Erik Prince, le fondateur de Blackwater qui veut privatiser les guerres du XXIe siècle

Dans un entretien au Financial Times, le fondateur de Blackwater défend une vision radicale de la sécurité mondiale : des armées plus petites, des drones plus rapides, des États moins centraux et des opérateurs privés capables d’intervenir là où les gouvernements échouent. De l’Ukraine à Haïti, de la RDC à l’Iran, Erik Prince se présente moins comme un ancien entrepreneur de guerre que comme l’un des visages d’un nouvel âge de la puissance privée.

C’est dans un s un restaurant chic de Mayfair, à Londres que le Financial Times a rencontré le plus swag des mercenaires, Erik Prince. Le décor est presque trop parfait : l’ancien siège de l’ambassade américaine n’est pas loin, symbole défraîchi d’une puissance impériale reconvertie en hôtel de luxe, tandis qu’à l’intérieur du restaurant, une sculpture de panthère faite de pièces de monnaie accueille les clients.

Le contraste résume à lui seul le personnage. Erik Prince appartient à ce monde où l’argent, la force, la sécurité et la géopolitique se croisent sans toujours se dire. Fondateur de Blackwater, ancienne figure centrale de la privatisation de la guerre américaine en Irak, il reste l’un des entrepreneurs les plus controversés du secteur sécuritaire mondial.

Dans le portrait que lui consacre le Financial Times, signé Malcolm Moore, Prince apparaît comme un homme qui suscite toujours autant de fascination que de rejet. Certains le voient comme un seigneur de guerre moderne. D’autres comme un homme d’affaires qui a simplement compris avant beaucoup d’autres que les conflits contemporains allaient ouvrir un marché immense à ceux qui savent fournir de la force, de la logistique, de la technologie et du renseignement.

À 57 ans, l’ancien Navy Seal n’a rien perdu de son goût pour les zones grises. Héritier d’une fortune industrielle, fondateur de Blackwater, ancien contractant lié à la CIA, proche des milieux conservateurs américains et familier de plusieurs cercles de pouvoir internationaux, Erik Prince continue de proposer ses services là où les États sont dépassés, hésitants ou absents.

Repères – Qui est Erik Prince ?

Erik Prince, 57 ans, est un homme d’affaires américain et ancien Navy Seal, surtout connu pour avoir fondé Blackwater, l’une des sociétés militaires privées les plus controversées de l’après-11-Septembre. Héritier d’une fortune familiale issue de l’industrie automobile, il s’est imposé dans les années 2000 comme une figure centrale du recours américain aux contractants privés, notamment pendant la guerre en Irak.

Après la vente de Blackwater en 2010, Erik Prince a poursuivi ses activités dans le secteur de la sécurité, de la logistique et des opérations en zones instables. Selon le Financial Times, il a notamment recruté des mercenaires pour Abou Dhabi, travaillé sur des dossiers liés à la piraterie en Somalie et conseillé des acteurs chinois sur des questions de logistique et de sécurité à l’étranger.

Aujourd’hui, ses activités s’articulent notamment autour de Vectus Global, présentée par Prince comme une solution pour des gouvernements confrontés à de graves crises sécuritaires. L’entreprise opère notamment en Haïti et en République démocratique du Congo. Prince est également lié au secteur des drones, à travers la société ukrainienne Swarmer, dont il est président.

Le fantôme Blackwater

Impossible pourtant de comprendre Erik Prince sans revenir à Blackwater. La société est devenue l’un des symboles les plus toxiques de la guerre américaine en Irak. Le recours massif à des contractants privés avait déjà suscité de nombreuses critiques, mais le nom Blackwater reste surtout associé à la fusillade de Nisour Square, à Bagdad, en 2007, dans laquelle 17 Irakiens avaient été tués.

Des gardes de Blackwater ont ensuite été condamnés aux États-Unis avant d’être graciés par Donald Trump en 2020. Pour Prince, cet épisode a durablement détruit l’image de son entreprise. Il dit avoir vendu Blackwater en 2010 pour une fraction de sa valeur. La société, renommée à plusieurs reprises, a fini par être intégrée à Constellis, toujours présent dans le secteur des services militaires privés.

Prince garde une relation antagonique avec les médias, qu’il accuse d’avoir caricaturé son rôle et celui de Blackwater. Il considère que son entreprise a été prise pour cible parce qu’elle incarnait, à ses yeux, une forme d’efficacité privée, conservatrice, américaine et entrepreneuriale que ses adversaires politiques ne pouvaient pas supporter.

Le Financial Times montre ainsi un homme qui n’a jamais vraiment accepté le procès moral fait à Blackwater. Pour lui, les interventions occidentales classiques ont largement échoué en Afghanistan, en Irak, en Syrie, en Libye ou en Somalie. Elles ont coûté très cher, produit des résultats incertains et démontré, selon lui, la lourdeur des appareils militaires et diplomatiques occidentaux.

