L’évacuation massive de la ville de Ksar El-Kébir et de plusieurs communes relevant de la province de Larache, 108 423 persones, conjuguée à des images saisissantes d’inondations ayant touché de larges zones du nord du Maroc, alimente une vague d’inquiétude et de commentaires. Sur les réseaux sociaux comme dans l’espace public, une rumeur persistante évoque le scénario extrême d’une éventuelle rupture du barrage d’Oued El Makhazine.
Deux communiqués, celui du ministère de l’Intérieur et du ministère de l’Équipement sont venus confirmer le caractère exceptionnel de la situation hydrologique, marqué par des apports sans précédent et une élévation record du niveau de retenue du barrage, tout en appelant au respect strict des consignes d’évacuation. Si le ministère de l’Intérieur a pris le pilotage opérationnel de la crise, les inquiétudes exprimées appellent désormais à être confrontées à des analyses techniques fiables et scientifiquement fondées, ainsi qu’à une lecture politique claire des responsabilités et des actions préventives relevant d’autres départements de tutelle, notamment ceux en charge de l’équipement et de l’agriculture.
Éléments de lecture technique indispensables
Avant toute analyse, certains éléments techniques doivent être posés clairement, afin d’éviter les approximations tout en ne minimisant pas les risques.
Un barrage ne connaît pas une rupture brutale de type « explosion », terme qu’on retrouve dans certains commentaires. Les scénarios redoutés par les ingénieurs relèvent plutôt de défaillances progressives, souvent liées à la combinaison de plusieurs facteurs : pression hydraulique exceptionnelle, dysfonctionnement partiel des organes d’évacuation, vieillissement des équipements et contraintes environnementales en aval.
Dans le cas du barrage d’Oued El Makhazine, des informations concordantes indiquent que l’un des dispositifs de vidange ou de régulation rencontrerait des difficultés techniques, nécessitant le recours à des plongeurs spécialisés et à des moyens particuliers d’intervention. Ce type de situation n’implique pas automatiquement un danger imminent pour la stabilité de l’ouvrage, mais il réduit les marges de manœuvre opérationnelles dans une phase de forte sollicitation hydraulique.

Pour la première fois depuis 1979, le déversoir de crues du barrage d’Oued El Makhazine a été activé, après que le niveau de la retenue a dépassé 69 mètres, illustrant l’ampleur exceptionnelle des apports hydriques enregistrés.
Autre point fondamental : la gestion d’un barrage ne s’analyse jamais isolément. Elle s’inscrit dans un système interconnecté, notamment lorsqu’un ouvrage est relié à un autre par des dispositifs de transfert. À cet égard, le lien hydraulique entre les barrages d’Oued El Makhazine et de Dar Khroufa constitue un levier stratégique. Ce dernier dispose d’une capacité proche de 500 millions de mètres cubes et affichait, selon les données publiques disponibles, un taux de remplissage sensiblement inférieur.

Dans un fonctionnement optimal, ce type de connexion permet d’écrêter les crues, en soulageant l’ouvrage le plus sollicité. Toute difficulté technique affectant cette interconnexion réduit mécaniquement la capacité globale du système à absorber des apports exceptionnels.
Dans ces conditions, les autorités ne raisonnent pas uniquement en termes de probabilité de rupture, mais en termes de gestion d’un risque systémique, où la moindre défaillance partielle peut peser lourd lorsque plusieurs facteurs défavorables surviennent simultanément.
Crues exceptionnelles et évacuations massives : l’État face à un risque hydrologique hors normes
Le déplacement préventif de plus de 108 423 personnes, tel que confirmé par les autorités publiques, constitue l’une des opérations de protection civile les plus importantes jamais conduites dans le Royaume. Une telle décision, prise dans un contexte de fortes perturbations météorologiques, ne peut être interprétée comme une simple mesure de routine. Elle traduit une évaluation élevée des indicateurs de risque, fondée sur des données hydrologiques et météorologiques jugées préoccupantes.
Selon les derniers communiqués du ministère de l’Intérieur et du ministère de l’Équipement, les prochains jours pourraient être marqués par des précipitations atteignant jusqu’à 150 mm sur une période très courte, avec des apports hydriques exceptionnels et sans précédent. Les mêmes sources officielles font état d’une élévation record du niveau de retenue du barrage d’Oued El Makhazine, susceptible d’exercer une pression importante sur les infrastructures.
Pourquoi une évacuation massive ?
L’appel urgent au respect strict des consignes d’évacuation, lancé par le ministère de l’Intérieur, s’explique par l’augmentation des indicateurs de risque et par la possibilité d’une évolution rapide et difficilement maîtrisable de la situation. En matière de gestion des risques hydrauliques, les autorités raisonnent avant tout en fonction des conséquences potentielles, et non de la seule probabilité d’occurrence.
Une rupture de barrage demeure un événement rare, mais elle constitue un scénario extrême pris en compte par précaution, précisément en raison de ses effets irréversibles sur les populations en aval.
Un pilotage sécuritaire clair, des responsabilités à clarifier
Le ministère de l’Intérieur a assumé avec diligence, transparence et célérité le pilotage opérationnel de la crise, coordonnant les évacuations, l’hébergement et la sécurisation des zones concernées. Cette réactivité a permis de contenir les risques humains dans un contexte particulièrement tendu et dans un laps de temps record.
En revanche, le silence prolongé des départements en charge de la gestion structurelle de l’eau et des barrages alimente des interrogations légitimes sur l’anticipation, la maintenance des infrastructures et la gouvernance des dispositifs préventifs. Ces questions ne relèvent pas de l’urgence immédiate, mais de l’évaluation à froid qui devra nécessairement suivre cet épisode exceptionnel.



