Le départ d’Isabel Schnabel, économiste allemande, membre du directoire de la BCE et responsable notamment des opérations de marché, accélère le grand jeu des nominations à la Banque centrale européenne. Selon Bloomberg, deux hommes dominent désormais la course à la succession de Christine Lagarde : le Néerlandais Klaas Knot et l’Espagnol Pablo Hernández de Cos. Mais l’équation dépasse largement le choix du prochain président : Paris, Berlin, Madrid, Rome et La Haye négocient en réalité la répartition des principaux postes de l’architecture monétaire européenne. Bloomberg dessine quatre scénarios, du compromis organisé au blocage politique majeur.
La succession de Christine Lagarde à la tête de la Banque centrale européenne prend les allures d’une immense partie d’échecs européenne.
La démission d’Isabel Schnabel a accéléré un processus qui concerne désormais simultanément son portefeuille des marchés, celui du chef économiste Philip Lane et, à terme, la présidence occupée par Christine Lagarde.
Cette dernière n’a pas annoncé de départ anticipé. Mais alors que les tractations entre capitales ont déjà commencé, Bloomberg estime que la bataille pour l’après-Lagarde est bel et bien engagée.
Deux noms dominent pour l’instant : Klaas Knot, ancien gouverneur de la Banque centrale des Pays-Bas, et Pablo Hernández de Cos, ancien gouverneur de la Banque d’Espagne et actuel directeur général de la Banque des règlements internationaux (BRI).
Un troisième candidat pourrait néanmoins surgir si les deux favoris se neutralisent.
Derrière les candidatures individuelles se joue surtout ce que le Premier ministre grec a décrit comme une « grande négociation » entre les gouvernements européens.
Bloomberg relève trois principes déterminants : la France et l’Allemagne doivent parvenir à un accord ; les grandes économies de la zone euro doivent disposer d’une représentation au sein du directoire de six membres ; et au moins l’un de ces membres devra être une femme.
De cette équation découlent quatre scénarios.
Scénario 1 : Klaas Knot à la tête de la BCE
Dans la première configuration imaginée par Bloomberg, Klaas Knot obtient la présidence de la BCE.
| Fonction | Pays | Nom / candidat |
|---|---|---|
| Président de la BCE | Pays-Bas | Klaas Knot |
| Chef économiste | France | Candidate française |
| Responsable des marchés | Allemagne | Candidat choisi par Berlin pour succéder à Isabel Schnabel |
| Vice-présidence du Mécanisme de supervision unique (SSM) | Espagne | Frank Elderson démissionnerait et laisserait la place à un candidat espagnol |
| Vice-président de la BCE | Croatie | Boris Vujčić – inchangé |
| Sixième membre du directoire | Italie | Piero Cipollone – inchangé |
| Directeur général de la BRI | Espagne | Pablo Hernández de Cos – inchangé |
Source : Bloomberg
Ancien président de la banque centrale néerlandaise, Knot arriverait à Francfort avec une expérience considérable. Il compte parmi les responsables ayant siégé le plus longtemps au Conseil des gouverneurs de la BCE et a également présidé le Conseil de stabilité financière.
Cette expérience des crises pourrait peser dans son choix à un moment où une nouvelle période de turbulences obligataires en Europe reste toujours possible.
Sa réputation de « faucon » monétaire, longtemps favorable à une politique stricte contre l’inflation, pourrait aussi séduire Berlin et la Bundesbank.
Mais pour parvenir à la présidence, Knot aurait besoin non seulement du soutien du chancelier allemand Friedrich Merz, mais aussi de concessions importantes de l’Allemagne.
Car Paris entend, selon Bloomberg, récupérer le poste de chef économiste actuellement occupé par Philip Lane.
La France dispose notamment de plusieurs candidates de premier plan, parmi lesquelles Laurence Boone, ancienne cheffe économiste de l’OCDE, et Agnès Bénassy-Quéré, sous-gouverneure de la Banque de France.
Berlin renoncerait donc à la présidence de la BCE mais également au poste de chef économiste.
En compensation, l’Allemagne pourrait obtenir le portefeuille des marchés, actuellement détenu par Isabel Schnabel.
Une fonction particulièrement stratégique : en cas de crise financière ou de tensions sur les marchés obligataires, son titulaire serait placé au cœur de la réponse opérationnelle de la BCE.
Le problème des deux Néerlandais
L’accession de Knot poserait néanmoins un problème immédiat.
Frank Elderson, membre du directoire et vice-président du mécanisme de supervision bancaire de la BCE, est lui aussi Néerlandais.
Deux responsables néerlandais parmi les six membres du directoire seraient politiquement difficiles à défendre.
