Dans son livre « Combattre pour la liberté », l’ancien directeur du Mossad (2016-2021) révèle comment ses services ont reconstitué une partie de la capitale iranienne sur le continent africain pour préparer l’opération d’une demi-tonne d’archives constitués de documents et de supports numériques sur le programme nucléaire militaire iranien en 2018.
De passage dans la capitale française pour promouvoir son livre Combattre pour la liberté (éditions Michel Lafon), Yossi Cohen, directeur du Mossad entre 2016 et 2021, a accordé un long entretien à L’Express. L’ancien patron des services de renseignement extérieurs israéliens s’exprime quelques jours après l’annonce d’un nouvel accord entre les États-Unis et l’Iran, dont il se montre très sceptique.
« Je pense que la guerre entre l’Iran et Israël n’est pas encore terminée. Avec ou sans accord », déclare-t-il d’emblée. Selon lui, Téhéran n’abandonnera jamais son objectif d’obtenir l’arme nucléaire. « Le pouvoir iranien essaiera toujours d’obtenir la bombe, quel que soit l’accord signé. C’est leur attitude, leur culture, leur but national. Pour Israël, l’Iran restera l’ennemi n°1. »
« Nous avons construit en Afrique un petit Téhéran »
L’une des révélations les plus marquantes de l’entretien concerne l’opération majeure menée en janvier 2018 : le vol d’une demi-tonne de documents et de supports numériques sur le programme nucléaire militaire iranien, dissimulés dans un entrepôt de Téhéran.
Cohen explique que la préparation a duré deux ans. Dès sa nomination à la tête du Mossad en janvier 2016, il avait ordonné à ses équipes de suivre de près Mohsen Fakhrizadeh, considéré comme le père du programme nucléaire militaire iranien.
« Nous avons dû dupliquer ce petit entrepôt et ses alentours pour nous entraîner à y pénétrer. Nous avons construit quelque part en Afrique une sorte de ville similaire : un petit Téhéran », révèle-t-il.
Il justifie ce choix : « Pourquoi en Afrique et pas en Israël ? Car tout le monde surveille Israël. Nous devions le cacher ailleurs. C’était une zone éloignée, même en Afrique, éloignée d’une ville importante. J’y étais plusieurs fois pour observer l’entraînement ». »
Les équipes du Mossad ont reconstitué le site avec un grand souci de réalisme : elles ont acheté les mêmes coffres-forts iraniens (qu’il décrit comme « immenses »), et ont même fait venir des chiens identiques à ceux qui gardaient les lieux afin de s’entraîner à les neutraliser. Au total, environ 800 personnes ont été mobilisées sur l’ensemble de l’opération (logistique, sociétés-écrans, achats, entraînement).
Cohen insiste sur un point : il a exigé que les originaux des documents soient rapatriés en Israël, et non de simples copies. « Ainsi, ni le monde, ni les Iraniens, ne pourrait prétendre que nous les avions falsifiés. »
« J’ai l’écriture d’Ali Shamkhani, j’ai celle de Mohsen Fakhrizadeh (les deux disparus depuis) et des autres. Les originaux sont encore aujourd’hui au siège du Mossad. », a-t-il assuré.
Il compare cette méthode à celle utilisée par la CIA lorsqu’elle avait reconstitué la villa du président vénézuélien Maduro pour préparer une opération.
Cette opération avait eu un impact stratégique majeur : les documents présentés aux membres du P5+1 et à l’AIEA avaient contribué au retrait des États-Unis de l’accord nucléaire iranien (JCPOA) sous la présidence Trump.
Mr Y, Callan, The Model
Yossi Cohen a été associé à plusieurs appellations au cours de sa carrière au Mossad. Son premier nom de code au sein de l’agence aurait été « Callan », inspiré d’une série britannique d’espionnage qu’il appréciait. Lorsqu’il était numéro deux du Mossad, il était publiquement désigné par la simple lettre « Y », conformément aux usages de discrétion entourant les hauts responsables du renseignement israélien. Par la suite, la presse israélienne lui a aussi attribué le surnom « The Model », en référence à son apparence soignée et à son style très maîtrisé.
Un scepticisme affiché face au nouvel accord américano-iranien
Sur la situation actuelle, Cohen se montre très critique vis-à-vis du nouvel accord américano-iranien, qu’il juge dangereux. « Je pense que la guerre entre l’Iran et Israël n’est pas encore terminée. Avec ou sans accord », affirme-t-il. Selon lui, Téhéran n’a jamais renoncé à son objectif d’obtenir l’arme nucléaire et d’« effacer l’État d’Israël de la carte ».
