Par une méga-opération capitalistique, MBZ contient l’hypertrophie du pouvoir de son frère Tahnoon au profit de son fils

Le président émirati regroupe 263 milliards de dollars d’actifs dans un nouveau fonds souverain sous le contrôle du prince héritier

En décidant de placer près de 275 entreprises publiques et participations stratégiques sous l’autorité directe de son fils, le prince héritier Sheikh Khaled, le président des Émirats arabes unis Sheikh Mohammed ben Zayed Al Nahyan – MBZ- opère bien davantage qu’une réorganisation financière. Il orchestre un acte de transmission du pouvoir économique, soigneusement calibré, au cœur même du capitalisme d’État émirati. À travers la montée en puissance du fonds L’imad et l’absorption d’ADQ, Abou Dhabi ne se contente pas de consolider ses actifs : l’émirat redessine les lignes d’influence entre générations, tout en rééquilibrant de manière significative les rapports entre le prince héritier et son oncle, Sheikh Tahnoon, figure tutélaire de l’appareil sécuritaire et financier du pays.

Tahnoon Khaled
( Droite ) Cheikh Khaled ben Mohammed ben Zayed Al Nahyan, prince héritier d’Abou Dhabi, et Son Altesse le Cheikh Tahnoon ben Zayed Al Nahyan, vice-gouverneur de l’émirat d’Abou Dhabi.

Abou Dhabi a engagé une reconfiguration majeure de son architecture financière en intégrant la holding publique ADQ au sein de L’imad, un nouveau fonds souverain présidé par le prince héritier Sheikh Khaled ben Mohammed ben Zayed Al Nahyan. L’opération regroupe près de 263 milliards de dollars d’actifs et marque un tournant stratégique : pour la première fois, l’héritier apparent se voit confier un véhicule d’investissement de plein exercice, distinct des fonds historiques de l’émirat.


Créée à l’origine comme bras opérationnel de l’État, ADQ détenait des participations clés dans l’aérien, les ports, l’énergie nucléaire et l’agroalimentaire. Son absorption dans L’imad consacre un recentrage du pouvoir d’allocation du capital entre les mains du prince Khaled, âgé de 44 ans, que son père, le président des Émirats arabes unis MBZ, prépare à assumer les leviers stratégiques de l’émirat.

« L’imad constitue un nouveau pilier de la stratégie d’investissement d’Abou Dhabi. Le moment était venu pour le prince héritier de disposer de son propre fonds souverain », confie un banquier d’affaires senior au FT.

Avec un patrimoine souverain estimé à près de 1 800 milliards de dollars, Abou Dhabi est devenu un acteur central des grandes transactions internationales, multipliant les prises de participation dans l’industrie, la technologie, les infrastructures et, plus récemment, en Afrique. Le Conseil suprême des affaires financières et économiques de l’émirat a indiqué que la fusion vise à créer « une puissance d’investissement souveraine dotée d’une base d’actifs diversifiée », capable de soutenir la projection économique de l’émirat sur le long terme.

Un schéma déjà éprouvé dans l’histoire politique de l’émirat

La montée en puissance du prince Khaled à travers L’imad rappelle un précédent fondateur : la création de Mubadala en 2002, lorsque Mohammed ben Zayed consolidait lui-même son influence sous le règne de son père, le fondateur des Émirats. À l’époque, Mubadala avait servi de laboratoire stratégique pour façonner une nouvelle génération de dirigeants économiques.

Formé à la fin de 2025, L’imad a déjà absorbé des actifs emblématiques : les participations automobiles de CYVN, dont McLaren et 18 % du constructeur chinois de véhicules électriques Nio, ainsi qu’un vaste portefeuille immobilier via Modon. Le fonds est dirigé par Jassem al-Zaabi, puissant directeur du département des finances d’Abou Dhabi, et pilote également l’engagement de l’émirat dans l’offre publique hostile de 108 milliards de dollars visant Warner Bros, menée par David Ellison via Paramount.

Vers une nouvelle ligne de force face à Riyad ?

Cette méga-consolidation capitalistique intervient alors que les frictions entre Abou Dhabi et Riyad dépassent la simple compétition d’attractivité et prennent, par épisodes, la forme d’un rapport de force géostratégique. Sur le front économique, l’Arabie saoudite a officialisé une doctrine de captation de valeur visant directement l’écosystème régional centré historiquement sur les Émirats, en conditionnant l’accès aux contrats publics à la relocalisation des sièges régionaux dans le royaume à partir du 1er janvier 2024.

Dans le même temps, des entreprises basées aux Émirats ont rapporté ces dernières semaines des difficultés de visas vers l’Arabie saoudite, dans un contexte où Riyad a publiquement accusé les Émirats de soutenir une faction séparatiste au Yémen, accusations suivies de représailles et d’un climat de crispation perceptible dans les échanges et les opérations.

Plusieurs analyses relient désormais la rivalité à des théâtres extérieurs : Yémen, mer Rouge et Corne de l’Afrique, où les priorités et alliances des deux capitales divergent, produisant des effets géopolitiques concrets sur les équilibres locaux.