Le scénario de Bloomberg suppose donc qu’Elderson quitte son poste, permettant à Madrid de récupérer le siège, éventuellement en désignant une femme.
L’Espagne serait ainsi compensée pour l’échec de Hernández de Cos dans la course à la présidence.
Knot conserve néanmoins deux handicaps.
Les Pays-Bas ont déjà dirigé la BCE : Wim Duisenberg fut le premier président de l’institution lors de la naissance de l’euro.
Et les souvenirs de la crise grecque pourraient ressurgir : Knot avait alors incarné une ligne particulièrement dure à l’égard des pays très endettés.
Scénario 2 : Pablo Hernández de Cos, l’option espagnole
Deuxième scénario : Pablo Hernández de Cos devient le premier Espagnol à présider la Banque centrale européenne.
| Fonction | Pays | Nom / candidat |
|---|---|---|
| Président de la BCE | Espagne | Pablo Hernández de Cos |
| Chef économiste | Allemagne ou France | Candidat allemand ou candidate française |
| Responsable des marchés | Allemagne ou France | Candidat allemand ou candidate française |
| Vice-présidence du Mécanisme de supervision unique (SSM) | Pays-Bas | Frank Elderson – inchangé |
| Vice-président de la BCE | Croatie | Boris Vujčić – inchangé |
| Sixième membre du directoire | Italie | Piero Cipollone – inchangé |
| Directeur général de la BRI | Allemagne | Joachim Nagel |
Source : Bloomberg
Hernández de Cos dispose lui aussi d’un CV particulièrement solide.
Il est actuellement directeur général de la Banque des règlements internationaux après avoir dirigé la Banque d’Espagne.
Il deviendrait également le premier président de la BCE ayant travaillé auparavant au sein même de l’institution comme membre de son personnel.
Un argument politique joue fortement en sa faveur : aucun Espagnol n’a encore présidé la BCE.
Cette configuration laisserait par ailleurs à Paris et Berlin les deux autres grands postes disponibles : le portefeuille de chef économiste et celui des marchés.
L’un reviendrait à la France, l’autre à l’Allemagne.
Berlin pourrait avoir un argument supplémentaire pour réclamer le poste de chef économiste : certains Etats pourraient rechigner à voir simultanément la présidence et la fonction de chef économiste confiées à des ressortissants de deux pays très endettés, l’Espagne et la France, historiquement associés à des positions monétaires moins orthodoxes.
La BRI comme monnaie d’échange
Le départ de Hernández de Cos de la Banque des règlements internationaux libérerait également l’un des postes les plus prestigieux de la finance mondiale.
Bloomberg envisage que le président de la Bundesbank, Joachim Nagel, puisse prendre sa succession à Bâle.
Cette hypothèse pourrait séduire Friedrich Merz.
Elle permettrait à l’Allemagne d’obtenir la direction de la BRI et ouvrirait parallèlement la voie à la nomination d’un nouveau président de la Bundesbank potentiellement plus proche de la CDU du chancelier.
Klaas Knot pourrait également être candidat à la direction de la BRI.
Mais cette pièce du puzzle échappe en partie aux gouvernements européens : les gouverneurs de banques centrales non européens participent eux aussi aux décisions de la BRI.
L’Europe prendrait donc le risque de perdre complètement ce poste.
Hernández de Cos possède également plusieurs vulnérabilités.
Son ancienne réputation de « colombe » monétaire pourrait provoquer une opposition de certains pays du nord de l’Europe.
Et Bloomberg relève un facteur plus directement politique : alors que plusieurs gouvernements européens se situent désormais au centre ou à droite, certains pourraient hésiter à offrir une victoire institutionnelle majeure au Premier ministre socialiste espagnol Pedro Sánchez.
Enfin, si Paris juge insuffisantes les compensations proposées à la France, il pourrait bloquer l’ensemble de l’accord.
Scénario 3 : le « cheval noir »
Troisième possibilité : Knot et Hernández de Cos se neutralisent mutuellement et un candidat jusque-là secondaire surgit comme solution de compromis.
| Fonction | Pays | Nom / candidat |
|---|---|---|
| Président de la BCE | À déterminer | Candidat encore non identifié |
| Chef économiste | Allemagne ou France | Candidat allemand ou candidate française |
| Responsable des marchés | Allemagne ou France | Candidat allemand ou candidate française |
| Vice-présidence du Mécanisme de supervision unique (SSM) | Pays-Bas | Frank Elderson – inchangé |
| Vice-président de la BCE | Croatie | Boris Vujčić – inchangé |
| Sixième membre du directoire | Italie | Piero Cipollone – inchangé |
| Directeur général de la BRI | Espagne | Pablo Hernández de Cos – inchangé |
Source : Bloomberg
Ce scénario n’aurait rien d’inédit.
