Des publications virales affirmant que la frontière espagnole était ouverte, ainsi qu’une mauvaise interprétation de récentes mesures migratoires et décisions judiciaires en Espagne, ont poussé des dizaines de milliers de Marocains vers Sebta. L’enquête de l’Associated Press met en lumière le rôle de la désinformation numérique, les réseaux de passeurs et les témoignages de plusieurs migrants
La plus importante vague migratoire enregistrée depuis plusieurs années entre le Maroc et l’Espagne aurait commencé par une série de publications diffusées sur Instagram, Facebook et TikTok. Selon une enquête de l’Associated Press, ces contenus affirmaient, à tort, que la frontière menant à l’enclave espagnole de Sebta était ouverte et qu’il était devenu possible de rejoindre le territoire européen.
En quelques heures, des milliers de personnes, principalement des jeunes, ont pris la direction de Fnideq, ville marocaine frontalière de Sebta. Des autocars bondés sont arrivés de plusieurs régions du Royaume, tandis que les trains, les taxis et les autres moyens de transport ont été rapidement saturés.
Avant que les autorités ne parviennent à contenir les mouvements, environ 60.000 personnes auraient atteint Sebta en l’espace de quelques jours, selon les estimations citées par AP. La crise a également provoqué la mort d’au moins 83 personnes des deux côtés de la frontière : 72 sur le territoire administré par l’Espagne et 11 du côté marocain.
La majorité des personnes ayant franchi la frontière sont ensuite retournées au Maroc, soit dans le cadre des procédures de retour mises en œuvre par les autorités, soit volontairement, en raison notamment du manque d’abris, de nourriture et d’eau dans l’enclave.
Des itinéraires partagés en ligne
L’enquête d’AP décrit une mobilisation largement alimentée par les réseaux sociaux. À Larache, située à environ 150 kilomètres de Sebta, trois jeunes interrogés par l’agence expliquent avoir décidé de partir après avoir visionné une vidéo publiée par un compte Instagram appelé « Haraga Ceuta ».
La publication assurait que la frontière était ouverte. Le terme « harraga » désigne généralement les personnes qui tentent de rejoindre clandestinement l’Europe, parfois après s’être débarrassées de leurs documents d’identité.
D’autres contenus allaient beaucoup plus loin. Une vidéo diffusée sur TikTok présentait l’itinéraire que les nageurs devaient suivre pour contourner la digue séparant Fnideq de Sebta. Sur certains groupes Facebook, des utilisateurs partageaient des captures d’écran issues de plateformes de suivi maritime afin d’identifier les périodes durant lesquelles les patrouilles semblaient moins nombreuses.
Des internautes demandaient également des conseils sur l’utilisation d’embarcations gonflables, tandis que d’autres proposaient des combinaisons de plongée à la vente.
L’Associated Press indique ne pas avoir pu identifier les personnes à l’origine des premières rumeurs. Plusieurs comptes ayant diffusé ces informations ont été supprimés peu après les franchissements massifs. Les comptes contactés par l’agence n’ont pas répondu à ses sollicitations.
Une arrivée simultanée aux conséquences dramatiques
Pour atteindre Sebta, de nombreux migrants sont partis de Fnideq afin de contourner à la nage la digue marquant la frontière maritime. D’autres ont tenté la traversée depuis le village voisin de Belyounech.
L’arrivée simultanée de milliers de personnes a provoqué une situation chaotique sur les rochers et les infrastructures étroites bordant le littoral. Plusieurs migrants interrogés par AP ont décrit des mouvements de foule, des chutes et des personnes coincées alors qu’elles tentaient d’atteindre la terre ferme.
Le nombre élevé de victimes distingue cette crise des tentatives de passage habituellement observées autour de Sebta. Les organisations travaillant sur les questions migratoires soulignent également que les candidats au départ ne sont pas arrivés par petits groupes dispersés, mais presque au même moment, sous l’effet d’une information devenue virale.
Des mesures espagnoles mal comprises
La diffusion des rumeurs aurait également été favorisée par une interprétation erronée de récentes décisions prises en Espagne.
Certains internautes ont notamment associé les mesures de régularisation annoncées par le gouvernement de Pedro Sánchez à la possibilité, pour de nouveaux arrivants, d’obtenir rapidement un emploi et des documents de séjour.
Ces dispositions concernaient pourtant des étrangers déjà présents en Espagne avant le 1er janvier, dont une grande partie était entrée légalement dans le pays avant de dépasser la durée autorisée de leur visa. Elles ne constituaient donc pas une invitation à franchir la frontière.
