Elle n’a jamais cherché la lumière. Elle n’en avait pas besoin. Souad Benbachir Hassani appartient à cette catégorie très rare de dirigeants dont l’influence se mesure moins aux apparitions publiques qu’aux transformations profondes laissées derrière eux. En mettant fin à son mandat de Directrice Générale Déléguée de CFG Bank, tout en demeurant administratrice de la banque, elle referme une page exécutive majeure de l’histoire financière marocaine.
Il y a des départs qui se commentent comme des mouvements de gouvernance. Celui de Souad Benbachir Hassani mérite mieux. Il doit être replacé dans une histoire plus longue : celle de la naissance de la banque d’affaires au Maroc, de l’émergence du conseil financier structuré, de l’éducation progressive des entreprises marocaines aux opérations de marché, aux introductions en Bourse, aux émissions obligataires, aux augmentations de capital et aux opérations de croissance.
Le communiqué publié le 7 mai 2026 par CFG Bank indique que le Conseil d’administration, réuni le 30 avril sous la présidence d’Adil Douiri, a pris acte de la décision de Souad Benbachir Hassani de mettre fin à son mandat de Directrice Générale Déléguée. La banque précise qu’elle entend désormais se concentrer sur son rôle d’administratrice et contribuer aux travaux des comités issus du Conseil. Le Conseil a salué une « contribution inestimable » à la naissance et au développement de Casablanca Finance Group, devenue CFG Bank.
L’information tient en quelques lignes. Elle aurait pu rester dans le registre ordinaire de la gouvernance bancaire. Mais elle ne dit pas tout. Elle ne dit pas la place singulière de cette femme dans un milieu longtemps dominé par des profils masculins, par des réseaux fermés, par une culture de la confidentialité et par une technicité peu accessible au grand public. Elle ne dit pas non plus ce que fut CFG à ses débuts : un pari audacieux, presque anachronique, lancé dans un Maroc où les métiers de la banque d’affaires, de la gestion de fortune, du conseil en fusion-acquisition et de la structuration financière n’existaient pas et n’avaient pas encore l’épaisseur de marché qu’ils allaient acquérir par la suite.
Souad Benbachir Hassani n’est pas une dirigeante interchangeable dans l’histoire de CFG. Elle en est l’une des signatures profondes.
Elle n’a jamais eu besoin de faire du bruit autour de son nom. Elle a choisi un métier. Et elle l’a exercé avec un niveau de maîtrise, de constance et de discrétion qui en fait l’une des grandes figures de la finance d’entreprise au Maroc. Une contribution au développement du Royaume que Sa Majesté le Roi Mohammed VI avait reconnue dès 2005, en la décorant du Wissam Al Arch au grade de Chevalier.
Une aventure née avant son marché
Casablanca Finance Group naît au début des années 1990, portée par Adil Douiri et Amyn Alami, deux jeunes trentenaires revenus au Maroc avec une culture internationale de la finance et l’ambition d’installer à Casablanca une banque d’affaires à la hauteur des standards des grandes places financières mondiales. À l’époque, l’environnement est encore très étroit. La Bourse de Casablanca n’a pas encore connu sa grande modernisation. Les entreprises familiales regardent souvent l’ouverture du capital avec méfiance. La dette privée, les émissions obligataires, les opérations de marché et le conseil indépendant restent des métiers qu’on lisait sur Les Echos et le FT.
C’est dans cet univers encore embryonnaire que Souad Benbachir Hassani rejoint CFG Group en 1995. Diplômée de l’ESSEC Business School à Paris, elle a d’abord fait ses armes à Londres, chez Goldman Sachs, où elle débute en 1992 au sein de l’activité Corporate Finance.
Elle intègre le métier « Finance d’entreprises », dont elle prend la responsabilité dès janvier 1997. Deux ans plus tard, en 1999, elle participe au lancement de l’activité « Capital Investissement » et du premier fonds de capital-risque au Maroc, promu par CFG Group. Souad Benbachir Hassani n’a pas seulement accompagné le développement de CFG, elle a contribué à en élargir les métiers, à en structurer les expertises et à installer, dans le paysage financier marocain, des pratiques qui relevaient encore de la pionnière.
En octobre 2009, elle est nommée Administrateur Directeur Général de CFG Group. Six ans plus tard, lorsque CFG Group devient CFG Bank, elle codirige la nouvelle entité bancaire, prolongeant dans un cadre élargi l’aventure commencée au milieu des années 1990.
