Sebta et Melilla : l’armée espagnole doute de sa supériorité militaire face au Maroc

La modernisation accélérée des Forces armées royales aurait profondément modifié le rapport de forces entre le Maroc et l’Espagne. Selon The Objective, les milieux militaires espagnols estiment désormais que leur capacité à dissuader Rabat et à défendre Sebta et Melilla n’est plus aussi évidente qu’au début des années 2000.

La montée en puissance militaire du Maroc suscite des inquiétudes croissantes au sein de l’armée espagnole. Selon une enquête publiée mercredi 5 août par le média espagnol The Objective, les Forces armées espagnoles ne seraient plus certaines de disposer de la supériorité nécessaire pour défendre Sebta et Melilla en cas de crise majeure avec le Royaume.

Depuis la crise de l’îlot de Leïla en 2002, le Maroc aurait consacré près de 70 milliards de dollars à l’achat d’armements, à la modernisation de ses équipements et au développement de nouvelles capacités technologiques. Cet effort aurait permis aux Forces armées royales de réduire progressivement l’écart qui les séparait de l’armée espagnole.

Les événements survenus à Sebta le jeudi 30 juillet ont remis cette question au centre des préoccupations des analystes militaires espagnols. Le scénario d’une pression massive sur la ville, qu’elle soit militaire, migratoire ou hybride, fait depuis plusieurs années l’objet d’études au sein des académies de défense espagnoles.

Une capacité de dissuasion en recul

The Objective s’appuie notamment sur une étude publiée en juillet 2025 par l’École supérieure des forces armées espagnoles, intitulée « Stratégies espagnoles de dissuasion face aux menaces non partagées au XXIe siècle ».

Le document examine les moyens dont dispose l’Espagne pour convaincre le Maroc qu’une action contre Sebta ou Melilla entraînerait un coût politique, économique ou militaire trop élevé.

Selon cette analyse, la principale garantie de l’Espagne reste sa propre puissance militaire. Une supériorité relative permettrait à Madrid de protéger ses intérêts et de dissuader Rabat de remettre en cause le contrôle espagnol sur les deux villes.

L’auteur rappelle que l’Espagne avait démontré cette capacité en 2002, lors de la crise de l’îlot de Leïla. L’intervention rapide des forces espagnoles avait permis à Madrid de reprendre le contrôle de l’îlot, avant une médiation des États-Unis.

La présence permanente de forces militaires à Sebta et Melilla constitue également un élément central du dispositif espagnol de dissuasion. Mais selon le rapport, cette supériorité n’est plus aussi nette qu’il y a vingt ans.

« L’augmentation des dépenses militaires du Maroc et la modernisation de ses forces armées posent de futurs défis pour le maintien de cette supériorité relative », souligne l’étude citée par The Objective.

Le rapport recommande donc à l’Espagne de poursuivre ses investissements militaires et d’accélérer la modernisation de ses équipements afin de conserver son avantage face au Maroc.

Le réarmement accéléré du Maroc

Depuis 2002, Rabat a engagé un vaste programme de modernisation militaire. Les dépenses marocaines de défense se situeraient désormais à un niveau proche de 4 % du produit intérieur brut.

Le Maroc a notamment acquis des avions de combat américains F-16 Block 72, des hélicoptères d’attaque AH-64E Apache ainsi que des systèmes de lance-roquettes HIMARS.

Les Forces armées royales ont également renforcé leurs capacités dans les drones, avec les Bayraktar TB2 turcs et les MQ-9B SeaGuardian américains. Rabat a parallèlement investi dans la défense antiaérienne, la guerre électronique et les technologies de renseignement.

La coopération militaire avec les États-Unis occupe une place importante dans cette stratégie. Washington et Rabat ont multiplié ces dernières années les accords de défense, les exercices conjoints et les programmes d’acquisition.

Le partenariat conclu avec Israël depuis 2021 a également permis au Maroc d’accéder à de nouvelles technologies militaires, notamment dans les domaines des drones, de la défense aérienne, du renseignement et de la surveillance électronique.

Des satellites pour renforcer la surveillance

Le Maroc chercherait également à renouveler ses capacités de surveillance spatiale.

Les satellites Mohammed VI-A et Mohammed VI-B, développés dans le cadre d’une coopération avec la France, permettent au Royaume de disposer d’importants moyens d’observation et de renseignement.

Selon The Objective, ces satellites auraient notamment été utilisés pour surveiller les événements survenus récemment à Sebta.

Rabat envisagerait désormais de se tourner vers Israël pour acquérir une nouvelle génération de satellites espions, notamment des équipements liés au programme Ofek et produits par Israel Aerospace Industries.

La facture de cette opération pourrait atteindre près d’un milliard de dollars. Cet investissement viendrait compléter les sommes déjà consacrées par le Maroc à la modernisation de ses forces armées et de ses moyens de renseignement.

L’incertitude sur le soutien des alliés

L’étude de l’École supérieure des forces armées espagnoles relève également les limites du soutien que Madrid pourrait attendre de ses partenaires internationaux en cas de crise autour de Sebta ou Melilla.

Le rapport qualifie ce type de menace de « non partagée », dans la mesure où elle concernerait directement les intérêts et la souveraineté revendiquée par l’Espagne, sans nécessairement engager automatiquement ses alliés.

L’efficacité de la dissuasion espagnole dépendrait ainsi de la perception qu’aurait le Maroc d’une éventuelle réaction de l’Union européenne ou de l’OTAN.

Mais selon le document, la participation active des alliés de l’Espagne resterait incertaine. La crise de l’îlot de Leïla avait montré que les partenaires de Madrid pouvaient privilégier la médiation diplomatique plutôt qu’un engagement militaire direct.

En 2002, les États-Unis avaient joué un rôle déterminant dans le règlement de la crise, mais aucun allié n’était intervenu militairement aux côtés de l’Espagne.

Le rapport juge donc « modérée » l’efficacité de cette dissuasion par les alliances. Le potentiel d’une réponse collective existe, mais l’absence de garanties explicites limiterait sa capacité à décourager le Maroc.

Un changement de position sur le Sahara sans contrepartie sur les deux conclaves

L’analyse militaire citée par The Objective critique également la décision du gouvernement de Pedro Sánchez de soutenir le plan marocain d’autonomie pour le Sahara.

Selon le document, le changement de position espagnol en faveur de Rabat n’aurait été accompagné d’aucune contrepartie publiquement connue concernant Sebta et Melilla.

L’auteur considère que cette politique pourrait s’apparenter à une stratégie d’apaisement consistant à accepter certaines revendications marocaines sans exiger de garanties suffisantes en échange.

Le rapport estime qu’une telle approche comporte plusieurs risques. Elle pourrait encourager de nouvelles demandes marocaines et rendre plus difficile la définition des lignes rouges de l’Espagne.

« Céder sur certaines revendications sans rien exiger en retour est une manière dangereuse de gérer les relations entre États en conflit », souligne l’analyse.

Pour The Objective, l’ensemble de ces éléments montre que le rapport de forces entre Madrid et Rabat a profondément évolué depuis la crise de 2002.

L’Espagne conserve des capacités militaires importantes, mais son avantage relatif serait désormais menacé par le réarmement du Maroc, l’acquisition de technologies avancées et l’incertitude sur l’intervention de ses alliés.

Dans ce contexte, l’armée espagnole considérerait que sa capacité à défendre Sebta et Melilla ne peut plus reposer uniquement sur la supériorité militaire dont elle disposait autrefois.

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