OCP-Ormuz : le coup d’avance de Mostafa Terrab face à la crise des engrais

Selon Oxford Analytica, la baisse temporaire de production masque un arbitrage stratégique : préserver les marges, sécuriser les intrants et accélérer le pivot industriel du groupe

Overview

La fermeture de fait du détroit d’Ormuz par l’Iran a brutalement rappelé une réalité que les marchés avaient parfois tendance à sous-estimer : les engrais ne sont plus seulement une industrie de matières premières, mais un maillon central de la sécurité alimentaire mondiale et des équilibres géopolitiques. En retirant près d’un tiers de l’offre mondiale des marchés internationaux, la crise a provoqué une tension immédiate sur les prix, les flux logistiques et les intrants critiques, notamment le soufre et l’ammoniac.

Au cœur de cette recomposition se trouve OCP, géant marocain des phosphates et deuxième producteur mondial d’agro-nutriments à base de phosphate. Pour le groupe dirigé par Mostafa Terrab, le choc est double. Il renforce l’attractivité du Maroc comme fournisseur fiable dans un marché sous pression, mais il renchérit aussi les intrants importés dont dépend une partie essentielle de la transformation industrielle du phosphate en engrais. C’est précisément cette tension entre opportunité commerciale et contrainte industrielle qui rend le moment stratégique.

Les premières lectures de la situation ont souvent été trop linéaires : baisse de production, hausse des coûts, pression sur les marges. Elles ont parfois réduit la réponse d’OCP à une posture défensive face à une crise subie. Or cette grille de lecture ne suffit pas à comprendre les arbitrages engagés par le groupe. Dans les matières premières, produire plus n’est pas toujours produire mieux. Lorsque les intrants deviennent rares et chers, la vraie performance peut consister à ralentir certains volumes, préserver les stocks critiques et concentrer l’outil industriel sur les produits qui captent le plus de valeur.

C’est tout l’intérêt de la note publiée, le 15 juin 2026, par Oxford Analytica, maison d’analyse de référence désormais intégrée à l’écosystème Dow Jones. Sous le titre évocateur « Morocco’s fertiliser sector will reap long-term return », elle apporte un éclairage plus profond sur la réponse de Mostafa Terrab et de ses équipes à une crise mondiale. Loin de nier les pressions de court terme, l’analyse montre que le choc d’Ormuz donne surtout à voir la cohérence d’une stratégie : arbitrage de marge, montée en puissance du TSP, sécurisation des intrants, développement de l’ammoniac vert et repositionnement du Maroc comme partenaire industriel fiable dans une chaîne alimentaire mondiale fragilisée.

Ce qu’est Oxford Analytica et pourquoi cela compte

Oxford Analytica n’est pas un média d’opinion ni une source sectorielle ordinaire. C’est une maison d’analyse stratégique spécialisée dans le risque géopolitique, la macroéconomie et l’intelligence économique. Son produit phare, The Oxford Analytica Daily Brief, est conçu pour éclairer les décideurs, investisseurs, institutions et grandes entreprises sur les tendances émergentes de l’économie politique mondiale.

Son poids s’est encore renforcé depuis son intégration à Dow Jones Risk & Compliance, après l’acquisition finalisée en mars 2025 par Dow Jones. La note consacrée au secteur marocain des engrais s’inscrit dans un circuit d’information suivi par des acteurs qui raisonnent en risque pays, chaînes d’approvisionnement, sécurité alimentaire, matières premières et allocation de capital.

C’est ce qui donne toute sa portée à la note objet de ce papier. Oxford Analytica déplace le débat au-delà des commentaires conjoncturels et des récits intéressés de concurrents du Maroc. Elle montre que la réponse de Mostafa Terrab ne relève pas d’une simple gestion défensive de crise, mais d’un arbitrage industriel : préserver les intrants rares, protéger les marges, accélérer le TSP, sécuriser le soufre, préparer l’ammoniac vert et installer OCP dans une position plus stratégique sur les marchés mondiaux.


Ce que dit Oxford Analytica

La crise du détroit d’Ormuz ne constitue pas seulement un choc d’approvisionnement pour OCP. Elle agit comme un test grandeur nature de son modèle industriel. Le groupe marocain se trouve au cœur d’un marché mondial des engrais brutalement redessiné par la géopolitique, les tensions sur les intrants et la sécurité alimentaire.

Selon Oxford Analytica, la fermeture de fait du détroit d’Ormuz par l’Iran a retiré près d’un tiers de l’offre mondiale d’engrais des marchés internationaux.

Avec une capacité de production d’agro-nutriments à base de phosphate estimée à environ 15 millions de tonnes par an, le Maroc se trouve face à un paradoxe. Elle renforce l’attractivité d’OCP comme fournisseur fiable dans un marché fragmenté, mais elle renchérit aussi brutalement les intrants dont dépend la transformation du phosphate en engrais.