La naissance du « corpo » marocain
Avant même l’avènement de l’an 2000, CFG devient une école. Une vraie.
Autour des deux fondateurs, une génération de profils brillants se forme, se confronte aux dossiers, apprend la discipline des marchés et la grammaire exigeante de la finance d’entreprise. On y retrouve des noms qui marqueront ensuite d’autres univers : Ayman Taud, aujourd’hui cadre dirigeant d’Al Mada et président-directeur général de Nareva ; Adil Bouifrouri, devenu directeur exceutif de Wafa International ; Adil Chraibi, futur PDG d’AGMA ; Jalil Mikou, entrepreneur à l’international ; Hakim Ghazaoui, entrepreneur sportif et plusieurs autres figures qui ont participé à faire émerger une culture financière nouvelle au Maroc.
Dans un environnement très masculin où les « golden boys » ont longtemps occupé l’imaginaire dominant, elle a imposé une autre figure : celle d’une femme de métier, capable de parler aux actionnaires, aux dirigeants, aux régulateurs, aux investisseurs, aux conseils juridiques, aux analystes et aux équipes de marché avec la même autorité tranquille.

C’est cela, le corporate finance dans sa forme la plus noble : transformer une histoire entrepreneuriale en opération crédible. Mettre de l’ordre dans les chiffres. Donner une architecture à une ambition. Préparer une introduction en Bourse, une émission obligataire, une levée de dette, une restructuration ou une ouverture de capital sans jamais oublier qu’au cœur de ces opérations, il y a des femmes et des hommes, des familles, des dirigeants, des héritages, des risques et des décisions lourdes.
Souad Benbachir Hassani a été l’une des grandes praticiennes marocaines de cet art-là.
La gardienne d’un métier
Dans l’histoire de CFG, plusieurs trajectoires se sont dessinées. Adil Douiri s’est engagé en politique puis dans l’industrie, notamment à travers Mutandis. Amyn Alami a également joué un rôle majeur dans les réflexions liées notamment au tourisme et aux grands équilibres économiques.
Souad Benbachir, elle, est restée. AU même titre qu’un autre millier de la maison, Younes Benjelloun. Elle a incarné la continuité. La fidélité au métier. La mémoire technique de la maison. La rigueur silencieuse qui permet à une institution de traverser les cycles, les mutations réglementaires, les changements de modèle et les chocs de marché.
Une empreinte sur les grandes opérations du marché marocain
Il faut toutefois éviter de réduire l’empreinte de Souad Benbachir Hassani et de CFG à quelques opérations récentes, aussi visibles soient-elles, à l’image d’Akdital, TGCC ou Cash Plus. L’histoire de la maison plonge plus loin, dans ces années où le marché marocain apprenait encore à produire ses propres instruments.
Les grandes privatisations, la recomposition des groupes historiques, la montée en puissance de la Bourse de Casablanca, l’arrivée d’investisseurs étrangers et l’ouverture progressive de grandes entreprises marocaines au marché ont formé le décor dans lequel CFG a installé son savoir-faire.
Il faut se méfier des formules toutes faites. Elles écrasent souvent les parcours qu’elles prétendent honorer. Mais dans le cas de Mme Benbachir, l’expression « grande dame de la finance marocaine » n’a rien d’excessif.
Une force tranquille
Le départ de Souad Benbachir Hassani de l’opérationnel de CFG Bank aurait pu rester une information de gouvernance, inscrite dans la vie normale d’une banque cotée. Il dit pourtant davantage. Il invite à regarder une trajectoire qui n’a jamais cherché à s’imposer par l’éclat, mais par la tenue, la précision et la constance. Dans un métier où la confiance se construit lentement, où la moindre approximation se paie, elle aura incarné une forme rare d’autorité : celle qui n’a pas besoin de se raconter pour être reconnue.
Le Maroc avance aussi par ces profils-là. Des femmes et des hommes qui ne font pas spectacle de leur rôle, mais qui installent des méthodes, consolident des institutions, transmettent une culture, rendent possibles des mutations profondes. Souad Benbachir Hassani appartient à cette géographie discrète de la puissance nationale : celle des compétences patientes, des fidélités longues, des bâtisseurs qui préfèrent l’œuvre au commentaire. Dans un temps fasciné par le bruit, son parcours rappelle une leçon essentielle : ce qui façonne durablement un pays se construit souvent loin du regard, mais jamais loin de l’essentiel.


