Felipe VI à Sebta et Melilla : la cordialité des rois à l’épreuve de la souveraineté

Madrid présente la visite du couple royal comme une manifestation de l’engagement de l’État envers Sebta et Melilla. Du point de vue marocain, elle soulève une autre question : celle de la portée d’un déplacement du souverain espagnol dans deux villes dont Rabat revendique la souveraineté. La cordialité entre les maisons royales, les précautions de Pedro Sánchez et la coopération migratoire n’effacent pas ce différend. Les déclarations prononcées devant Emmanuel Macron lui donnent désormais une dimension européenne plus explicite.

Les 13 et 14 octobre, Felipe VI et Letizia effectueront leur première visite officielle à Sebta et Melilla. Le déplacement, convenu entre la Maison royale et le gouvernement espagnol, interviendra deux mois et demi après les entrées massives des 30 et 31 juillet. Pedro Sánchez ne les accompagnera pas. Mais son absence ne retire rien au caractère institutionnel d’une visite préparée avec son gouvernement.

Pour en comprendre les enjeux depuis le Maroc, trois dimensions se superposent : le différend territorial, la pression politique intérieure en Espagne et la répartition des responsabilités migratoires entre les deux rives.

L’amitié des souverains n’efface pas le différend territorial

Les relations publiquement affichées entre les deux maisons royales restent marquées par la cordialité. Dans son message à Mohammed VI à l’occasion de la Fête du Trône, Felipe VI a encore exprimé son affection au souverain marocain et sa confiance dans le renforcement des liens de fraternité, d’amitié et de coopération entre les deux peuples. Ce registre appartient à une relation distincte des controverses quotidiennes entre gouvernements, partis et médias.

Cette proximité n’a cependant jamais réglé la question de Sebta et Melilla. Le précédent de novembre 2007 le rappelle : la visite de Juan Carlos Ier et de la reine Sofía avait entraîné le rappel de l’ambassadeur marocain à Madrid pour consultations et une condamnation de Rabat. Les relations entre les familles royales n’avaient donc pas empêché la confrontation diplomatique.

La distinction entre une visite gouvernementale et une visite royale est ici essentielle. Dans une analyse publiée le 3 septembre, Samir Bennis souligne que plusieurs déplacements de Sánchez à Sebta n’ont pas suscité de réaction marocaine comparable à celle de 2007. Selon lui, une certaine retenue entourant les visites des souverains espagnols a contribué à contenir le différend, sans le résoudre.

Le roi d’Espagne n’incarne pas seulement un gouvernement ou une majorité. Sa fonction est de représenter l’unité et la permanence de l’État. C’est cette différence de niveau de représentation qui donne au déplacement sa portée particulière pour Rabat. La présence d’un ministre ou d’un responsable militaire manifeste une autorité administrative ou opérationnelle ; celle du souverain engage la représentation de l’État lui-même.

Sánchez entre coopération avec Rabat et pression intérieure

Depuis juillet, Pedro Sánchez maintient deux positions : défendre l’action de son gouvernement et préserver la coopération marocaine, tout en répondant aux critiques sur le contrôle de la frontière. Le 3 septembre, devant le Parlement, il a affirmé ne disposer d’aucune preuve solide établissant que les autorités marocaines avaient organisé les entrées massives. Des rapports policiers ont néanmoins alimenté les soupçons sur le comportement de certains agents marocains, accusations contestées par Rabat et examinées dans le cadre des investigations espagnoles.

Madrid a longtemps temporisé. Alors que Felipe VI s’était engagé à se rendre à Sebta et que les appels à cette visite se multipliaient, le gouvernement Sánchez renvoyait sa réalisation à la réunion des « conditions » nécessaires. Cette prudence avait une dimension diplomatique clairement exprimée : le chef du gouvernement avait lui-même assuré ne pas vouloir déclencher « un conflit diplomatique de premier ordre » avec le Maroc. Afficher le soutien de la Couronne, tout en ménageant Rabat : telle était l’équation à résoudre.