Un choc d’offre qui touche OCP, mais qui touche aussi ses concurrents

La principale vulnérabilité souvent relevée chez OCP porte sur sa dépendance aux intrants importés. Elle est fondée. Le groupe dispose d’un avantage géologique majeur avec les réserves marocaines de phosphate, estimées à environ 50 milliards de tonnes, mais il reste dépendant du marché international pour le soufre et l’ammoniac, deux matières premières essentielles, largement importées. C’est précisément sur ce point que le choc d’Ormuz frappe le groupe.

Environ 50 % de l’offre mondiale de soufre transite habituellement par le détroit d’Ormuz. Pour l’ammoniac, la part concernée est estimée entre 20 % et 30 %. Or OCP achetait en 2025 environ la moitié de son soufre dans la région du Golfe, principalement auprès des Émirats arabes unis, de l’Arabie saoudite et du Qatar. Le groupe dépendait également des États du Golfe pour plus de la moitié de ses achats d’ammoniac, pour un volume total de 2,8 millions de tonnes en 2025.

Le blocage a donc entraîné un double effet négatif pour OCP : hausse des prix d’achat et complexification de la logistique.

Résultat : OCP subit un choc d’intrants, mais bénéficie simultanément d’un choc de rareté sur le produit final. La hausse des prix des engrais compense partiellement l’augmentation des coûts, même si elle ne neutralise pas totalement la pression sur les marges à court terme.

Mais cette vulnérabilité doit être replacée dans le contexte global du marché. Les concurrents du Golfe, directement exposés au blocage maritime, sont eux-mêmes pénalisés. La Chine, autre acteur majeur, maintient des restrictions à l’exportation. Dans un tel environnement, la contrainte ne concerne pas uniquement OCP : elle redessine l’ensemble du marché mondial des fertilisants.

OCP Oxford Diplomatica note
Le coup redoutable de Terrab : défendre la marge, pas le volume

Dans l’industrie des matières premières, une usine n’est pas seulement un outil de production. C’est aussi un portefeuille d’options. On peut pousser les volumes quand les spreads sont favorables, ralentir lorsque les intrants détruisent la marge, basculer vers les produits les plus rémunérateurs ou préserver une ressource devenue critique pour l’utiliser là où elle rapporte le plus.

C’est sous cet angle qu’il faut lire l’avancement des maintenances programmées par OCP au deuxième trimestre. À première vue, une baisse d’environ 30 % de la production peut donner l’image d’un groupe contraint par la crise. Mais la lecture d’Oxford Analytica permet de comprendre autre chose : OCP n’a pas seulement ralenti son outil industriel, il a réévalué la valeur de chaque tonne produite.

Dans un marché normal, produire plus permet souvent d’absorber les coûts fixes et de maximiser les revenus. Mais le marché des engrais n’est plus normal. Le soufre et l’ammoniac, deux intrants essentiels à la transformation du phosphate, sont devenus plus rares, plus chers et plus incertains. Dès lors, la vraie question n’est plus : combien produire ? Elle devient : quelles tonnes méritent encore d’être produites ?

C’est ici qu’intervient une autre dimension, moins visible mais déterminante : la veille géopolitique. Dans un environnement où le soufre et l’ammoniac deviennent des intrants de guerre, Mostafa Terrab et ses équipes n’avaient pas seulement à surveiller des prix. Ils devaient lire un rapport de force : Ormuz fermé, les fournisseurs du Golfe sous pression, les négociations américano-iraniennes en arrière-plan et la perspective d’une réouverture progressive du corridor maritime.

La baisse de 19,6 % du bénéfice brut au premier trimestre, à 1,5 milliard de dollars, montre que la pression était réelle. Mais OCP a refusé de produire des tonnes insuffisamment rentables dans un marché devenu illisible. Le groupe a préféré défendre le spread plutôt que le volume.

Ce pari semble d’autant plus pertinent que les discussions américano-iraniennes engagées par l’administration Trump ont replacé la réouverture d’Ormuz, la désescalade régionale et la sécurisation de la navigation commerciale au cœur du processus de règlement. Dans un tel environnement, acheter du temps n’était pas une posture d’attente : c’était une décision industrielle rationnelle.


Le marché donne un soutien conjoncturel à OCP

La crise pèse sur les coûts, mais elle soutient aussi les prix de vente. C’est le second volet du paradoxe.

Selon Oxford Analytica, le DAP, ou phosphate diammonique, un engrais phosphaté contenant de l’azote et du phosphore, vendu depuis Jorf Lasfar atteignait 1.130 dollars la tonne fin avril, soit 15 % de plus qu’en janvier. L’indice des prix des engrais de la Banque mondiale a progressé de plus de 12 % au premier trimestre et a atteint en avril son niveau le plus élevé depuis octobre 2022, dans le sillage de la guerre en Ukraine. La Banque mondiale anticipe des prix moyens des engrais supérieurs de plus de 30 % cette année par rapport à 2025.

