ISCAE : Le naufrage d’un fleuron sans capitaine

À l’heure où le Maroc s’impose comme une puissance industrielle montante, l’ISCAE, censée former ses élites économiques et managériales, traverse une crise de modèle. Jadis bastion de l’excellence académique, de la rigueur intellectuelle et de la proximité avec les milieux économiques, l’Institut s’éloigne, année après année, de sa vocation première.

Une tutelle ministérielle porteuse… mais un pilotage défaillant

Non, le problème de l’ISCAE n’est pas sa tutelle. Être rattachée au ministère de l’Industrie n’est ni une bizarrerie, ni un handicap. C’est, au contraire, une formidable opportunité. Le Maroc connaît aujourd’hui une accélération industrielle sans précédent, voulue par le souverain, lancée par Moulay Hafid Elalamy et consolidée par Ryad Mezzour. Cette stratégie, saluée au niveau continental, aurait dû faire de l’ISCAE le fer de lance de la formation de cadres pour l’industrie, à l’image de ce que l’UM6P incarne pour l’OCP ou l’UIR pour la CDG.


Mais encore faut-il que la vision soit là. Encore faut-il que la gouvernance suive. Ce n’est malheureusement pas le cas.

Trois mandats sans souffle

Depuis plus d’une décennie, l’ISCAE semble enfermée dans un cycle de nominations à coloration politique, où le profil du dirigeant importe moins que sa capacité à naviguer les équilibres partisans. Cette logique de cooptation a progressivement affaibli l’ambition pédagogique et stratégique de l’institution. Aujourd’hui, l’école peine à élaborer un projet structurant, à parler à son écosystème, à mobiliser ses partenaires naturels que sont les entreprises.

La conséquence est visible jusque dans les détails : une décision aussi élémentaire que le remplacement d’un équipement ou la réalisation d’une dépense courante doit souvent remonter jusqu’au ministère. Ce modèle de gestion, à contre-courant des impératifs d’agilité et d’innovation, paralyse toute initiative.

Un corps enseignant à réintégrer dans une dynamique de qualité

Autre symptôme préoccupant : le fossé grandissant entre l’école et les réalités économiques. Si plusieurs enseignants continuent de s’investir pleinement, force est de constater que certains départements restent déconnectés des évolutions du marché. Des étudiants font état, depuis des années, de pratiques pédagogiques peu adaptées, de critères d’évaluation opaques, voire de taux d’ajournement massifs dans certaines matières secondaires, sans qu’aucun mécanisme d’évaluation externe ne soit mobilisé.

Ce décalage affaiblit la confiance des étudiants dans l’institution et la crédibilité du diplôme sur le marché.

Une école au cœur de l’économie… mais en marge des entreprises

Implantée dans les deux poumons économiques du pays — Casablanca et Rabat — l’ISCAE devrait naturellement être une pépinière de talents prisée par les entreprises. Et pourtant, les retours du terrain sont clairs : les stages sont difficiles à décrocher, les liens avec les grands groupes sont distendus, les partenariats stratégiques peu visibles. L’administration, trop souvent repliée sur elle-même, peine à incarner le rôle de catalyseur de carrière.

Le potentiel est là. Les ressources sont là. Mais l’élan manque.

Des alumni brillants… mais impuissants face à l’inertie

Ce paradoxe mérite d’être souligné : les diplômés de l’ISCAE occupent aujourd’hui des fonctions stratégiques, dans les plus hautes sphères de l’administration, de la finance, de l’industrie ou de la diplomatie économique. Beaucoup sont aux commandes de grandes entreprises, siègent dans des conseils d’administration ou pilotent des politiques publiques d’envergure. Pourtant, leur capacité à influencer la trajectoire de leur ancienne école reste limitée, voire inexistante.

La gouvernance actuelle, enfermée dans les méandres administratifs, rend toute action extérieure quasi impossible. Même les plus illustres anciens – ceux qui ont connu l’Âge d’or de l’institution, comme celui de l’éminent Driss Alaoui Mdaghri, ancien ministre, professeur d’économie et figure tutélaire du management à la marocaine – semblent aujourd’hui relégués au rôle de spectateurs silencieux.

Ce silence ne doit plus durer. L’ISCAE ne peut pas survivre sur les seules réussites passées de ses alumni. Elle doit se reconnecter à leur énergie, à leur vision, à leur attachement. C’est une condition sine qua non pour sa renaissance, pour sa survie.

Un appel au sursaut collectif

Il est temps de repenser l’ISCAE. De lui redonner une stratégie, une autonomie de gestion, une direction légitime et visionnaire. Il ne s’agit pas de nostalgie mais de responsabilité. Dans un monde en mutation rapide, dans un Maroc qui se projette sur les chaînes de valeur mondiales, il est impératif de former des cadres capables d’agir, de décider, de bâtir.

L’ISCAE doit redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une école de pensée, une école d’action, une école de l’avenir.

Appel à témoignages

Nous appelons l’ensemble des membres de la communauté ISCAE — étudiants, professeurs, anciens, personnels administratifs — à nous faire part de leurs témoignages. Vos récits, critiques ou propositions seront traités en toute confidentialité.

Ce débat est nécessaire. Ce réveil est vital.

Le Maroc mérite une ISCAE à la hauteur de ses ambitions.

Nawfal Laarabi
Nawfal Laarabi
Intelligence analyst. Reputation and influence Strategist 20 années d’expérience professionnelle au Maroc / Spécialisé dans l’accompagnement des organisations dans la mise en place de stratégies de communication d’influence.

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