Il estime cependant qu’un point positif émerge de la période récente : « Pour la première fois dans notre relation, l’Iran a été attaqué simultanément par Israël et les États-Unis. Tout ce que je pouvais rêver dans mon passé est arrivé. Nous avons tué une grande partie de leurs cadres. Beaucoup de scientifiques, de chefs militaires, de cadres des Gardiens de la révolution… Nous en avons éliminé beaucoup en une seule nuit. Nous avons considérablement détruit leurs capacités balistiques et nucléaires. »
« Nous avons totalement échoué » le 7-Octobre
L’ancien directeur du Mossad livre également une critique sévère de l’échec du 7-Octobre. « Si nous ne reconnaissons pas que nous avons échoué et nous avons totalement échoué, nous ne pourrons jamais apprendre », affirme-t-il.
Il distingue deux lignes de défense : le renseignement et la protection physique du pays. « Avant le 7-Octobre, nous pensions savoir ce que l’ennemi allait faire, à tort. Et ils nous ont surpris avec une porte grande ouverte. Le pays n’était pas correctement fermé. Ce n’est pas un échec que je peux respecter. »
Il appelle à une enquête approfondie et plaide pour plus d’humilité dans le discours officiel : « Nous sommes un petit pays avec beaucoup d’ennemis et beaucoup de menaces autour de nous. […] Nous devons être bien plus humbles dans ce que nous disons. »
Le renseignement humain (HUMINT) reste « le roi »
Sur le plan du renseignement, Cohen défend avec force la primauté de la source humaine (HUMINT) face aux technologies (SIGINT, cyber, satellites). Il rappelle que malgré l’énorme quantité d’interceptions électroniques sur Gaza, Israël n’avait aucune source humaine à l’intérieur du dispositif du Hamas. « Si nous avions eu une seule source humaine à l’intérieur de leur groupe, nous aurions eu le renseignement dont nous avions besoin. »
Il évoque aussi longuement l’opération des bipeurs et talkies-walkies du Hezbollah en septembre 2024. Selon lui, le concept de s’insérer dans la chaîne d’approvisionnement des organisations ennemies remonte à plus de vingt ans. « Les premières opérations actives contre le Hezbollah, leur vendre des équipements manipulés, ont commencé en 2006 », précise-t-il.
Sur Gaza : « Nous n’avons ciblé intentionnellement aucun civil »
Concernant la guerre à Gaza, Yossi Cohen affirme que l’armée israélienne n’a jamais visé intentionnellement des civils. Il reconnaît cependant que des pertes civiles ont eu lieu parce que « le Hamas se cache dans des maisons de particuliers » et utilise la population comme bouclier.
Il se défend d’avoir facilité, lorsqu’il était à la tête du Mossad, l’acheminement d’aide humanitaire en provenance d’Arabie saoudite et du Qatar. « J’ai apporté cet argent pour les habitants de Gaza », assure-t-il, tout en rejetant fermement les accusations de génocide : « Nous ne commettons pas de génocide. Nous sommes très fermes sur notre moralité et nos valeurs. » et que « Israël n’a jamais commis de génocide, et ne le fera jamais ».
Yossi Cohen se positionne-t-il pour succéder à Netanyahou ?
Cohen évoque ses relations avec Donald Trump, qu’il décrit comme « le meilleur » président pour les relations entre Israël et les États-Unis, même après le deal avec l’Iran. Il révèle avoir été reçu seul à plusieurs reprises par Trump, qui lui a parfois confié des missions personnelles.
Sur la scène politique israélienne, Cohen se montre particulièrement direct. Interrogé sur Benyamin Netanyahou, il déclare sans ambiguïté : « On a vraiment besoin d’un changement. Il est Premier ministre depuis dix-huit ans. Ça suffit. »
Lorsqu’on lui demande s’il a quelqu’un en tête pour lui succéder, il répond : « Pas complètement. Mais je peux soutenir le changement ». Cette formule, associée à sa critique sévère de l’establishment sécuritaire et à son bilan très valorisé (opérations majeures contre l’Iran, rôle dans les Accords d’Abraham), donne à son intervention un ton qui dépasse largement la simple promotion d’un livre de mémoires.
Le public pousse fort, et pour qu’un vrai changement ait lieu, je dois être Premier ministre
À 61 ans, Yossi Cohen dispose d’un réseau d’influence régional et international important. Alors que les prochaines élections législatives sont prévues en octobre 2026, son appel répété à la vérité, à l’humilité et au changement, combiné à son refus d’endosser entièrement le récit officiel sur le 7-Octobre, laisse entrevoir un homme qui se prépare activement à briguer le poste de Premier ministre.









