INSS | Israël–États-Unis : vers la fin d’une “relation spéciale” ?

Dans une analyse publiée par l’Institut israélien d’études sur la sécurité nationale (INSS), l’ambassadeur Shimon Stein, ancien représentant d’Israël en Allemagne et expert chevronné des questions de prolifération et de sécurité régionale, alerte sur le délitement progressif mais profond de la « relation spéciale » entre Israël et les États-Unis. Fort de son parcours diplomatique au sein du ministère israélien des Affaires étrangères, notamment en Europe centrale, à Washington et à la tête des négociations multilatérales sur le désarmement, Stein dresse un constat inquiet : les piliers historiques de cette alliance – valeurs partagées, intérêts convergents et lien communautaire – sont aujourd’hui fragilisés par des mutations géopolitiques majeures et des choix politiques divergents.

Une alliance stratégique à l’épreuve des temps nouveaux

L’expression “relation spéciale” a longtemps désigné les liens quasi-indéfectibles entre Israël et les États-Unis, ancrés dans un triptyque solide : un ethos démocratique commun, des intérêts stratégiques convergents et une connexion communautaire via la diaspora juive américaine. Or, selon l’analyse publiée par l’INSS, ces fondements montrent aujourd’hui des signes d’érosion, suggérant une possible transition vers une simple relation d’intérêts, plus froide et plus contingente.

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1. Un changement d’ère dans les équilibres américains

Depuis la présidence Trump — et plus encore avec son second mandat en cours — la vision américaine de l’ordre mondial a été profondément redéfinie. La doctrine “America First”, conjuguée à une remise en cause des alliances historiques et de la gouvernance libérale, a relégué la politique étrangère traditionnelle au profit d’un calcul transactionnel dominé par les priorités économiques immédiates.

Israël, longtemps perçu comme un avant-poste démocratique au Proche-Orient, se retrouve désormais évalué non plus à l’aune des valeurs partagées, mais au prisme de son utilité géopolitique et commerciale dans une région en mutation.

2. La montée des frictions stratégiques

Le second pilier – les intérêts communs – vacille. Au cœur des désaccords :

  • La question iranienne, perçue à Washington comme un défi régional à contenir, mais comme une menace existentielle à Jérusalem.
  • La guerre à Gaza, qui perturbe les plans de Trump pour consolider un axe sunnite pro-américain, centré sur l’Arabie saoudite, en vue de contenir l’Iran, mais aussi la Russie et la Chine.
  • Le blocage du processus de paix israélo-palestinien, qui entrave la normalisation avec Riyad et oblige Washington à réévaluer la centralité d’Israël dans son architecture moyen-orientale.

L’élargissement des Accords d’Abraham, fer de lance de la stratégie américaine au Moyen-Orient, se heurte aujourd’hui à la fermeté israélienne. En parallèle, l’importance stratégique de l’Arabie saoudite tend à reléguer Israël au rang d’allié secondaire dans la région.

3. Le pont communautaire se fissure

Autre fracture structurelle : le désalignement croissant entre Israël et la communauté juive américaine, historiquement moteur de la convergence entre les deux pays. Le clivage partisan s’approfondit : alors qu’Israël s’aligne de plus en plus sur la droite républicaine américaine, une majorité de Juifs américains continue de voter démocrate, souvent en désaccord avec la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens.

Plus préoccupant encore, une génération montante de jeunes Juifs américains remet en question le lien automatique avec Israël, sur fond de préoccupations pour les droits humains et les valeurs libérales. L’offensive militaire à Gaza depuis octobre 2023 n’a fait qu’exacerber cette fracture

4. Vers une relation “normalisée” ?

Le diagnostic posé par l’INSS est sans appel : ce n’est plus une lente transformation, mais un basculement structurel. Comme dans l’aphorisme d’Hemingway — “Gradually, then suddenly” — le glissement des relations bilatérales pourrait déboucher, sans prévenir, sur un décrochage brutal.

Des signes annonciateurs sont déjà là :

  • Retards dans les décisions d’aides militaires,
  • Multiplication des critiques dans les cercles démocrates au Congrès,
  • Positionnements publics divergents sur les priorités stratégiques régionales.
Lecture géopolitique : les États-Unis reprennent la main

Derrière cette redéfinition se dessine une doctrine Trumpienne post-unilatérale, dans laquelle la fidélité historique d’un partenaire ne suffit plus. L’Amérique actuelle, marquée par la compétition systémique avec la Chine, cherche des alliés utiles, adaptables et économiquement intégrés à ses stratégies globales.

Dans ce contexte, Israël, s’il persiste à défendre une approche maximaliste dans ses choix sécuritaires, pourrait se retrouver progressivement marginalisé au sein du dispositif stratégique américain au Moyen-Orient — sauf à accepter de négocier son rôle dans le nouvel échiquier régional voulu par Washington.

Conclusion : d’un lien affectif à un partenariat rationnel

L’analyse de l’INSS met en lumière une réalité que beaucoup en Israël refusent d’admettre : les relations internationales ne sont pas figées par l’histoire ou la morale, mais dictées par l’évolution des intérêts. Comme le disait Lord Palmerston, “les nations n’ont pas d’amis éternels, seulement des intérêts éternels”.

Le défi pour Israël est désormais d’éviter de devenir un passif stratégique aux yeux de son plus fidèle allié, en réintégrant l’équation de puissance mondiale de manière réaliste et non idéologique.

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