Le retour du mercenaire assumé

Ce qui frappe dans l’entretien, c’est que Prince ne cherche plus vraiment à édulcorer son activité. Là où il contestait autrefois le mot « mercenaire » pour Blackwater, il l’assume davantage aujourd’hui pour certaines opérations actuelles, notamment en Haïti. Son argument est historique : selon lui, les soldats professionnels privés ont toujours existé dans les guerres, bien avant les armées nationales modernes.

Prince ne vend plus seulement de la sécurité privée. Il vend une capacité d’action dans des États fragiles, des zones de chaos ou des territoires où les gouvernements ne parviennent plus à exercer pleinement leur autorité.

Son nouveau modèle passe notamment par Vectus Global, une structure qui a des hommes armés sur le terrain en Haïti et en République démocratique du Congo. Prince préfère présenter Vectus comme une réponse opérationnelle à des gouvernements en difficulté.

Haïti, laboratoire d’un État privatisé

En Haïti, Prince affirme que ses équipes interviennent contre les gangs qui ont plongé une grande partie du pays dans l’insécurité. Il dit être payé par le gouvernement local, non par Washington ni par l’Union européenne. Son modèle repose sur une logique d’efficacité et de prix : organiser les hommes, le matériel et les procédures à un niveau professionnel, mais accessible à des États aux moyens limités.

Prince affirme que ses hommes sont moins nombreux que les groupes auxquels ils font face, mais mieux organisés, mieux équipés et plus efficaces. Il présente la reddition et le travail forcé comme une voie de sortie possible pour certains membres de gangs, dans une logique de démonstration à l’égard des autres groupes armés.

RDC : minerais, collecte des impôts et guerre des ressources

La République démocratique du Congo constitue l’autre terrain d’intervention mis en avant par Erik Prince dans l’entretien accordé au Financial Times. Contrairement à Haïti, où il évoque une mission de lutte contre les gangs, le dossier congolais est présenté sous l’angle de la sécurisation des revenus miniers et de la collecte fiscale.

Prince affirme avoir obtenu un contrat de collecte d’impôts auprès du gouvernement congolais afin de lutter contre le détournement de revenus issus du secteur minier. Son modèle consiste généralement à être rémunéré sur une partie des taxes que ses équipes contribuent à récupérer.

Dans ce contexte, Prince évoque la présence de nombreux groupes armés liés à l’économie minière, en citant notamment le M23. Il affirme que des revenus provenant des mines congolaises seraient transférés vers le Rwanda et réinvestis dans des équipements militaires sophistiqués, parmi lesquels des drones armés, des systèmes de brouillage et des missiles.

Des soldats ennemis se rendent à un robot. Si vous aviez dit cela il y a dix ans, on aurait cru à un film de science-fiction.
Erik Prince

Ukraine : la guerre du futur est déjà là

L’autre grande idée du papier du Financial Times concerne l’Ukraine. Prince revient d’Ukraine avec une conviction : la guerre a changé de nature. Les drones bon marché, précis et létaux sont en train de redéfinir le champ de bataille.

Selon lui, les drones FPV sont devenus l’un des instruments décisifs du conflit. Ils permettent à de petites unités d’infliger des pertes majeures à des forces plus lourdes. La supériorité ne vient plus seulement des grandes plateformes militaires, des chars ou des avions, mais de la vitesse d’adaptation, de la capacité d’innovation et de la multiplication d’armes peu coûteuses.

Prince décrit une guerre où des lignes entières peuvent être tenues par des systèmes automatisés, où des soldats peuvent se rendre à des robots, et où ce qui semblait encore relever de la science-fiction il y a dix ans est devenu une réalité opérationnelle.

L’Ukraine lui apparaît comme la preuve que les appareils militaires traditionnels sont trop lents pour suivre le rythme de l’innovation.

La critique du Pentagone

Le contraste qu’il établit est frontal. D’un côté, l’Ukraine aurait décentralisé une partie de ses achats militaires, permettant aux commandants de terrain de commander rapidement les équipements dont ils ont besoin. De l’autre, les États-Unis resteraient prisonniers d’un système d’acquisition militaire lourd, centralisé et sclérosé.

Pour Prince, cette inertie est dangereuse. La Russie et la Chine observent, apprennent et s’adaptent. La guerre en Ukraine devient un laboratoire à ciel ouvert pour toutes les puissances militaires. Chaque tactique, chaque drone, chaque innovation est testée, corrigée et copiée à grande vitesse.

Il estime même que la poursuite du conflit n’est pas dans l’intérêt des États-Unis, notamment parce que l’armée chinoise y apprend énormément. Dans son analyse, l’Ukraine n’est pas seulement une guerre européenne ; c’est une école accélérée de la guerre du futur.

Historiquement, il y avait généralement beaucoup plus de place pour des usages de la force plus limités et plus efficaces, qui ne pouvaient, par nature, provenir que de petites unités, organisées de manière privée
Erik Prince

Iran : Trump « mal conseillé »

Le titre du Financial Times met en avant l’une des déclarations les plus politiques de Prince : selon lui, Donald Trump a été « mal conseillé » sur l’Iran. Prince juge la mission mal préparée, tout en refusant de détailler publiquement ce qu’il aurait fait à la place.

