La victoire du PAM aux législatives marocaines a été rarement racontée à l’étranger comme une simple alternance politique à Rabat. En Espagne, d’El País à El Mundo, de La Razón à The Objective, le regard s’est immédiatement porté sur l’identité du prochain chef du gouvernement et sur ce que ce choix pourrait changer dans le rapport de force avec Madrid : Fouzi Lekjaa concentre les inquiétudes, tandis que Fatima-Zahra El Mansouri apparaît comme une option plus rassurante. Dans la presse anglo-saxonne et chez Reuters, Lekjaa était au contraire installé depuis plusieurs semaines comme le scénario naturel de l’après-Akhannouch. En Israël, l’inquiétude se porte ailleurs : sur le retour spectaculaire du PJD, passé de 13 à 54 sièges, et sur l’élection de figures ouvertement hostiles à la normalisation avec l’État hébreu. Ynet évoque directement les interrogations que cette poussée islamiste fait peser sur les relations maroco-israéliennes, tandis que The Times of Israel en fait l’un des principaux angles de sa couverture du scruti.
Le résultat était marocain. Sa lecture, en Espagne, l’a été beaucoup moins.
Au lendemain des législatives du 23 septembre, qui ont placé le Parti authenticité et modernité (PAM) en tête avec 97 sièges, devant le RNI avec 66, l’Istiqlal avec 65 et le PJD avec 54, une grande partie de la presse espagnole a immédiatement personnalisé le scrutin autour de deux noms : Fouzi Lekjaa et Fatima-Zahra El Mansouri. Le tout sur fond de participation limitée à 38,08 %. (Source : EFE Noticias)
L’agence EFE, référence de nombreux médias espagnols, s’en est tenue à une présentation relativement factuelle. Elle rappelle que le futur chef du gouvernement devra appartenir au PAM et présente Lekjaa comme le favori cité par les analystes, tout en mentionnant El Mansouri parmi les autres figures susceptibles d’accéder à la primature. (EFE Noticias)
Mais dès que l’on quitte le fil d’agence, le prisme change.
Lekjaa, le visage qui inquiète Madrid
El País a choisi Fouzi Lekjaa pour illustrer son grand article consacré à la victoire du PAM. Le quotidien décrit le ministre du Budget et président de la Fédération royale marocaine de football comme un technocrate puissant, proche du Palais et susceptible de prendre la tête du « gouvernement du Mondial 2030 ». Quelques jours auparavant, le journal lui avait déjà consacré un portrait entier sous le titre : « Fouzi Lekjaa : un fichage technocratique et footballistique pour le gouvernement du Mondial ». (El País)
Ce choix n’est pas anodin.
Pour une partie de la presse espagnole, Lekjaa n’est plus seulement un responsable marocain. Il incarne désormais plusieurs dossiers où Rabat et Madrid sont à la fois partenaires et concurrents : le Mondial 2030, la bataille pour accueillir la finale, les infrastructures, les relations avec la FIFA et, plus largement, la montée en puissance du Maroc.
The Objective avait posé le décor avant même le scrutin. Le média expliquait que l’arrivée de Lekjaa en politique démontrait que le Maroc allait « à fond » pour obtenir la finale du Mondial 2030 au détriment de l’Espagne. Lorsque Lekjaa a déclaré pendant la campagne que la finale se jouerait au Grand Stade Hassan II de Casablanca, le média a présenté cette affirmation comme un défi direct aux ambitions espagnoles. (The Objective)
El Debate et La Razón avaient eux aussi largement relayé cette bataille autour de la finale. (La Razón)
Après la victoire du PAM, 20 Minutos a résumé cette inquiétude dans son titre : « ¿Se aleja España de la final del Mundial 2030? » — « L’Espagne s’éloigne-t-elle de la finale du Mondial 2030 ? » Le journal reliait directement le résultat électoral marocain à la nouvelle puissance politique de Lekjaa. (20minutos.es)
Ce que redoute une partie de la presse espagnole n’est pas tant le PAM que la concentration, autour de Lekjaa, du politique, du budget, du football et du Mondial 2030.
El Mundo remet Fatima-Zahra El Mansouri dans le jeu
C’est dans ce contexte que le traitement d’El Mundo prend une dimension particulière.
Le quotidien madrilène a consacré jeudi soir un long portrait à Fatima-Zahra El Mansouri, présentée dès le titre comme « l’une des favorites pour devenir Première ministre du Maroc ». L’article la place explicitement face au « candidat favori » Fouzi Lekjaa et revient longuement sur son parcours, son passage à la mairie de Marrakech, son action au gouvernement, sa politique du logement et son rôle dans la transformation des villes marocaines avant 2030. (Latinas Media)
Surtout, El Mundo choisit de construire son article autour de sa première déclaration concernant l’Espagne après la victoire du PAM.
El Mansouri affirme que la relation entre les deux pays est « historique et nécessaire » et qu’elle doit rester « de haut niveau » sur les plans économique, commercial et diplomatique. Sur les mineurs marocains présents à Sebta, elle maintient la position de Rabat, leur retour auprès de leurs familles, tout en insistant sur la recherche d’une solution avec Madrid. EFE a rapporté les mêmes déclarations dans un article au cadrage beaucoup plus institutionnel. (EFE Noticias)
Au moment où plusieurs titres espagnols associent Lekjaa à une compétition directe avec Madrid, El Mansouri est présentée sous un registre très différent : dialogue bilatéral, gestion urbaine, logement, jeunesse, parcours politique et capacité à gouverner.
L’opposition médiatique entre les deux profils apparaît presque naturellement.
