Sebta submergée par des milliers d’arrivées, Madrid remercie Rabat et prépare les retours

Des milliers de personnes ont franchi, jeudi 30 juillet, la frontière séparant le Maroc de la ville occupée de Sebta, débordant les forces de sécurité et les structures d’accueil. Alors que les autorités locales réclament l’intervention de l’armée, Madrid refuse de déclarer l’urgence nationale, salue les efforts du Maroc et annonce une coordination renforcée pour organiser le retour des personnes entrées irrégulièrement.

La frontière entre le Maroc et Sebta a connu, jeudi, une situation exceptionnelle après le passage de milliers de personnes, principalement de jeunes Marocains, par le poste et le brise-lames de Tarajal.

Des images diffusées depuis la ville montrent d’importants groupes avançant à pied le long de la plage et rejoignant les routes de Sebta. Des familles, accompagnées de femmes et d’enfants, figuraient également parmi les arrivants.

Le nombre exact de personnes ayant franchi la frontière n’était pas encore établi jeudi après-midi. Le ministère espagnol de l’Intérieur a indiqué qu’il ne publierait ses prochaines statistiques migratoires que le 3 août. Avant cette journée de franchissements massifs, les autorités locales estimaient déjà qu’entre 1.500 et 2.000 personnes étaient arrivées à Sebta au cours des dix jours précédents.

Une frontière « totalement effondrée »

Rachid Sbihi, responsable de l’association représentant les membres de la Guardia Civil à Sebta, a décrit une situation de « chaos absolu », affirmant que le dispositif frontalier s’était « totalement effondré ».

Selon plusieurs témoignages recueillis sur place, la frontière de Tarajal aurait été ouverte dans des circonstances inhabituelles au cours de la matinée, permettant à de nombreuses personnes de passer à pied. D’autres ont rejoint Sebta à la nage ou en contournant les installations frontalières par les brise-lames.

Cette vague intervient après plusieurs jours de tentatives par voie maritime. Au moins trois personnes sont mortes en tentant d’atteindre Sebta par la mer, selon des responsables associatifs et des représentants des forces de sécurité.

Sebta réclame l’armée

Face à l’ampleur des arrivées, le président du gouvernement local de Sebta, Juan Jesús Vivas, a demandé à Madrid de déclarer une urgence nationale, d’instaurer un commandement opérationnel unique et de déployer des renforts policiers et militaires à la frontière.

Les centres d’accueil étaient déjà saturés avant les passages de jeudi. Des centaines de personnes dormaient dans les rues, tandis que les structures destinées aux mineurs non accompagnés fonctionnaient très largement au-dessus de leurs capacités.

Juan Jesús Vivas estime que l’intervention de l’armée serait nécessaire pour garantir la sécurité des habitants et l’intégrité de la frontière. Il a qualifié la situation d’« urgence humanitaire et sociale absolue ».

Le gouvernement espagnol a toutefois rejeté la demande de déclaration d’urgence nationale. Le ministère de l’Intérieur a expliqué que la législation espagnole sur la protection civile ne considère pas les flux migratoires comme une menace permettant de déclencher ce dispositif exceptionnel.

Madrid affirme néanmoins avoir mobilisé les différentes administrations concernées afin de renforcer la surveillance de la frontière, l’enregistrement des arrivants et leur prise en charge humanitaire.

Madrid remercie les autorités marocaines

Dans un communiqué publié jeudi, le ministère espagnol de l’Intérieur a tenu à réaffirmer la qualité de la coopération entre l’Espagne et le Maroc, notamment dans le domaine migratoire.

Le département dirigé par Fernando Grande-Marlaska a remercié les autorités marocaines pour les efforts déployés au cours des derniers jours. Selon Madrid, les forces de sécurité marocaines ont empêché plusieurs milliers de tentatives supplémentaires de franchissement irrégulier.

Le ministre espagnol est resté en contact avec son homologue marocain, Abdelouafi Laftit, afin de coordonner la réponse à la crise. Fernando Grande-Marlaska doit se rendre vendredi 31 juillet à Sebta pour évaluer la situation et rencontrer les responsables locaux.

L’Espagne et le Maroc ont également convenu de renforcer leur coordination et d’accélérer les procédures permettant le retour des personnes ayant pénétré irrégulièrement dans la ville autonome.

Une décision judiciaire exploitée par les réseaux criminels

Le ministère espagnol de l’Intérieur attribue en partie cette brusque augmentation des tentatives aux réseaux de trafic de migrants, qu’il accuse d’exploiter une récente décision du Tribunal suprême espagnol pour encourager les départs, notamment parmi les jeunes.

Dans un arrêt rendu le 8 juillet, la plus haute juridiction espagnole a estimé que les « refoulements à chaud » ne pouvaient pas être appliqués aux personnes interceptées en mer alors qu’elles tentaient de rejoindre Sebta ou Melilla à la nage.

Le Tribunal suprême a jugé que le mécanisme de rejet immédiat à la frontière concernait les franchissements de dispositifs physiques terrestres, comme les clôtures, mais pas les personnes interceptées en mer. Ces dernières doivent désormais faire l’objet d’une procédure formelle de retour, assortie des garanties prévues par la législation espagnole.

Madrid considère que cette décision est présentée de manière trompeuse par les réseaux criminels comme l’assurance de pouvoir rester sur le territoire espagnol une fois la traversée réussie.

Le précédent de 2021

Les scènes observées jeudi rappellent la crise de mai 2021, lorsque plus de 8.000 personnes avaient rejoint Sebta en deux jours, provoquant le déploiement de l’armée espagnole et une grave tension diplomatique entre Madrid et Rabat.

La crise actuelle intervient cependant dans un contexte politique différent. Le gouvernement espagnol insiste sur le maintien d’une coopération étroite avec le Maroc et écarte publiquement l’hypothèse d’un relâchement volontaire des contrôles par les autorités marocaines.

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