que le titre se gagne «sur le terrain», et non dans les tribunaux, tout en qualifiant les incidents survenus de regrettables.
La fin de l’entretien a donné une dimension plus personnelle au portrait du président de CFC. Saïd Ibrahimi a présenté une médaille de marathon, liée à l’édition du marathon d’Athènes organisée à l’occasion du 2.500e anniversaire de la course originelle. Il y voit moins un objet sportif qu’un symbole d’effort, de préparation et de connaissance de soi. «On ne peut pas se lancer dans un marathon sans se préparer», explique-t-il, établissant implicitement un parallèle avec la construction d’une institution comme Casablanca Finance City.
À la question de savoir ce qui le surprend encore chez les chefs d’entreprise africains, Saïd Ibrahimi répond par leur dynamisme, leur énergie et leur capacité à rester positifs. Son conseil à un jeune Africain voulant bâtir quelque chose de grand tient en une formule directe : «Tout est possible. Il faut se donner les moyens et y aller à fond.»
Invité à résumer l’Afrique dans dix ans en un mot, le président de Casablanca Finance City choisit : «Incontournable.»





