Avant même la crise migratoire de Sebta, Madrid avait déjà spectaculairement rouvert le jeu avec Alger. Le rapprochement engagé par Pedro Sánchez avec Abdelmadjid Tebboune intervient alors qu’un autre rapport de forces se transforme au sud de l’Espagne : celui d’un Maroc qui se réarme, renforce ses alliances avec Washington et Israël et bouscule un équilibre maghrébin longtemps structuré par les deux anciennes puissances coloniales, la France et l’Espagne. À l’heure où Ormuz, Bab el-Mandeb et Suez concentrent les tensions de la mondialisation guerrière, le détroit de Gibraltar retrouve une centralité stratégique particulière. La crise de Sebta, sur une terre africaine, est venue accélérer cette confrontation et nourrir en Espagne le récit d’un Maroc devenu menace. Dans ce contexte, l’invitation de Tebboune à Madrid peut aussi se lire comme l’un des éléments de la réponse espagnole à la montée en puissance du Royaume.
Pedro Sánchez veut donner une dimension présidentielle au spectaculaire rapprochement engagé avec Alger.
Selon El Confidencial, qui cite des sources espagnole et algérienne ainsi que les informations publiées par Africa Intelligence, le président du gouvernement espagnol a invité Abdelmadjid Tebboune à se rendre personnellement à Madrid fin octobre pour participer à la huitième Réunion de haut niveau entre l’Espagne et l’Algérie.
Le président algérien prendrait la tête de la délégation aux côtés de son Premier ministre Sifi Ghrieb. Une configuration inhabituelle puisque ces sommets intergouvernementaux sont normalement conduits par les chefs de gouvernement. S’il se confirme, ce déplacement serait le premier d’un chef de l’État algérien en Espagne depuis seize ans.
Autre élément politiquement important : El Confidencial affirme que Tebboune devrait être reçu en audience par le roi Felipe VI. Le quotidien précise que Pedro Sánchez a lui-même encouragé le président algérien à prendre part au sommet.
Africa Intelligence indique que Tebboune serait également accompagné de son ministre des Affaires étrangères Ahmed Attaf. Le déplacement conserverait toutefois le caractère protocolaire d’une réunion de travail et non celui d’une visite d’État.
La Moncloa temporise
Madrid ne confirme pourtant pas officiellement la présence de Tebboune.
Interrogé par El Confidencial, le secrétariat d’État à la Communication de la Moncloa (le palais qui abrite la présidence du gouvernement espagnol et qui désigne, par extension, les services de Pedro Sánchez) a qualifié d’« incorrecte » l’information faisant état de la présence du président algérien.
La Moncloa affirme que la Réunion de haut niveau doit se tenir, comme à l’accoutumée, au niveau des Premiers ministres.
Cette position contraste avec les informations recueillies par les deux médias, qui font état d’une invitation personnelle adressée par Sánchez à Tebboune.
Le sommet, lui, est acquis. Il avait été convenu entre les deux dirigeants lors du déplacement de Pedro Sánchez à Alger le 20 juillet, soit dix jours avant la crise migratoire de Sebta. Le chef du gouvernement espagnol avait alors demandé à ses équipes de travailler immédiatement avec leurs homologues algériens à la préparation de la huitième Réunion de haut niveau.
Derrière Tebboune et Sebta, Madrid face au basculement du rapport de forces avec Rabat
Derrière l’invitation de Tebboune comme derrière la surmédiatisation de Sebta, l’enjeu paraît moins être le gaz, les extraditions ou même l’immigration que la transformation du rapport de forces au Maghreb.
Sur le papier, le rapprochement avec Alger repose sur des intérêts classiques. L’Algérie demeure cruciale pour l’approvisionnement gazier espagnol via Medgaz. Selon Africa Intelligence, le ministre des Hydrocarbures Mohamed Arkab devrait accompagner Tebboune, alors que Sonatrach et Naturgy discutent depuis 2025 d’un approfondissement de leur coopération.
Alger profite également du réchauffement avec Madrid pour poursuivre la récupération des avoirs et des personnalités liées à l’ancien système Bouteflika. L’Espagne a coopéré dans le dossier de l’hôtel El Palace de Barcelone, autrefois propriété d’Ali Haddad, et doit désormais trancher la demande d’extradition d’Ayoub Aissiou, arrêté le 25 juillet. Selon Africa Intelligence, un refus pourrait même compliquer le déplacement présidentiel.
Mais ces dossiers donnent surtout un contenu immédiat au rapprochement. Le véritable basculement se joue ailleurs.
Rabat et Alger se disputent les routes du gaz nigérian vers l’Europe : le Maroc porte le gazoduc Afrique-Atlantique Nigeria-Maroc le long de la façade ouest-africaine, tandis qu’Alger relance le corridor transsaharien Nigeria-Niger-Algérie. Cette rivalité énergétique recoupe une bataille d’influence plus large au Sahel, où Rabat a progressé avec son Initiative Atlantique alors qu’Alger tente depuis plusieurs mois de reconquérir un terrain perdu.
Le tournant est désormais également militaire : après la tentative de putsch du 29 août au Niger, l’Algérie a envoyé à Niamey quatre chasseurs Sukhoï Su-30, à la demande des autorités nigériennes, dans ce que Le Monde décrit comme une rupture avec sa traditionnelle doctrine de non-intervention extérieure. Ce déploiement illustre à quel point Alger considère désormais le Sahel comme un espace stratégique à défendre face à la progression de l’influence marocaine.