Jusqu’à écrire : « España pierde »
À l’autre extrémité du spectre, certains commentaires espagnols ont dépassé la simple inquiétude.
Une tribune publiée après les résultats a choisi un titre sans ambiguïté : « Elecciones en Marruecos. España pierde », « Élections au Maroc. L’Espagne perd ».
Le texte ne se contente pas de critiquer le système institutionnel marocain. Il présente la relation avec Rabat comme structurellement antagoniste et conclut que l’Espagne devrait considérer le Maroc comme un adversaire.
« L’Espagne perd » n’est pas seulement une provocation éditoriale. Le titre met à nu le prisme stratégique d’une partie des cercles militaires, diplomatiques et de renseignement espagnols : le Maroc n’est plus regardé comme le voisin du Sud que Madrid pouvait gérer depuis une position de supériorité, mais comme une puissance qui réduit rapidement l’asymétrie entre les deux rives du détroit. Le réarmement marocain, son ancrage militaire auprès des États-Unis et l’approfondissement de sa coopération sécuritaire et technologique avec Israël modifient concrètement le rapport de force. Les États-Unis représentent désormais 60 % des importations d’armement marocaines et Israël 24 % ; Rabat s’est doté de F-16 de dernière génération, d’Apache, de HIMARS, du système antimissile israélien Barak MX et de capacités satellitaires et de guerre électronique nouvelles. (El País)
C’est cette montée en puissance qui donne une autre signification à l’obsession espagnole pour les hommes et les femmes qui émergent à Rabat. Chaque figure du pouvoir marocain finit par renvoyer l’Espagne à l’une de ses propres fragilités. Lekjaa rappelle que Madrid peut désormais être concurrencée jusque sur le terrain du Mondial 2030 et des grands investissements. Hammouchi et les services marocains renvoient aux inquiétudes espagnoles en matière de contre-espionnage, particulièrement autour de Sebta et Melilla ; en août, la presse espagnole révélait encore que le renseignement militaire recherchait d’éventuelles connexions marocaines parmi d’anciens militaires espagnols. (The Objective)
Et derrière cette inquiétude se trouve une question plus profonde : que devient la supériorité stratégique espagnole si Rabat dispose à la fois de Washington, de la technologie militaire israélienne et de moyens de renseignement de plus en plus sophistiqués ? The Objective rapportait cet été que certains responsables militaires espagnols s’interrogeaient désormais ouvertement sur la capacité de l’Espagne à conserver une supériorité nette face au Maroc en cas de crise autour de Sebta et Melilla. (The Objective)
Le paradoxe est d’autant plus inconfortable pour Madrid que son propre rapport avec Washington s’est dégradé en 2026, tandis que Rabat consolidait le sien. Les tensions entre Donald Trump et le gouvernement Sánchez sur l’OTAN, l’Iran et l’utilisation des bases espagnoles ont même alimenté aux États-Unis des appels à privilégier le Maroc comme partenaire militaire régional. (El País)
À lire cette presse, le véritable sujet n’est donc pas que le PAM ait gagné une élection. C’est que l’Espagne découvre, scrutin après scrutin et crise après crise, qu’elle ne regarde plus le Maroc d’en haut. Elle le regarde désormais en face.
Pour la presse anglo-saxonne, Lekjaa était déjà le scénario central
Dans la presse anglo-saxonne et chez les grandes agences internationales, le nom de Fouzi Lekjaa s’était imposé bien avant le verdict des urnes. Dès le 9 juillet, avant même son adhésion officielle au PAM, Bloomberg consacrait un épisode de Next Africa à la possibilité de voir l’architecte du succès footballistique marocain devenir le prochain chef du gouvernement. Le 25 juillet, jour même de son entrée au PAM, Bloomberg présentait déjà son ralliement comme une étape le rapprochant d’une possible candidature à la primature. (Apple Podcasts)
Après le scrutin, Reuters a confirmé cette lecture en présentant Lekjaa comme un « strong potential candidate for prime minister », soulignant que son arrivée au PAM avait donné au parti un « late boost » décisif. Business Insider Africa a repris le même cadrage dès le lendemain : le patron du football marocain y apparaît comme le possible futur chef du gouvernement appelé à piloter, parallèlement, quelque 20 milliards de dollars d’investissements liés à la préparation du Mondial 2030. Reuters
Contrairement à une partie de la presse espagnole, qui remet Fatima Ezzahra El Mansouri au centre du jeu après la victoire du PAM, les grands médias économiques anglo-saxons et Reuters avaient donc déjà installé Lekjaa dans le rôle du principal prétendant à l’après-Akhannouch.
En Israël, c’est le retour du PJD qui inquiète
Comme The Times of Israel, les médias israéliens se sont tus penchés sur le retour spectaculaire du PJD, passé de 13 à 54 sièges, et sur l’élection sous ses couleurs d’Aziz Henawi, militant connu pour ses positions anti-israéliennes. Son titre met directement en avant l’élection d’un candidat ayant qualifié un responsable de la communauté juive marocaine de « cancer » et souligne les gains de l’opposition islamiste. The Times of Israel
Chacun regarde donc le scrutin marocain à travers ses propres intérêts.
Israël observe les islamistes et l’avenir de la relation avec Rabat. L’Espagne regarde Sebta, le Mondial 2030 et la capacité du Maroc à renforcer encore son poids régional.
Et dans ce miroir espagnol, deux personnages se détachent.
Fatima-Zahra El Mansouri apparaît comme la responsable politique avec laquelle Madrid pense pouvoir parler. Fouzi Lekjaa, lui, est celui avec lequel elle comprend qu’elle devra compter.