Le pivot vers le TSP, cœur de la réponse industrielle

La réponse la plus structurante d’OCP au choc d’Ormuz est le pivot vers le triple superphosphate, ou TSP. Ce produit présente un avantage décisif dans le contexte actuel : il ne nécessite pas d’ammoniac et consomme moins de soufre que d’autres engrais phosphatés.

Ce choix industriel répond directement aux vulnérabilités révélées par la crise. Moins OCP dépend du soufre et de l’ammoniac importés, plus le groupe réduit son exposition aux tensions géopolitiques, aux restrictions d’exportation et aux chocs logistiques.

Le TSP représentait environ 30 % de la production totale d’engrais d’OCP en 2025. Selon Oxford Analytica, cette part devrait atteindre 50 % cette année. Cette évolution n’est pas un ajustement marginal. Elle traduit une réorientation du mix industriel vers des produits moins dépendants des intrants critiques et potentiellement mieux adaptés aux nouvelles contraintes réglementaires, notamment européennes.

Le TSP présente aussi un avantage carbone. Oxford Analytica souligne qu’il est exempté du mécanisme européen d’ajustement carbone aux frontières. Dans un marché où la compétitivité ne dépend plus seulement du coût, mais aussi de l’empreinte carbone et de la conformité réglementaire, cet élément est stratégique.

L’outil industriel suit cette orientation. L’expansion de Jorf Lasfar, achevée en 2024, a ajouté 1 million de tonnes par an de capacité TSP. Par ailleurs, le nouveau complexe d’engrais en construction dans le centre du Maroc doit atteindre une capacité de 9 millions de tonnes par an. Une première tranche de 4,5 millions de tonnes par an est attendue cette année, avant une pleine capacité prévue en 2028.

De la diversification des fournisseurs à la souveraineté industrielle

La sécurisation des intrants constitue l’autre pilier de la stratégie. À court terme, OCP a identifié des alternatives d’approvisionnement hors Golfe, notamment au Kazakhstan, aux États-Unis, au Canada, en Europe ou encore via la côte saoudienne de la mer Rouge. Le groupe a également indiqué que ses stocks devaient couvrir ses besoins jusqu’à fin juillet.

Mais la réponse de fond se situe dans la localisation progressive de certains intrants. OCP travaille avec Managem sur des projets de récupération du soufre à partir de pyrite et de pyrrhotite, des sulfures de fer auparavant considérés comme des résidus miniers. La première production est attendue en 2027.

Cette piste ne supprimera pas immédiatement la dépendance aux importations, mais elle marque un changement de doctrine.

Le même raisonnement s’applique à l’ammoniac vert. OCP développe une usine dans le sud du Maroc avec un objectif de production de 1 million de tonnes par an à fin 2027, puis 3 millions de tonnes par an en 2032. Si cette trajectoire est tenue, elle pourrait réduire fortement l’exposition du groupe aux fournisseurs extérieurs, tout en améliorant son profil carbone.

Cette stratégie est financièrement lourde, mais elle répond à une contrainte structurelle. Dans un monde où les intrants industriels deviennent géopolitiques, la sécurité d’approvisionnement devient un actif stratégique.

Une prime de fiabilité pour le Maroc

La crise renforce la position géopolitique du Maroc. Les engrais ne sont plus seulement des produits agricoles ou industriels. Ils sont devenus un maillon critique de la sécurité alimentaire mondiale.

Dans ce contexte, la fiabilité de l’approvisionnement devient une prime. Les acheteurs cherchent des fournisseurs capables de livrer dans un environnement marqué par les conflits, les restrictions d’exportation, les hausses de coûts maritimes et les risques de rupture.

Oxford Analytica souligne que la perturbation des approvisionnements du Golfe pourrait permettre à OCP de renforcer ses relations avec de grands importateurs internationaux. Cette dynamique est déjà visible au Brésil. En avril, le Maroc est devenu le deuxième fournisseur d’engrais du pays, devant la Chine et le Canada. Pour un marché agricole de cette taille, cette progression est significative.

Les États-Unis constituent un autre front potentiel. Des sénateurs républicains ont déposé fin avril un texte visant à supprimer certains droits sur les importations d’engrais phosphatés marocains. Si cette évolution devait se concrétiser, elle renforcerait encore l’accès d’OCP à un marché stratégique.

L’Afrique demeure également un espace naturel d’expansion. Les vulnérabilités des fournisseurs du Golfe peuvent renforcer l’avantage d’OCP sur un continent où la sécurité alimentaire, la productivité agricole et la souveraineté des intrants deviennent des priorités politiques.

Nawfal Laarabi
Nawfal Laarabi
Intelligence analyst. Reputation and influence Strategist 20 années d’expérience professionnelle au Maroc / Spécialisé dans l’accompagnement des organisations dans la mise en place de stratégies de communication d’influence.

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