Car le déplacement ne se résume pas à une visite de solidarité. Sánchez le présente comme la manifestation de « l’engagement absolu de l’État » envers Sebta et Melilla, dont il réaffirme la souveraineté espagnole. Dans ces deux enclaves revendiquées par le Maroc, la présence du souverain donne à ce message une portée qui dépasse celle d’une visite ministérielle. C’est précisément là que la cordialité des rois se trouve à l’épreuve de la souveraineté.

Cette volonté de préserver la relation avec Rabat offre aussi une clé de lecture des précautions prises par la Maison royale. En rappelant que le voyage était prévu avant les événements de juillet, la Zarzuela tente de dissocier le projet initial de la crise qui entoure désormais sa réalisation.

Devant Macron, la frontière espagnole devient un enjeu européen

La visite d’État d’Emmanuel Macron a donné à cette séquence une autre audience. Le président français, décoré du collier de l’ordre d’Isabelle la Catholique, a entendu Felipe VI revenir sur Sebta lors du dîner de gala du 29 septembre au Palais royal de Madrid. Une cérémonie consacrée au rapprochement franco-espagnol a ainsi également servi de cadre à un message sur la protection des frontières.

Dans le texte officiel de son discours, le souverain parle d’« intrusion massive », qualifie les événements d’« inacceptables » et associe explicitement frontière espagnole et frontière européenne. Il appelle à renforcer les ressources et la coopération entre États membres. Le terme employé par Felipe VI est bien celui d’intrusion, et non d’invasion.

La portée diplomatique du passage tient à cette association. La question n’est plus seulement présentée comme un problème de gestion espagnole ou de coopération avec le Maroc : elle devient une responsabilité des partenaires européens. Pour Rabat, cette formulation superpose la protection des frontières de l’Union à un différend territorial qui, lui, demeure bilatéral.

Le lendemain, devant la presse et aux côtés de Sánchez, Macron a décrit les événements comme une attaque, évoqué des opérations informationnelles ayant poussé des familles et des jeunes à prendre des risques, et regretté le manque de solidarité de plusieurs Européens. Il a également indiqué que le travail sur les retours devait se poursuivre avec les autorités marocaines et estimé que cette coopération se déroulait bien.

Les désaccords européens sont, eux, documentés. L’Italie maintient des contrôles sur ses liaisons aériennes et maritimes avec l’Espagne en invoquant les conséquences de la crise de Sebta. L’Allemagne a prolongé ses propres contrôles pour des motifs plus généraux de migration irrégulière et de pression sur son système d’accueil. Macron n’a pas nommé ces pays dans son reproche : leurs décisions éclairent le contexte, sans permettre de les désigner comme ses cibles certaines.

Un rassemblement autour de la Couronne, pas un consensus sur la crise

L’annonce du déplacement a été saluée par des représentants du Parti populaire, de Vox et d’Izquierda Unida, formation de gauche. Cette convergence montre que le soutien à une visite royale dépasse les lignes partisanes habituelles. Elle ne signifie pas que ces partis partagent la même analyse des événements, ni les mêmes propositions migratoires.

La manifestation organisée à Madrid le 26 septembre contre la gestion gouvernementale de la crise illustre au contraire la persistance de l’affrontement intérieur. La Couronne peut faire l’objet d’un soutien transversal sur ce déplacement, tandis que le gouvernement reste contesté sur ses décisions. Il s’agit de deux phénomènes distincts, que l’on ne peut transformer en mesure d’une opinion espagnole unanimement rassemblée.

L’horizon électoral fait également partie du contexte. Le mandat d’Emmanuel Macron s’achève en mai 2027. Sánchez a réaffirmé son intention d’aller au terme de la législature, également en 2027. Cela situe la séquence dans une période de préparation des prochaines échéances, sans suffire à établir les motivations de chaque déclaration ou déplacement.

La crise avait d’ailleurs été intégrée très tôt à un discours politique extérieur à l’Espagne. Dès le 31 juillet, Donald Trump l’avait qualifiée d’« invasion », en mettant en cause les lois migratoires espagnoles et leur application. Le même événement est ainsi mobilisé dans des débats nationaux différents, avec des objectifs et des arguments qui ne se confondent pas.

