Comment l’État gère, sur le fil du rasoir, le barrage d’Oued El Makhazine face aux crues exceptionnelles

La lecture attentive du communiqué du ministère de l’Équipement, croisée avec celui du ministère de l’Intérieur, permet de mieux comprendre la logique opérationnelle actuellement à l’œuvre autour du barrage d’Oued El Makhazine. Contrairement à certaines idées reçues, la gestion d’un barrage en situation de crue exceptionnelle ne consiste pas à « ouvrir » ou « fermer » brutalement, mais à rechercher en permanence un équilibre délicat entre plusieurs impératifs parfois contradictoires.

Un double objectif : protéger les populations et préserver l’ouvrage

Les autorités compétentes semblent avoir adopté une stratégie fondée sur deux priorités simultanées :


  1. sauver les populations exposées en aval,
  2. préserver l’intégrité structurelle du barrage, infrastructure stratégique et ancienne.

Cette approche se traduit par une gestion fine du débit sortant, calibrée pour réduire la pression sur le barrage sans provoquer, en aval, des crues artificielles plus destructrices que celles déjà en cours.

Pourquoi ne pas évacuer l’eau aussi vite qu’elle entre ?

Les chiffres communiqués sont révélateurs. Alors que les projections hydrologiques indiquaient que les apports cumulés sur sept jours pouvaient atteindre 600 millions de mètres cubes, les autorités n’ont pas choisi de libérer immédiatement un débit équivalent au débit entrant maximal.

Au contraire, le débit sortant a été volontairement lissé dans le temps. Avec un débit moyen de l’ordre de 1 370 m³ par seconde, soit environ 800 millions de mètres cubes sur sept jours, les gestionnaires ont opté pour une stratégie de «tamponnement» : il s’agit de casser la violence de la charge hydraulique entrante en l’étalant sur une durée plus longue, afin de réduire à la fois :

  1. la contrainte sur l’ouvrage,
  2. et l’impact des lâchers sur les zones situées en aval du barrage.

Ce choix traduit une confiance mesurée dans la capacité du barrage à encaisser des niveaux élevés, tout en reconnaissant la nécessité d’une vigilance maximale.

Vidange de fond et déversoir : un contrôle qui n’est pas le même

Un point technique mérite d’être clairement expliqué, car il conditionne la marge de manœuvre réelle des autorités.

Lorsque la gestion du barrage s’effectue par la vidange de fond, le débit sortant est quasiment totalement contrôlable. Les autorités peuvent ajuster précisément les volumes évacués, en fonction des prévisions et de la situation en aval.

En revanche, lorsque le niveau d’eau atteint le seuil du déversoir de crues, parfois appelé «tulipe», le contrôle devient partiel. Le déversoir joue alors son rôle de sécurité : il empêche une surélévation dangereuse de la retenue, mais le débit sortant dépend davantage du niveau d’eau que d’un réglage fin. À ce stade, la priorité n’est plus l’optimisation, mais la sûreté de l’ouvrage.

Le fait que le déversoir d’Oued El Makhazine ait été activé pour la première fois depuis la mise en service du barrage en 1979 illustre le caractère exceptionnel de la situation, sans signifier pour autant une défaillance du système.

Cette stratégie extrêmement précise fait peser une responsabilité majeure sur les deux ministères concernés :

  • Le ministère de l’Équipement doit garantir, à tout moment, la pleine fonctionnalité du barrage et de ses équipements, en particulier dans une phase où les marges d’erreur se réduisent.
  • Le ministère de l’Intérieur, de son côté, porte la responsabilité tout aussi lourde d’anticiper, évacuer ou protéger les zones que les modèles hydrauliques identifient comme vulnérables à une montée rapide des eaux.

Ce partage des rôles explique la mobilisation exceptionnelle observée sur le terrain, notamment les évacuations massives, décidées non pas parce que le pire est certain, mais parce que le coût de l’erreur serait irréversible.

Ce qui relève du présent… et ce qui viendra après

À ce stade, l’État agit dans l’urgence, avec les outils disponibles et les données les plus récentes. Il est possible que certaines décisions antérieures, prises il y a des années, des mois ou même des semaines, méritent d’être réévaluées une fois la crise passée.

Mais dans l’instant, la gestion d’Oued El Makhazine apparaît comme un exercice d’équilibriste : tenir le barrage, contenir l’eau, protéger les populations, tout en composant avec un épisode climatique hors normes.

C’est cette logique, plus que la recherche d’un scénario catastrophe, qui éclaire les choix actuellement opérés.

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