Une nouvelle dimension, plus sensible encore, vient s’ajouter aux tensions croissantes entre Abou Dhabi et Riyad. Selon des informations rapportées par Middle East Eye, les Émirats arabes unis auraient tenté d’encourager des groupes de lobbying pro-israéliens aux États-Unis à dénoncer publiquement l’Arabie saoudite pour des propos jugés antisémites.
D’après un responsable américain en fonction et un ancien haut responsable cités par le média, Abou Dhabi aurait exercé des pressions sur au moins une organisation influente à Washington : l’American Jewish Committee (AJC), afin qu’elle publie une déclaration exprimant des préoccupations face à des voix saoudiennes accusées d’hostilité envers les Juifs et d’opposition aux Accords d’Abraham.
Le levier des Accords d’Abraham
Cette stratégie s’inscrirait dans la volonté émiratie de capitaliser sur les Accords d’Abraham, signés en 2020 et ayant officialisé la normalisation des relations entre les Émirats et Israël.
Dans la foulée, l’AJC a ouvert à Abou Dhabi en 2021 un centre dédié au dialogue arabo-juif, le Sidney Lerner Center for Arab-Jewish Understanding, affichant comme missions la promotion du dialogue interreligieux et la lutte contre l’antisémitisme.
Si l’AJC n’a pas publiquement pris position dans la querelle entre Riyad et Abou Dhabi, une autre organisation américaine influente, l’Anti-Defamation League (ADL), a publié en janvier un communiqué dénonçant « l’augmentation de rhétoriques saoudiennes utilisant des codes ouvertement antisémites » et critiquant une posture anti-Accords d’Abraham.
« L’ADL se dit alarmée par la fréquence et l’ampleur croissantes avec lesquelles des voix saoudiennes influentes, analystes, journalistes et prédicateurs, recourent à des insinuations ouvertement antisémites et diffusent de manière agressive une rhétorique hostile aux Accords d’Abraham, tout en véhiculant des théories du complot sur de prétendus « complots sionistes . Cela est nuisible à de nombreux égards, réduisant les perspectives de coexistence pacifique dans la région et affaiblissant les initiatives régionales visant à promouvoir la tolérance, la compréhension et la prospérité. » a publié le lobby sur X.
L’ADL a, elle aussi, consolidé ses liens avec les Émirats en lançant en 2023 le centre Al Manara à Abou Dhabi.
Une guerre d’influence à Washington
Selon les sources américaines citées, cette campagne de lobbying s’inscrirait dans une stratégie plus large visant à fragiliser l’image saoudienne à Washington, où les accusations d’antisémitisme constituent un levier politique particulièrement sensible.
La réponse saoudienne ne s’est pas fait attendre. Le ministre de la Défense, le prince Khalid bin Salman, aurait rencontré à Washington des responsables de l’AJC et de l’ADL, dans ce qui est décrit comme une opération de « damage control » (gestion de crise). Des responsables saoudiens auraient également engagé des discussions de suivi pour contenir l’impact de ces accusations.
Une rivalité devenue systémique
Les tensions entre les deux puissances du Golfe ne datent pas d’hier, mais elles se sont intensifiées ces derniers mois.
- Au Yémen, Riyad a mené une contre-offensive contre des forces alliées aux Émirats.
- Au Soudan, les deux capitales soutiennent des camps opposés.
- Dans la Corne de l’Afrique, Riyad se rapproche de l’Érythrée et de la Somalie tandis qu’Abou Dhabi renforce ses liens avec l’Éthiopie.
La guerre d’influence s’étend désormais au terrain idéologique et religieux, amplifiée par des campagnes virulentes sur les réseaux sociaux.
Gaza, point de rupture
La guerre à Gaza a profondément modifié les équilibres régionaux.
Alors que les Émirats ont maintenu des relations étroites avec Israël depuis les Accords d’Abraham, l’Arabie saoudite a durci son discours. Le prince héritier Mohammed ben Salmane a qualifié l’offensive israélienne de « génocide » et conditionné toute normalisation à la création d’un État palestinien.
Les discussions de normalisation menées successivement sous les administrations Trump puis Biden ont été suspendues après les attaques du 7 octobre 2023 et la riposte israélienne.
Instrumentalisation ou ligne rouge ?
Un universitaire saoudien, cité par Middle East Eye, rejette catégoriquement les accusations d’antisémitisme, estimant qu’il s’agit d’une tentative émiratie d’instrumentaliser une sensibilité américaine à des fins géopolitiques.
Si ces révélations se confirment, elles illustrent un tournant majeur : la rivalité entre Abou Dhabi et Riyad ne se joue plus seulement sur les théâtres régionaux, mais aussi dans les couloirs du pouvoir à Washington, via des réseaux d’influence soigneusement cultivés depuis la normalisation avec Israël.
La fracture du Golfe, autrefois feutrée, semble désormais exposée au grand jour et politisée jusque dans les débats les plus sensibles de la scène américaine.