C’est sur cette utilisation politique du Maroc que Rabat s’est officiellement exprimé. Dans son communiqué du 10 septembre, le ministère des Affaires étrangères a dénoncé l’instrumentalisation du Royaume par certains milieux politiques et médiatiques espagnols, refusant qu’il devienne un « fonds de commerce préélectoral ». Cette position documente la lecture marocaine des attaques subies ; elle ne constitue pas, à elle seule, la preuve d’une campagne coordonnée.

Sebta, Gaza et la hiérarchie de l’attention

Le constat défendu dans cette tribune est celui d’un déplacement du regard : au cours de l’été, la crise de Sebta a relégué Gaza et l’Iran à l’arrière-plan du débat européen. Cette lecture ne porte pas sur la disparition de toute couverture médiatique, mais sur la hiérarchie de l’attention. Une tragédie peut continuer à faire l’objet de dépêches sans plus occuper le centre de la conversation publique. L’existence d’un article, d’un rapport ou d’une déclaration ne dit pas, à elle seule, la place accordée aux victimes.

À Sebta, cette question se double d’une réalité mesurable : la progression des discours de haine. L’Observatoire espagnol du racisme et de la xénophobie a recensé, dans son dispositif de surveillance des réseaux sociaux, 101 025 contenus haineux ou discriminatoires en août, soit une hausse de 76 % par rapport à juillet. Parmi les contenus analysés, 39 % étaient liés à la crise de Sebta et 72 % visaient les personnes originaires d’Afrique du Nord. Ce sont les institutions espagnoles elles-mêmes qui documentent cette hostilité.

Le débat ne concerne donc pas seulement les décisions de Madrid ou la responsabilité prêtée à Rabat. Il touche des personnes, leur origine, leur présence dans la société espagnole. Le rapport de l’Observatoire montre précisément comment les événements frontaliers ont alimenté des publications dirigées contre les migrants, particulièrement nord-africains. Une controverse entre États et une mise en cause collective des populations ne sont pas de même nature.

Derrière la frontière, des personnes

La question des droits humains à Sebta ne tient pas dans une mention ajoutée au bas d’un discours sur la sécurité. Amnesty International a recueilli 22 témoignages directs attribuant à des militaires des passages à tabac, du harcèlement, des humiliations et des vols ou destructions d’effets personnels. L’organisation décrit des violences touchant également des femmes et des enfants non accompagnés, dans une ville où des milliers de personnes demeurent sans protection suffisante.

À cette situation s’ajoute celle des violences sexuelles. Les juridictions de Sebta ont ouvert 37 procédures entre le 30 juillet et le 14 septembre, concernant 39 victimes, dont 14 filles mineures. Ce bilan recouvre des affaires distinctes des accusations visant les militaires, mais il donne une autre mesure des besoins de protection dans la ville.

La critique portée ici concerne la place accordée à ces faits : leur capacité à susciter une attention durable, au-delà de leur publication. Une enquête annoncée renseigne sur une réponse institutionnelle ; elle ne mesure ni l’émotion publique ni l’importance donnée aux victimes dans les choix éditoriaux.

Le silence de Rabat ne vaut pas consentement

Il faut également sortir d’une lecture binaire des relations maroco-espagnoles : la coopération ou la rupture, l’entente ou le rappel des ambassadeurs. Entre ces deux extrêmes existe tout l’espace d’une relation qui continue de fonctionner malgré des désaccords politiques.

Ces désaccords ont déjà été exprimés. Le 10 septembre, le ministère marocain des Affaires étrangères a dénoncé l’instrumentalisation du Royaume dans les controverses espagnoles et refusé qu’il serve de « fonds de commerce électoral ». Du côté espagnol, Felipe VI a qualifié les événements de Sebta d’« inacceptables » et placé la protection de la frontière au rang des responsabilités européennes. Les formulations officielles donnent ainsi à voir une tension que la poursuite des échanges diplomatiques ne suffit pas à effacer.

Préserver une relation n’est pas approuver chacun des actes de son partenaire. Ne pas répondre immédiatement à une annonce n’équivaut pas davantage à lui donner son assentiment.

Le calendrier marocain comporte, en outre, ses propres échéances. Fatima Ezzahra El Mansouri, nommée le 29 septembre, doit constituer le nouveau gouvernement. Sur le plan diplomatique, l’échéance du mandat de la MINURSO, fixé au 31 octobre 2026, replace le dossier du Sahara au premier plan des travaux onusiens.