Rééquilibrage franc au sommet de l’État

Cette réorganisation redessine aussi les équilibres entre les différentes figures du pouvoir économique local. Jusqu’ici, ADQ constituait un pilier de l’empire d’investissement de Sheikh Tahnoon bin Zayed, conseiller à la sécurité nationale et président de l’Abu Dhabi Investment Authority ( ADIA ), le fonds souverain historique de l’émirat. Son influence demeure considérable, notamment à travers ses intérêts privés : le conglomérat IHC ou encore la plateforme technologique G42, mais la création de L’imad introduit une nouvelle polarité au sommet.

Le départ de Mohamed al-Suwaidi, fondateur d’ADQ, vers Lunate, un gestionnaire d’actifs de 115 milliards de dollars également lié à l’écosystème de Sheikh Tahnoon, illustre cette redistribution feutrée des rôles.

Ce mouvement ne marginalise pas Tahnoon, il redéfinit son périmètre. Le conseiller à la sécurité nationale conserve la haute main sur les dossiers les plus sensibles : renseignement et technologies duales, mais voit émerger face à lui un centre de gravité économique alternatif, incarné par Khaled. Là où Tahnoon opère dans l’ombre, à l’interface entre sécurité et capital, le prince héritier est appelé à incarner une figure plus institutionnelle, plus lisible à l’international, en prise directe avec les marchés, les grandes transactions et les partenariats souverains.

En filigrane, MBZ verrouille la succession en évitant toute concentration excessive des leviers entre les mains d’un seul acteur, tout en ancrant son fils au cœur du système productif et financier, et en dotant Abou Dhabi d’un outil souverain plus cohérent et plus réactif dans un environnement régional marqué par une rivalité désormais assumée avec Riyad.

Nawfal Laarabi
Nawfal Laarabi
Intelligence analyst. Reputation and influence Strategist 20 années d’expérience professionnelle au Maroc / Spécialisé dans l’accompagnement des organisations dans la mise en place de stratégies de communication d’influence.

Les plus lus

Felipe VI et Letizia se rendront à Sebta et Melilla les 13 et 14 octobre, sans Sánchez

Le couple royal espagnol effectuera son premier déplacement officiel...

À Paris, l’ONMT mise sur le Mondial 2030 pour séduire le marché français

Devant la presse réunie au Bristol, Achraf Fayda a...

Felipe VI à Sebta et Melilla : la cordialité des rois à l’épreuve de la souveraineté

Madrid présente la visite du couple royal comme une...

Madrid reporte son sommet avec Alger : Rabat au cœur d’un jeu diplomatique à trois bandes

L’Espagne a reporté sine die la Réunion de haut...

Polarium confie la France, l’Italie et l’Afrique du Nord à Anass Chaker

Le spécialiste suédois du stockage intelligent de l’énergie Polarium...

Gouvernement El Mansouri : l’Énergie sous les projecteurs, Benali et Benkhadra au centre des conjectures

La succession à l’Énergie attire déjà les regards au-delà du Maroc. Attaqa, média arabophone établi à Washington, avance plusieurs noms pour le gouvernement El Mansouri. Même spécialisée, cette attention étrangère souligne le poids d’un portefeuille exposé par une crise énergétique persistante, les prix des carburants et les intérêts des grands distributeurs. Avec, en toile de fond, les engagements du PAM sur leurs marges et une question politique : quelle relation le prochain ministre entretiendra-t-il avec Aziz Akhannouch ?
00:01:42

La Colombie ouvre son ambassade à Al-Qods et rompt avec la ligne Petro

La Colombie inaugure son ambassade à Jérusalem-Ouest et rétablit son accord de libre-échange avec Israël, consacrant le virage diplomatique engagé par Abelardo de la Espriella.

Ericsson fête ses 150 ans à Rabat : la Suède célèbre un siècle et demi d’innovation

L’ambassade de Suède à Rabat a célébré les 150 ans d’Ericsson, présent au Maroc depuis 1984. Clients, chiffre d’affaires et pari sur la 5G : les chiffres de son implantation.

Getty Images au bord de la faillite : le géant mondial de la photographie rattrapé par la dette et l’IA

Getty Images prépare un Chapter 11 et son retrait de la Bourse, avec jusqu’à 533 millions de dollars apportés par la famille Getty et Koch Equity Development.

Musées, œuvres, mémoire : la DGSN et la Fondation nationale des musées, gardiennes du patrimoine marocain

La DGSN et la Fondation nationale des musées signent une convention pour sécuriser les musées et protéger le patrimoine marocain contre le vol, la falsification et le trafic illicite.

Le Roi Mohammed VI reçoit Fatima Ezzahra El Mansouri et appelle à une mobilisation générale pour la prochaine étape

Le Roi Mohammed VI a reçu, mercredi 14 octobre 2026, Fatima Ezzahra El Mansouri, cheffe du gouvernement désignée, venue présenter l’état d’avancement de la formation du nouvel exécutif.

Crime organisé : cinq arrestations au Maroc en un mois, Stockholm salue Rabat

Un Suédois de 22 ans a été arrêté à Agadir grâce aux renseignements de la DGST. La police suédoise remercie le Maroc et fait état de cinq arrestations en un mois.

Au Parlement, l’héritier Benjelloun impose sa signature

Dès l’élection du président de la Chambre des représentants, Omar Mahmoud Benjelloun impose sa méthode, prend ses distances avec le PJD et bouscule les figures installées de la gauche.

Related Articles

Focus Thématiques