En 2019, la candidature de Christine Lagarde avait elle-même émergé presque par surprise au terme d’un blocage concernant plusieurs grandes nominations européennes.
L’histoire pourrait donc se répéter.
Bloomberg relève que les responsables des ministères des Finances de la zone euro interrogés sur le sujet ne disposent pas encore de liste claire de candidats alternatifs.
Mais plusieurs noms pourraient émerger.
Nadia Calviño
Si le critère de représentation féminine devenait déterminant, Pedro Sánchez pourrait être tenté de remplacer Hernández de Cos par Nadia Calviño.
Ancienne ministre espagnole de l’Economie, elle dirige actuellement la Banque européenne d’investissement.
Son arrivée permettrait à l’Espagne de conserver une chance de décrocher la présidence tout en réglant l’équation de la représentation féminine au sommet de la BCE.
François Villeroy de Galhau
David Marsh, président d’OMFIF, a de son côté évoqué François Villeroy de Galhau, ancien gouverneur de la Banque de France, comme possible candidat de compromis.
Son principal problème serait précisément d’être Français.
Après Jean-Claude Trichet et Christine Lagarde, une présidence Villeroy de Galhau signifierait que la France aurait dirigé la BCE à trois reprises alors que la majorité des Etats membres ne l’a jamais présidée.
Olli Rehn
Autre possibilité : le Finlandais Olli Rehn, ancien commissaire européen et gouverneur de la Banque de Finlande.
Il s’était déjà positionné dans le passé pour la présidence et la vice-présidence de la BCE.
Mais sa nomination obligerait probablement l’une des grandes économies européennes à sacrifier sa représentation au sein du directoire.
Scénario 4 : le scénario du chaos
Le dernier scénario imaginé par Bloomberg est de loin le plus politique.
| Scénario |
|---|
| Le blocage sur la succession de la direction de la BCE se prolonge jusqu’à coïncider avec l’élection présidentielle française. Marine Le Pen remporte le scrutin et la France et l’Union européenne entrent alors dans une phase de confrontation politique. |
Source : Bloomberg
L’Union européenne finit généralement par trouver des compromis lorsqu’il s’agit de répartir ses principaux postes.
Mais certaines négociations — les budgets européens notamment — ont déjà montré qu’un blocage prolongé restait possible.
Bloomberg imagine donc une hypothèse extrême : les négociations sur l’après-Lagarde traînent suffisamment longtemps pour se télescoper avec l’élection présidentielle française d’avril et mai 2027.
Dans le scénario développé par l’agence américaine, Marine Le Pen remporterait alors la présidentielle française.
La question de la BCE changerait immédiatement de dimension.
Une présidence française beaucoup plus critique vis-à-vis de l’Union européenne entrerait dans la négociation alors même que la France, lourdement endettée, resterait particulièrement surveillée par les investisseurs obligataires.
La direction de la BCE pourrait alors devenir une monnaie d’échange politique dans une confrontation beaucoup plus large entre Paris et ses partenaires européens.
Le risque ultime serait celui d’un vide de pouvoir ou d’une transition mal maîtrisée à Francfort précisément au moment où les marchés réclameraient une direction forte.
Une gigantesque redistribution du pouvoir monétaire européen
Derrière ces quatre scénarios, Bloomberg met surtout en évidence une réalité : la succession de Christine Lagarde ne consiste pas simplement à choisir le prochain président de la BCE.
La présidence, le poste de chef économiste, le portefeuille des marchés, la supervision bancaire et même la direction de la Banque des règlements internationaux sont imbriqués.
Chaque nomination déplace les autres pièces.
Si Knot obtient la BCE, la présence d’un autre Néerlandais au directoire devient problématique.
Si Hernández de Cos quitte la BRI pour Francfort, il faut lui trouver un successeur à Bâle.
Si Paris obtient le poste de chef économiste, Berlin réclamera une compensation.
Et si Berlin accepte de renoncer une nouvelle fois à la présidence de la BCE, le prix de son soutien pourrait devenir particulièrement élevé.
Klaas Knot et Pablo Hernández de Cos sont aujourd’hui les deux hommes les mieux placés. Mais le futur président de la BCE ne sera probablement pas choisi sur son seul CV.
Il sortira d’un compromis entre les grandes capitales sur la répartition du pouvoir monétaire européen pour les années à venir.
La bataille de l’après-Lagarde est donc déjà engagée. Et elle dépasse largement Christine Lagarde.