Une décision judiciaire limitant les possibilités de reconduire immédiatement les personnes arrivant à la nage à Sebta aurait également été présentée sur les réseaux sociaux comme une garantie de pouvoir rester sur le territoire espagnol.
Plusieurs migrants interrogés par AP ont affirmé avoir cru que les autorités espagnoles leur permettraient de travailler et de régulariser leur situation. Certains ont accusé Pedro Sánchez de leur avoir fait des promesses, alors que le chef du gouvernement espagnol n’avait jamais appelé les Marocains à se rendre à Sebta.
Le Maroc a alerté l’Espagne
Le ministère marocain de l’Intérieur a estimé que les événements n’étaient ni spontanés ni uniquement liés à des circonstances ponctuelles. Il a notamment mis en cause l’exploitation du champ numérique, la diffusion d’informations trompeuses, les réseaux de traite des êtres humains et les interprétations erronées de données juridiques et administratives.
Une enquête a été ouverte afin de déterminer l’origine des publications et d’identifier les éventuelles responsabilités. Les autorités espagnoles ont, elles aussi, évoqué le rôle de réseaux criminels et de passeurs.
Le Maroc affirme avoir alerté l’Espagne, avant la crise de Sebta, sur les conséquences de la décision rendue début juillet par le Tribunal suprême espagnol, estimant qu’elle affaiblissait le volet dissuasif de la coopération migratoire en compliquant les retours. Une source du ministère marocain des Affaires étrangères citée par EFE, a rappelé que la gestion de la migration repose à la fois sur la prévention, la sécurité, le développement et les mécanismes de retour, tout en soulignant qu’elle constitue une responsabilité partagée.
Rabat affirme mobiliser environ 20.000 agents et consacrer près de 500 millions d’euros par an au contrôle migratoire, contre 145 millions reçus de l’Union européenne, tout en rejetant toute logique de pression ou de chantage. Malgré ses critiques envers certains responsables politiques espagnols, accusés d’instrumentaliser la crise, le Maroc assure que la coordination avec le gouvernement espagnol reste « parfaite » et rappelle que cette coopération a permis de déjouer 160.000 tentatives de migration irrégulière en deux ans.
Madrid a parallèlement salué la coopération avec les autorités marocaines dans l’organisation du retour de la majorité des personnes entrées dans l’enclave.
Des migrants contestent la thèse des passeurs
Le Maroc et l’Espagne ont mis en cause les réseaux de trafic d’êtres humains, accusés d’avoir encouragé ou facilité les départs. Plusieurs migrants interrogés par AP contestent toutefois cette version.
Ils affirment avoir pris leur décision de manière autonome, après avoir consulté les publications diffusées sur les réseaux sociaux. Aucun passeur ne les aurait transportés ou guidés vers Sebta. Certains reconnaissent néanmoins avoir été trompés par les rumeurs et disent regretter leur tentative.
Les ministères de l’Intérieur des deux pays indiquent que les investigations sur les réseaux criminels se poursuivent. L’Espagne rappelle également que des opérations conjointes ont déjà été menées avec le Maroc contre les groupes impliqués dans la traite et le trafic de migrants.
Le chômage des jeunes en toile de fond
L’enquête d’AP souligne par ailleurs les facteurs économiques et sociaux qui alimentent le désir de départ.
L’économie marocaine devrait progresser de 4,5 % cette année, portée notamment par l’industrie automobile, les infrastructures portuaires et les investissements dans de grands projets. Cette dynamique ne se traduit cependant pas toujours par des emplois stables pour les jeunes.
Le chômage toucherait environ 37 % des personnes âgées de 15 à 24 ans, tandis qu’il approcherait 20 % parmi les diplômés de l’enseignement supérieur, selon les chiffres repris par l’agence.
Les témoignages recueillis montrent que l’Europe continue d’être perçue comme une possibilité d’ascension sociale, notamment dans les régions du nord du Maroc où le territoire espagnol reste directement visible.
Un adolescent de 16 ans interrogé par AP explique avoir rejoint le mouvement après avoir vu sur Facebook que des milliers de personnes parvenaient à franchir la frontière. De retour au Maroc quelques jours plus tard, il cherchait de l’argent pour rentrer chez lui. Son objectif, affirme-t-il, était simplement de pouvoir aider financièrement sa mère.
La crise de Sebta révèle ainsi la combinaison de plusieurs facteurs : une désinformation devenue virale, une lecture erronée des règles espagnoles, une mobilisation que les autorités n’ont pas anticipée et un profond sentiment d’impasse chez une partie de la jeunesse marocaine.


