Sebta : après un mois d’accusations contre le Maroc, la guerre des responsabilités éclate en Espagne

Pendant plus d’un mois, la crise migratoire de Sebta a nourri en Espagne une intense mise en cause du Maroc. Mais au lendemain de la publication de 40 documents officiels, le débat change de terrain. Le CNI affirme avoir alerté les autorités avant les événements et refuse désormais d’endosser seul les défaillances du dispositif espagnol. Derrière les accusations contre Rabat apparaît une bataille beaucoup plus embarrassante : celle des responsabilités entre services espagnols.

La déclassification des documents relatifs à la crise migratoire de Sebta commence à produire un effet inattendu : les institutions espagnoles se renvoient désormais la responsabilité de ce qui s’est passé à la fin du mois de juillet.

Selon l’agence EFE, un malaise existe au sein du Centro Nacional de Inteligencia (CNI), le service espagnol de renseignement, où l’on supporte mal que toute la responsabilité des alertes précédant l’entrée massive de migrants soit aujourd’hui concentrée sur le Centre.

Le gouvernement espagnol a rendu publics mercredi 40 rapports et documents sur la crise, parmi lesquels deux notes du CNI, un rapport du Centro de Inteligencia de las Fuerzas Armadas (CIFAS), le renseignement militaire, ainsi qu’un document reproduisant des échanges WhatsApp entre le CNI, la Délégation du gouvernement à Sebta et la direction du renseignement de la Guardia Civil, UCE-3.

Ces derniers échanges avaient été déclassifiés la veille par le Conseil des ministres.

Une alerte précise dès le 29 juillet

L’un des documents montre que le 29 juillet à 13h52, soit la veille de l’arrivée massive, le CNI avertit la Délégation du gouvernement à Sebta qu’un appel circule sur les réseaux sociaux pour tenter une entrée dans la ville le lendemain.

L’opération annoncée devait avoir lieu le 30 juillet à 20h00, à la fois par la clôture frontalière et par la mer.

Les organisateurs entendaient, selon l’alerte transmise par le renseignement espagnol, profiter de la Fête du Trône au Maroc, estimant que les Forces et Corps de sécurité marocains seraient alors « occupés ».

Le niveau d’alerte ne s’arrête pas là.

Dans un autre message, le CNI informe les autorités de l’existence de deux groupes sur les réseaux sociaux totalisant environ 180.000 abonnés.

« Pour que tu te rendes compte de l’ampleur de la diffusion », prévient le service.

La réponse du délégué du gouvernement à Sebta tient en deux mots : « sus rilas », une expression familière espagnole traduisant sa stupéfaction devant l’ampleur potentielle de la mobilisation.

Le CNI demande désormais des comptes

Selon les sources proches du Centre citées par EFE, le CNI considère avoir été le seul organisme à avoir transmis des avertissements aux administrations compétentes.

Et c’est précisément là que commence aujourd’hui la bataille des responsabilités.

Au sein du renseignement espagnol, on ne comprend pas pourquoi seul le CNI serait sommé de fournir des explications, alors que les Forces et Corps de sécurité de l’État disposaient eux aussi d’informations et de compétences opérationnelles.

Le Centre s’interroge notamment sur l’absence de réaction de la Délégation du gouvernement à Sebta après réception des avertissements.

Il met également en cause la réponse obtenue auprès de la Guardia Civil, compétente en matière de contrôle des frontières.

Le 29 juillet, à 13h59, quelques minutes seulement après l’alerte adressée à la Délégation du gouvernement, le CNI tente de joindre par WhatsApp la direction du renseignement de la Guardia Civil, l’UCE-3.

L’appel reste sans réponse.

Un message arrive ensuite : « Pardonne-moi, toute cette affaire m’a pris alors que j’étais absent et je n’ai pas la tâche facile pour arranger cela. »

Après Rabat, Madrid regarde désormais Madrid

Ces documents modifient sensiblement la lecture politique de la crise.

Depuis la fin juillet, le débat espagnol s’est largement focalisé sur le Maroc, accusé dans une partie de la classe politique et des médias espagnols d’avoir laissé se développer la pression migratoire, voire de l’avoir utilisée contre l’Espagne.

La déclassification ne règle pas à elle seule la question du rôle du Maroc. Elle établit toutefois un fait désormais difficile à contourner : les autorités espagnoles disposaient, avant les événements, d’informations détaillées sur la date, l’heure, les voies d’entrée envisagées et l’ampleur de la mobilisation sur les réseaux sociaux.

La question devient donc autrement plus inconfortable à Madrid : qu’a fait l’appareil espagnol de ces informations ?

Les documents espagnols confortent aussi la position marocaine

La position marocaine ressort également renforcée de la chronologie publiée par Madrid.

Les services de sécurité du Royaume ont été destinataires, dès le 29 juillet, de l’alerte du CNI concernant les appels à une entrée massive à Sebta. Cet échange les place dans une logique de coopération et de partage du renseignement avec leurs homologues espagnols, plutôt que dans celle d’une opération clandestine conçue contre l’Espagne.

Le rapport du CIFAS daté du 30 juillet va dans le même sens. Le renseignement militaire espagnol y juge « très probable » que les autorités marocaines ne soutiennent pas activement la vague migratoire, tout en formulant des critiques sur le niveau d’intervention marocain autour de Sebta.

Les propres documents espagnols décrivent ainsi des services marocains informés des menaces, engagés dans des échanges avec le CNI et actifs sur d’autres points sensibles de la frontière, notamment autour de Melilla.

Surtout, les pièces rendues publiques n’établissent, à ce stade, ni chaîne de commandement, ni ordre politique, ni dispositif de coordination opérationnelle imputable à Rabat dans l’organisation des passages.

Cette distinction est essentielle après plus d’un mois de controverses en Espagne. La thèse d’une opération marocaine planifiée repose davantage sur des interprétations formulées après les événements que sur les éléments de renseignement produits et échangés au moment où la crise se préparait.

Une bataille de responsabilités désormais ouverte

Au lendemain de la publication des documents, ce qui était resté en arrière-plan pendant plus d’un mois apparaît ainsi au grand jour : derrière la focalisation sur Rabat existait aussi une possible défaillance de coordination et de réaction entre les différents échelons de l’État espagnol.

Le CNI, lui, se dit satisfait du travail effectué pendant la crise, même si les sources citées par EFE reconnaissent qu’« on peut toujours faire mieux ».

Mais son message est désormais clair : le renseignement avait prévenu. Il refuse aujourd’hui de porter seul la responsabilité de ce qui a suivi.

Et la déclassification introduit une seconde difficulté pour Madrid : les documents mobilisés pour éclairer la crise ne fournissent pas, en eux-mêmes, la démonstration d’une opération marocaine organisée contre l’Espagne.

Après plus d’un mois à chercher les responsabilités au Maroc, l’Espagne commence désormais à les chercher chez elle.

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