Aziz Akhannouch : le choix du moment juste

Chronique d’un retrait préparé et des équilibres qu’il redessine

Il est des départs qui ressemblent à des défaites, et d’autres qui relèvent d’un acte politique à part entière. Celui d’Aziz Akhannouch appartient, à l’évidence, à la seconde catégorie.

Alors que tout semblait l’inviter à prolonger son bail politique, dans un contexte marqué par une pluviométrie enfin réconciliée avec le temps long, une euphorie nationale portée par une édition continentale de football exceptionnelle, un reflux progressif de l’inflation et des prix des carburants, ainsi que par la fraîcheur et la sérénité dégagées par les apparitions de SAR le Prince Moulay El Hassan, notamment depuis le lancement de la Coupe d’Afrique des Nations, renforçant le sentiment de confiance et la lisibilité de la trajectoire institutionnelle du Royaume, M. Akhannouch a pris tout le monde de court en annonçant son retrait de la vie politique partisane.


À contre-courant des réflexes de conservation du pouvoir, Aziz Akhannouch ne briguerait ni un nouveau mandat à la tête du Rassemblement national des indépendants, ni, par ricochet, la direction d’un futur exécutif à l’issue des élections législatives de 2026. Une décision présentée comme définitive, assumée, mûrie et surtout irréversible.

Un retrait préparé, non improvisé

La décision d’Aziz Akhannouch n’a rien d’un geste improvisé. Elle a été annoncée en interne, lors d’une réunion du bureau politique du Rassemblement national des indépendants, tenue à Rabat le samedi 10 janvier. Malgré les objections de certains responsables, le chef du gouvernement a maintenu son choix, en soulignant le caractère définitif et assumé de sa décision.

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Fait révélateur, Aziz Akhannouch a choisi d’annoncer personnellement cette décision à plusieurs directeurs de publication, sans passer par le canal classique d’un communiqué partisan. Une manière de maîtriser le tempo et le cadre de sa sortie, et de signifier que ce retrait, loin d’être subi, procède d’une démarche pensée, ordonnée et pleinement contrôlée.

Aux journalistes, il assume une formule rare dans la vie politique marocaine : « J’ai consacré dix années de ma vie au parti. Il est temps de passer le flambeau. »

Le congrès extraordinaire prévu le 7 février prochain à El Jadida actera cette transition. Le message est clair : ouvrir la voie à une succession organisée, encadrée, institutionnelle. Donner, selon ses propres termes, « une bonne image de la démocratie interne ».

Dans un paysage partisan souvent marqué par la longévité forcée des leaders, ce choix tranche. Il installe une rupture culturelle autant qu’un précédent politique.

Le sens du timing

Les observateurs attentifs de la vie politique nationale ne s’en disent pourtant pas surpris. Depuis plusieurs mois, les signaux s’accumulaient. Aziz Akhannouch a préparé sa sortie avec méthode, choisissant un contexte d’optimisme collectif, presque d’apaisement national, pour refermer une séquence lourde.

L’annonce intervient surtout à la clôture de la tournée nationale « Voie des réalisations », entamée à Dakhla le 3 mai et achevée à Tanger le 20 décembre. Une tournée pensée comme un exercice de reddition des comptes, mais aussi comme un bilan politique assumé.

À Tanger, ville à la charge symbolique forte, point de départ historique de la « Voie du développement », le chef du gouvernement revendique la continuité : après la « Voie de la confiance » (2018), la « Voie des villes » et la « Voie du développement », la « Voie des réalisations » se voulait une étape d’évaluation après quatre années d’exercice du pouvoir.

Les chiffres avancés sont connus : croissance annoncée à 5 %, déficit budgétaire ramené vers 3 %, inflation sous contrôle, endettement en recul, généralisation de l’AMO Tadamon, aide sociale directe à près de 4 millions de familles. Au-delà des indicateurs, c’est une posture qui s’affirme : celle d’un responsable convaincu d’avoir mené sa mission à son terme.