Cette concomitance ouvre une autre interprétation de la retenue marocaine : celle d’une hiérarchisation des priorités. Elle ne permet pas de connaître les arbitrages confidentiels du Palais, mais elle rappelle que l’agenda de Rabat ne se réduit pas aux sollicitations venues de Madrid. Un État peut choisir de ne pas multiplier les fronts publics sans renoncer aux positions qui structurent sa diplomatie.

Le calendrier du Sahara en arrière-plan

L’interrogation sur le moment choisi pour la visite royale prend ici sa dimension régionale. Le déplacement annoncé à Sebta et Melilla précède l’échéance onusienne d’octobre. Or le Sahara est présenté par la diplomatie marocaine comme un dossier déterminant dans l’appréciation de ses relations internationales, une centralité que relève également le ministère français des Affaires étrangères.

L’hypothèse avancée dans cette tribune est qu’une évolution plus tranchée du dossier pourrait modifier les équilibres auxquels les partenaires européens sont habitués. Un règlement affecterait les relations entre Rabat et Alger, les perspectives de coopération maghrébine et, par conséquent, la place des puissances européennes dans la région. La France et l’Espagne, dont l’histoire avec le Maroc a notamment été façonnée par les protectorats, seraient directement concernées par ces transformations.

La question de fond devient alors celle-ci : comment les relations avec le Maroc évolueraient-elles si le dossier qui mobilise depuis des décennies une part essentielle de son action diplomatique changeait de configuration ? Elle concerne autant la coopération future que les rapports d’influence hérités du passé.

Paris aussi cherche à imposer son calendrier

À Rabat, Paris attend le Roi Mohammed VI en personne pour signer un traité présenté comme historique. Selon La Tribune Dimanche, l’Élysée a proposé la troisième semaine de janvier 2027, autour d’un texte presque achevé. Serait-ce un ultimatum? À Madrid, Macron espérait également faire aboutir le traité d’amitié franco-espagnol. Mais le Sénat, dominé par le Parti populaire, en a rejeté la ratification le 29 septembre, pendant sa visite. L’Espagne a-t-elle habillement contenue la fougue du président sortant en brandissant le vote du PP ?

Hypothèse : Macron chercherait à engager la prochaine décennie avant de quitter l’Élysée, en consolidant deux relations essentielles à l’influence française. Derrière les traités, il y aurait moins la recherche de signatures prestigieuses que celle d’appuis durables pour négocier avec Washington. Cette lecture trouve un point d’appui dans les déclarations du président français à Madrid : il y a décrit les États-Unis et la Chine comme des puissances contestant l’autonomie européenne et appelé l’Europe à réduire ses dépendances. La question devient alors : Paris presse-t-il ses partenaires parce qu’il est lui-même sous pression ?

Une responsabilité qui ne commence pas au poste-frontière

Reste le raisonnement formulé par Felipe VI devant Emmanuel Macron : l’Espagne ne peut assumer seule une responsabilité qui concerne l’ensemble des Européens. Le souverain a explicitement relié la situation de Sebta à la protection de la frontière extérieure de l’Union et demandé davantage de coopération.

Ce raisonnement possède également une dimension marocaine. La gestion des migrations ne commence pas au moment où une personne franchit une frontière européenne. Elle engage les pays de départ, de transit et d’accueil, les secours, la protection des mineurs, la lutte contre les réseaux et l’organisation des retours. La coopération migratoire fait précisément partie des relations structurantes entre le Maroc et l’Union européenne.

La frontière est une ligne ; la responsabilité, elle, s’étend de part et d’autre. C’est ce que permet de mettre en lumière une lecture de la crise depuis la rive marocaine.

Transposé à ce point de vue, l’appel de Felipe VI pourrait ainsi devenir :

« Nous nous trouvons à la frontière extérieure de l’Union européenne. Nous ne pouvons assumer seuls une responsabilité qui incombe également à tous. »

Nawfal Laarabi
Nawfal Laarabi
Intelligence analyst. Reputation and influence Strategist 20 années d’expérience professionnelle au Maroc / Spécialisé dans l’accompagnement des organisations dans la mise en place de stratégies de communication d’influence.

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