Par ailleurs, la crise de Sebta a placé la relation avec Rabat sous une pression exceptionnelle et révélé, surtout, les contradictions de l’appareil d’État espagnol. Un rapport policier a évoqué une entrée « planifiée » et une « totale permissivité » des forces marocaines durant les premières heures. Mais le directeur général de la Police a parallèlement assuré qu’aucun rapport n’attribuait aux forces de sécurité marocaines la planification ou l’exécution des événements. Pedro Sánchez maintient lui aussi qu’aucune « preuve solide » ne permet d’imputer l’opération à Rabat.
Le Maroc a, de son côté, ouvert sa propre enquête, dont le Chef de diplomatie M. Nasser Bourita a personnellement informé son homologue espagnol José Manuel Albares, tout en continuant de rejeter toute responsabilité dans l’organisation de l’afflux migratoire.
Madrid a néanmoins durci le ton. Sánchez a confirmé la convocation, le 21 août, de l’ambassadrice Karima Benyaich après les déclarations de ministres marocains sur les droits « historiques et géographiques » du Royaume sur Sebta et Melilla. L’ambassadrice ne s’y est pas rendue elle-même, laissant le chargé d’affaires représenter Rabat. À cela s’ajoutent la perspective d’une visite de Felipe VI dans les deux villes et le projet de nationalité espagnole pour certains Sahraouis. Pris ensemble, ces gestes dessinent moins une série d’incidents isolés qu’une stratégie de pression croissante sur Rabat.
L’arrière-plan militaire éclaire davantage cette nervosité. Un rapport de l’Institut espagnol d’études stratégiques, rattaché au ministère de la Défense, considère désormais la « pression militaire » marocaine au sud du détroit comme une réalité. L’Espagne conserve un avantage global, notamment naval et aérien, mais reconnaît elle-même que le Maroc a fortement réduit l’écart et dispose déjà d’un avantage dans certains segments, notamment la puissance de feu à longue portée.
Cette montée en puissance s’accompagne d’un approfondissement de l’alliance avec Washington et Israël. Rabat et les États-Unis ont engagé une nouvelle feuille de route militaire 2026-2036, tandis que la relation sécuritaire avec Israël continue de s’élargir.
Cette puissance de l’État marocain contraste toutefois avec la faiblesse de ses relais politiques et médiatiques. Là où l’appareil d’État dispose d’une vision stratégique, de moyens et d’une capacité d’action considérables, les partis politiques restent largement absents de la bataille d’influence et le paysage médiatique peine à porter à l’extérieur un récit marocain structuré. Cette asymétrie laisse davantage d’espace aux narratifs produits en Espagne et à l’international, y compris lorsqu’ils présentent le Royaume sous l’angle de la menace.
Patience stratégique
Derrière Sebta comme derrière l’invitation de Tebboune se joue finalement une question beaucoup plus vaste : celle du rapport de forces à l’heure où l’ordre mondial se recompose. Alger et son gaz, les flux migratoires, la sécurisation de Gibraltar, la montée en puissance militaire marocaine et la crise désormais ouverte entre Madrid et Washington se superposent. Les divergences avec Donald Trump ne datent d’ailleurs pas d’aujourd’hui : dès son premier mandat, Washington avait pressé Madrid de durcir sa ligne au Venezuela tandis que l’Espagne défendait davantage le dialogue et son rôle historique en Amérique latine. Depuis le retour de Trump, la confrontation est devenue beaucoup plus brutale : politique américaine au Venezuela, Israël, Iran, dépenses de défense et OTAN ont placé Sánchez à plusieurs reprises en opposition frontale avec Washington. En juillet, Trump est allé jusqu’à qualifier l’Espagne de « terrible partenaire » et ordonner l’arrêt des échanges commerciaux avec elle. Dans le même temps, le rapprochement militaire de Rabat avec Washington et Israël et le poids croissant du détroit donnent au Maroc une profondeur stratégique nouvelle, au moment où Ormuz, Bab el-Mandeb et Suez rappellent que les passages maritimes sont redevenus des points de confrontation entre puissances.
C’est à l’intersection de toutes ces lignes de force que le Maroc se retrouve désormais projeté. La surmédiatisation de Sebta, l’irruption immédiate de Washington et d’Israël dans le débat et la diffusion en Espagne d’un discours présentant le Royaume comme une menace ont transformé un épisode migratoire localisé sur la rive africaine en affaire géopolitique internationale. Le gouvernement espagnol lui-même affirme disposer d’éléments montrant que des espaces numériques israéliens et russes ont contribué à amplifier la crise pour polariser le débat européen. Madrid réactive Alger, Washington redessine ses priorités et l’ancien équilibre militaire au Maghreb se resserre. Rabat, lui, garde jusqu’ici profil bas et surtout de la patience stratégique (une politique si chère aux chinois).
Le Royaume connaît les crises avec Madrid : des siècles de voisinage ont installé entre les deux pays une relation faite de tensions brutales, de rapports de force et de normalisations parfois tout aussi rapides. Cette fois, toutefois, le Maroc qui fait face à l’Espagne n’est plus tout à fait le même.