Prince suggère implicitement qu’il aurait pu imaginer une autre approche, plus précise, plus audacieuse ou plus adaptée.

L’Iran sert aussi à ouvrir une réflexion plus large sur les pays du Golfe. Prince estime que ces États pourraient progressivement réduire leur dépendance à l’égard de la protection militaire américaine. Dans un environnement stratégique plus incertain, ils pourraient chercher d’autres partenaires, d’autres technologies et peut-être d’autres prestataires, capables d’agir plus vite que les appareils militaires classiques.

Le Financial Times rappelle également la proximité d’Erik Prince avec Mohammed ben Zayed Al Nahyane, président des Émirats arabes unis. Interrogé sur d’éventuels contacts récents avec le Golfe, Prince affirme que les relations restent amicales, tout en précisant qu’il n’a pas été sollicité récemment

Russie, Chine, Gaza : Prince partout où l’ordre vacille

L’article revient aussi sur les sollicitations et connexions internationales de Prince. Il affirme avoir été approché par Moscou pour créer une sorte de Blackwater russe, proposition qu’il dit avoir refusée. Il insiste sur son attachement à l’Occident, tout en reconnaissant que son parcours l’a conduit à travailler sur des dossiers sensibles dans plusieurs régions du monde.

Concernant la Chine, Prince affirme que ses activités n’étaient pas militaires. Il dit avoir voulu développer des services d’aviation, de logistique et d’évacuation médicale pour des entreprises chinoises opérant en Afrique et ailleurs. Il soutient qu’un véritable modèle militaire privé serait impossible à faire fonctionner dans un système chinois qu’il juge trop contrôlé par le Parti communiste.

Le FT évoque également Gaza. Prince affirme avoir proposé une idée opérationnelle liée aux tunnels du Hamas, tandis que l’armée israélienne a nié toute implication de sa part dans un tel projet.

Expulser autant de personnes en situation irrégulière est difficile sur le plan logistique : les retrouver, les détenir… J’ai déjà mené, par le passé, des opérations logistiques mobilisant d’importants effectifs.

Trump, immigration et logistique de masse

Soutien de Donald Trump, dont la sœur Betsy DeVos a servi dans la première administration républicaine, Prince a aussi proposé son aide sur le dossier de l’immigration aux États-Unis. Il présente le sujet sous un angle logistique : identifier, localiser, détenir, organiser des procédures et déplacer un grand nombre de personnes.

Son projet, évalué à 25 milliards de dollars, a fuité dans la presse et provoqué une polémique. Prince assume pourtant ses chiffres, en expliquant qu’il ne fait que traduire en coûts opérationnels une promesse politique.

Une idéologie anti-État

Derrière l’entrepreneur de guerre, le FT montre aussi un idéologue. Prince se présente comme pro-liberté, favorable à l’individu et hostile à l’expansion du gouvernement fédéral américain. Il estime que l’État grossit toujours au détriment de la liberté.

Il relie cette vision à son histoire familiale, à son père entrepreneur, mais aussi à ses souvenirs d’enfance pendant la Guerre froide. Il raconte avoir été marqué par Berlin dans les années 1970, par la frontière avec l’Est, les armes, les chiens, les dispositifs militaires. Pour lui, cette expérience aurait forgé très tôt une méfiance profonde envers le socialisme et les États trop puissants.

Venezuela : ressources sans ordre

En fin d’entretien, le Financial Times interroge Erik Prince sur le Venezuela, en raison des importantes ressources pétrolières du pays et de son instabilité. Prince répond que plusieurs pays disposent de ressources considérables sans parvenir à les exploiter pleinement en raison du chaos. Il précise toutefois que le Venezuela ne figure pas parmi les pays sur lesquels il travaille actuellement.

La grande question : qui contrôle la force privée ?

Le portrait du Financial Times se termine sur une note presque cinématographique. Prince parle de sa famille, puis avertit le journaliste de ne pas publier certains éléments personnels.

En conclusion, le FT pose une question centrale : qui contrôle ceux qui vendent la force ?

La montée des sociétés militaires privées comme Blackwater, Wagner ou les nouveaux acteurs du secteur ouvre des débats majeurs. Externalisation de la force létale, souveraineté des États, responsabilité démocratique, contrôle judiciaire, accès aux ressources, influence géopolitique : la guerre privée n’est plus seulement un sujet militaire. Elle devient un sujet de gouvernance mondiale.

Erik Prince, lui, répond par l’efficacité. Ses critiques répondent par la légitimité. Et c’est précisément dans cette tension que se joue une partie de l’avenir de la sécurité internationale.

Le portrait du FT ne dit donc pas seulement qu’Erik Prince est de retour. Il montre que le monde dans lequel il prospère est en train de s’élargir : États fragiles, guerres hybrides, drones, ressources critiques, recul relatif de la puissance américaine, fatigue des interventions occidentales et demande croissante de solutions rapides.

Erik Prince reste une figure sulfureuse. Mais il est aussi un symptôme. Celui d’un ordre international où la guerre, la sécurité et même certaines fonctions de souveraineté deviennent des marchés.

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