Un mandat sous tension permanente

Il serait toutefois illusoire de lire ce retrait comme un long fleuve tranquille. Aziz Akhannouch a pris les commandes de l’exécutif dans un contexte exceptionnellement dégradé : sortie de crise sanitaire, héritage politique de deux mandats du Parti de la justice et du développement, tensions géopolitiques accrues, retour brutal du hard power sur la scène internationale.

Son mandat a été lesté de plusieurs fragilités : soupçons persistants de conflits d’intérêts dans un contexte de flambée des prix de l’énergie, critiques sur certaines nominations, réformes socialement sensibles souvent portées par un allié-gouvernement concurrent, le PAM, et un Parlement largement neutralisé par la logique majoritaire.

La séquence dite de la « Gen Z » a sans doute constitué un point de bascule. La colère sociale, instrumentalisée par certains adversaires, a franchi des lignes rouges, touchant à la sphère privée et familiale du chef du gouvernement. Une dérive inacceptable, révélatrice d’un climat politique devenu toxique.

À cela se sont ajoutées des dissonances internes : sorties inattendues d’une figure du parti, M. Mohamed Aujjar, critiques publiques de décisions structurantes de l’État, rappelant, toutes proportions gardées, certaines stratégies de rupture déjà observées ailleurs dans le champ partisan, chez Abdellatif Ouahbi, quand il briguait le post de SG du PAM.

Le choix de l’équilibre

Aziz Akhannouch part avec la conviction d’avoir servi le Roi et le pays. Le bilan est imparfait : isolement politique, choix de casting discutables, affaiblissement du débat parlementaire, mais il serait intellectuellement malhonnête de réduire les difficultés de l’exécutif à sa seule personne.

Le Maroc traverse depuis plus d’une décennie une crise politique profonde, dont les racines plongent dans les ruptures du « printemps arabe », la gestion erratique des affaires publiques sous les gouvernements islamistes, et des chantiers structurels, éducation et santé, minés par des décennies d’accumulation de dysfonctionnements.

Dans ce contexte, Aziz Akhannouch a assumé un rôle de stabilisateur. Il a maintenu l’équilibre institutionnel, laissant aux piliers de l’appareil d’État, diplomatie, sécurité, finances territoriales, appareil judiciaire, l’espace nécessaire pour agir dans un environnement régional et international devenu explosif.

Une sortie qui interroge l’après

En choisissant de se retirer au moment où les lignes essentielles du pays tiennent, Aziz Akhannouch clôt une séquence politique qui s’inscrit pleinement dans le temps long du règne de Mohammed VI.

Sous son mandat, le Royaume a vu sa souveraineté sur son Sahara consacrée dans les résolutions successives du Conseil de sécurité, a projeté au monde l’image d’un pays maître de son destin, capable d’accueillir le continent et ses partenaires avec une crédibilité saluée, et s’est affirmé comme un îlot de paix et de sécurité dans un environnement international profondément instable

Aziz Akhannouch renvoie ainsi une question centrale à l’ensemble de la classe politique : sait-on partir sans être poussé ? Peut-on transmettre sans se dédire ? Peut-on quitter sans effacer ?

Son départ ouvre une recomposition majeure, au sein RNI comme dans l’architecture du pouvoir exécutif à moyen terme. Il dépasse sa trajectoire personnelle pour interroger, plus largement, le rapport de la classe politique marocaine au temps, à l’État et à l’histoire.

Reste une certitude : ce retrait n’est ni une fuite ni un effacement. C’est un acte politique en soi. Et à ce titre, il mérite d’être lu, analysé … et médité.

Nawfal Laarabi
Nawfal Laarabi
Intelligence analyst. Reputation and influence Strategist 20 années d’expérience professionnelle au Maroc / Spécialisé dans l’accompagnement des organisations dans la mise en place de stratégies de communication d’influence.

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